I. — CULTE DES PIERRES
i'ai cru pendant assez longtemps que ce culte n'existait plus qu'en Basse-Bretagne ; mais cela tenait seulement à son caractère <clandestin. Ainsi qu'on pourra le constater par ce qui suit, il en subsiste des vestiges notables, même en pays gallot, et je suis sans doute loin d'être complet à ce sujet.
A Roche-Marie, près Saint-Aubin-du-Cormier, est une allée couverte où jadis les tilles qui étaient amoureuses allaient se frotter ; elles avaient ensuite plus de chance pour se marier avec leurs amoureux.
(Conté en 1880 par Joseph Legendre, qui tient ce fait d'un l>onhomme Maninais> de Saint-Aubin-du-Cormier, âgé de quatrevingts ans.)
En Plouêr, non loin du Pont-Hay, et près de la route de Plouêr à Pleslin, se trouve la Roche -de Lesmon ; elle est sur un tertre où se voient parmi les ronces d'autres rochers bruts en quartz blanc.
Les filles ont été de tout temps « s'érusser (se laisser glisser) à eu nu » sur la plus haute pierre,
qui est un énorme bloc de quartz blanc en forme de pyramide arrondie, d'où l'on a une vue superbe sur toute la vallée de la Rance. De là on aperçoit même le mont Saint-Michel.
Cette roche est bien polie, surtout du côté où Ton s'értisse. On prétend que ce sont les filles de Plouër qui, en se laissant glisser, ont opéré le polissage. Maintenant encore, lorsqu'une fille veut savoir si elle se mariera dans Tannée, elle se laisse « érusser à eu nu, » et si elle arrive au bas sans s'écorcher, elle est assurée de trouver bientôt un mari.
(Communiqué par M. Jean Even, de Dinan.)
« La partie plane et inclinée d'une pierre dite le Faix du Diable, en Mellé, est usée par toutes les jeunes filles qui, de temps immémorial, sont venues s'y écrier (glisser dessus). Cela, dit-on,' porte chance pour aider à se marier. »
(Danjou de la Garenne, p. $7.)
« La Roche Écriante (glissante), en la commune de Montault, est une masse unie et polie, inclinée de 4$ à 50 degrés vers le sud-ouest, et qui, sur un parcours de 5* mètres environ, offre en trois endroits différents la trace évidente des sillons qu'y a creusés depuis bien des siècles l'innombrable quantité de personnes qui sont allées écrier. Une jeune fille songe-t-elle à se marier? EHe
va furtivement s'asseoir sur le sommet de la Pierre Écriante, puis, accroupie et se laissant emporter, elle s'abandonne à la pente, glissant rapidement jusqu'au bas. Elle dépose ensuite sur la pierre un petit morceau d'étoffe ou de ruban, puis se retire le cœur content, mais craignant bien d'être aperçue, car la pierre seule doit savoir le secret de son cœur, et l'année ne s'écoulera point avant que les cierges de la paroisse ne s'allument pour son mariage. »
(Danjou, p. $8.)
« A Saint Georges-de-Reintembault, dans le bois Mignot, on voit une pierre énorme formant un plan incliné de 6 mètres de long, et connue sous le nom de Roche-Écriante. Les jeunes filles vont se laisser glisser sur cette pierre de granit, qui en est usée par ce long frottement. On a dès lors une chance heureuse pour se marier vite. »
(Danjou, p. $9)
A la Tiemblaye, en Saint-Samson, près Dinan, est un des plus beaux menhirs du pays ; on prétend dans le voisinage que si on peut grimper au haut, on se marie dans l'année.
Une croyance semblable existe en Normandie ; i Colombiers, il £fiut monter sur la pierre, y déposer une pièce de monnaie et sauter du haut en bas. Il y a aux environs de Bayeux deux autres pierres qui sont l'objet de vœux du même genre. (Amélie Bosquet, p. 176.)
« M. de Montbret, membre de l'Institut, ayant visité en 1820 un dolmen près de Guérande,* trouva dans les fentes de cette pierre des flocons de laine de couleur rose liés avec du clinquant. On lui dit dans le pays que ces objets avaient été confiés à la pierre par des jeunes filles, dans Tespoir d'obtenir la faveur d'être mariées dans Tannée, et que ces dépôts se faisaient toujours en cachette des curés. »
(De Caumont, Cours d'antiquités monumentales, t. I, p. 120.)
De là aussi vient par survivance Tusage qui existe encore en quelques pays de se frotter aux statues des saints qui ont hérité de certaines attributions des monuments préhistoriques.
J'ai entendu dire que des femmes, pour avoir des enfants, allaient se frotter à certains saints en pierre ou en bois, placés dans la campagne ; mais je ne l'ai jamais ouï dire pour les monuments mégalithiques.
(Communiqué par M. A. Orain. )
Jadis les mariées allaient danser le }our de leurs noces sur la Pierre ii la Mariée de Graçay. (Cf. Martinet, p. 14.) Dans les Pyrénées, plusieurs pierres sont Tobjet d*un culte de la part des femmes, qui leur demandaient la fécondité. (Bulletins delrnScciité d'anthrop.f 3* série, t. II, p. 167-168.)
Naguère encore, plusieurs mégalithes du Finistère étaient entourés de pratiques superstitieuses. (Cf. Fréminville, p. 179.)
En 1880 a encore eu lieu autour d'un menhir, non loin de Camac, une cérémonie singulière. Des gens, mariés depuis phi-
sieurs axuiées, et qui n'avaient point d'enfants, se rendirent auprès du monolithe au moment de la pleine lune. Ils se dépouillèrent de leurs vêtements, et le mari tournant autour du menhir, poursuivit la femme jusqu'au moment où elle se rendit. Les parents faisaient le guet aux environs pour empêcher les profanes de venir troubler cette cérémonie qui, parait-il, a lieu quelquefois encore. (Communiqué par M. de Mortillet.)
En 1874, le jour de l'assemblée de Saint-Samson en Laudunnevez, j'ai vu des hommes se frotter à un menhir dont une partie était usée ; ils agissaient ainsi pour obtenir de la force.
En pays gallot, je ne connais pas de mégalithe auquel on se frotte pour avoir de la force ; mais en certains endroits existe une coutume qui vraisemblablement en dérive : c'est celle de faire marcher les enfants sur la tombe de personnages réputés bienheureux. A Saint-Caradec, les mères viennent exercer leurs enfants à marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur, mort en odeur de sainteté en 1749. La môme coutume existe en pays bretonnant à Lanloup, où l'on fait marcher les jeunes enfants sur le tombeau de saint Mélar ou Méloir (cf. Jollivet, t. I, 362) ; à Tressigneaux, près LanvoUon, et en nombre d'autres lieux.
« A. Pluzunet, dans la partie bretonnante des CAtes-du-Nord, les mères de famille qui ont des enfants faibles vont les rouler d«ns le Ut de saint Idunet (c'est une pierre, vraisemblablement naturelle, dont le dessus est légèrement creusé) et les y fouetter avec un balai de genêt dont elles se servent ensuite pour balayer la pierre. Elles sont convaincues que les enfants
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ainsi traités prennent de la force pour marcher seuls. » (Emoul de la Chenelière, p. 34.) Cf. aussi Aymard. Noies sur les roches d bassins de la Haute-Loire. Annales de la Société d'agriculture du Puy, 1859, p. 346, 347 et suiv. Il s'agit de monuments préhistoriques qui ont été placés sous l'invocation de saints, et où l'on porte les enfants infirmes.
« On voit sur les hauteurs, proche le village de la Retaudière, commune de Combourtillé, un bloc- de grès assez considérable auquel se rattache une tradition bizarre qui doit être fort ancienne. Les maris malheureux y vont, dit-on, la nuit, payer un certain tribut. Cette singulière légende a sans doute été inventée afin de tourner en dérision ceux qui pratiquaient jadis un culte nocturne à cette espèce de pierre. Une modeste croix est placée auprès. »
(Danjou de la Gar«nne, p. 47.)
De toutes les superstitions qui se rattachent aux mégalithes, celle des pierres à tonnerre, ou roches de tonnerre, est la mieux conservée, bien qu'elle ait une tendance à s'effacer.
Sous le nom de pierres à tonnerre on comprend en pays gallot les haches ou les couteaux polis de main d'homme, et aussi certains cailloux ronds ou oblongs qu'on trouve dans les champs, et que les paysans croient être tombés du ciel au moment des orages.
Avec les toutes petites pierres à tonnerre, on
fait des colliers qu'oa suspend au cou des enfants ; cela les préserve des maladies de Tenfance, et en particulier de la râche et du mal d'yeux. Ce collier porte le nom de chapelet de saint François, et vers 1843 on s'en servait encore aux environs de Bécherel, dans la commune des Iffs.
(Conté en 1880 par Joseph Legendre, originaire des ISs.)
Une note de M. de Qosmadeuc parle d'une amulette du Morbihan assez semblable, mais qui semble purement païenne. « Le gougai-patereu^ en usage anciennement dans quelques paroisses du centre du Morbihan, est un collier-talisman composé de grains de diverses matières, au nombre desquels dominent les grains d'ambre jaune et les pierres polies; l'usage s'en perd chaque jour... Tout porte à croire que les gougad-patereu ont succédé aux colliers de pierres de couleur que l'on a exhumés récemment des tombeaux dits celtiques. »
{Revue archéologique, décembre 186;, p. 433-37.)
Mais la propriété la plus reconnue de ces pierres est, ainsi que leur nom l'indique, de préserver de la foudre. Cette superstition se retrouve à peu près dans le monde entier.
Cf. Matériaux pour servir d l'histoire de l'homme^ t. I, p. 137 (Espagne, Julie, Brésil, Java, Malaisie), 221 (Ecosse) ; t. II, p. 93 (Puy-de-Dôme), 131 (Saône - et - Loire), 153 et 268 (Aveyron), etc.
Voici ce que j'ai pu recueillir jusqu'à présent, en Haute-Bretagne, sur les pierres à tonnerre :
En mettant dans son chapeau ou dans sa poche des pierres de tonnerre, on n'a rien à craindre pendant les orages. Les pierres à tonnerre ne peuvent s'entre-souf&ir, et celle qui se trouverait dans le nuage tomberait à côté.
(Conté par J. Legendre, de Saint-Brieuc des Iffs, en 1880.)
Jadis il y avait beaucoup de gens qui mettaient des pierres à tonnerre dans leurs poches quand le temps était à Torage ; et s'il tonnait, ils récitaient une oraison en l'honneur de la pierre. En voici une qui parfois se dit encore :
Pierre, pierre»
Garde-moi du tonnerre. (S.-C) (r).
Ailleurs, voici ce qu'on dit :
Sainte Barbe, sainte Fleur,
A la croix de mon Sauveur,
Quand le tonnerre grondera.
Sainte Barbe me gardera ;
Par la vertu de cette pierre,
Que je sois gardé du tonnerre. (E.)
Cette prière, qui tombe en désuétude, présente deux faits assez curieux : sainte Fleur, c'est vrai-
(i) Abréviations : S.-C. Saint-Cast ; M. Matignon ; D. Dinan; P. Penguily j S.-D. Saint-Donan ; T. Tréveneuc (Côtes-du- Nord) ; E. Ercé près LifFré (lUe-et- Vilaine).
semblablement l'épine blanche, — qui passe pour préserver du tonnerre, — et qui peu à peu sera devenue une sainte. La fin, qui se récite en ayant sur soi une pierre à tonnerre, montre une superstition préhistorique soudée à une prière catholique.
On met des pierres à tonnerre sur les fenêtres des maisons ou dans un trou du mur, pour préserver les habitants du tonnerre. (E.)
Jadis on plaçait des pierres à tonnerre dans les fondations des maisons et même des églises ; c'était pour préserver ces édifices du tonnerre. En démolissant, il y a quelques années, l'église de Trévron, près Dinan, on trouva une hache en diorite. Dans les murs de l'ancienne école mutuelle, qui datait du XVIIIc siècle, on trouva une pointe en quartzite non polie, du type de la Ganterie, en Saint-Hélen; en 1880, en démolissant une maison, aussi à Dinan, on a trouvé dans les fondations une pointe en quartzite du même type.
Je ne connais pas d'exemple contemporain de pierre mise dans la maçonnerie des édifices pour les préserver de la foudre ; mais je ne serais pas surpris cependant que cela se fasse encore.
Cartailhac, VAge de pierre^ p. 73, parle d'une découverte faite par un archéologue de Bordeaux, M. de Chasieigner, qui trouva de nombreux silex polis « en faisant quelques fouilles sous le seuil de plusieurs méuiries en reconstruction dans la vallée inférieure de la Garonne. »
Une note de M. Desaivre, dans Souche, p. 17, rapporte, sans
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doute d'après des observations personnelles ou communiquées, qu'en Bretagne on rencontre souvent des haches celtiques dans les fondations des maisons; on croit qu'elles y ont été mises pour détourner la foudre.
D'autres usages, qui dérivent vraisemblablement des croyances relatives aux pierres protectrices, subsistent encore. Dans le fond des charniers à lard, on met un clou pour empêcher le lard de tourner. On place aussi un clou dans le fond du nid des oiseaux, pour que l'orage ne puisse leur nuire. (E., D.)
Jusqu'à présent, je n'ai rien recueilli au sujet des pointes en silex ou en quartziie taillées par éclatement, qui sont pourtant assez communes en certains pays de la Haute-Bretagne. Elles ne portent pas de noms particuliers, et les paysans auxquels j'ai demandé si on les appelait, comme en AnglQtQrre y flèches des fées, m'ont répondu qu'ils ne les avaient jamais ouï nommer ainsi.
Sur le culte des pierres en général, on trouvera de curieux renseignements dans Cartailhac, VAge de pierre; Jolly, VHomme avant les métaux ; Evans, les Jlges de la pierre ; Tylor, Civilisation primitive, etc.
Ori peut aussi consulter, outre les ouvrages cités et ceux auxquels j'ai fait des références, les monographies suivantes : Sacaze, J^ culte des pierres dans le pays de Luchon y Association française, 7* session, p. 900 et suiv. ; Bleicher et Faudel, Matériaux pour une étude préhistorique de l'Alsace^ Colmar, 1878, p. 83 et suiv., et le précieux recueil intitulé : Matériaux pour servir d l'histoire de l'homme^ publié par MM. de Mortillet, Cartailhac et Chantre.
s II. — CULTE DES ARBRES
|L est moins répandu et moins caractérisé que celui des pierres ; il y a pourtant en pays gallot plusieurs arbres qui sont vénérés : les uns sont ornés d'une statuette de la Vierge ou des saints ; d'autres n'ont aucun emblème chrétien.
Auprès d'une fontaine dédiée à saint Roux, et qui est située dans la forêt de Rennes, s'élevait jadis un chêne séculaire. Il fut abattu ; mais celui qui le jeta par terre eut toujours depuis un tremblement dans les membres : c'était un arbre qu'on ne devait pas abattre,
(Conté en 1880 par Zoé Ledy, d'Ercé.)
« Le chêne au Vendeur, encore existant dans la forêt de Caulon, en Brocéliande, fut longtemps témoin des ventes, comme ses prédécesseurs étaient témoins des sacrifices. Ce grand arbre est un objet de vénération. » (Baron Dutaya, Brocé» liandey p. 14.) En 1867, il a été incendié en partie.
« Dans la forêt de Gâvre se voit aussi le chêne
au Duc, arbre vénéré, qui passe pour être âgé de douze siècles. » (Joanne.)
« Près du village de Mont-Fromerie, en la Chapelle-Janson, Ton voyait encore, il y a peu d'années, un chêne d'une très-grande vieillesse, à en juger par sa tête chauve et le volume de son tronc entièrement creux. Il était connu sous le nom de Chêne des Prières, et Ton y venait de fort loin en pèlerinage, pour tâcher de recouvrer la santé. Il était surtout réputé pour guérir les fièvres. Pour cela il suffisait de lui enlever un petit morceau de son écôrce rugueuse, et, après y avoir tracé une croix, y faire dévotement une prière. Il est enfin tombé de vétusté. Cette vénération pour les arbres, reste de l'ancien culte, s'est encore conservée dans le pays. Pour détourner les fidèles de cette idolâtrie, les ministres de l'Évangile les avaient sanctifiés en y plaçant les images des saints, et l'on voit encore fréquemment, aux environs de Fougères, clouée dans une sorte de niche sur le tronc des vieux chênes, une statue de la sainte Vierge. »
(Dan j ou de la Garennç, p. 42.)
« Sur le Tertre-Alix, près du bois deMonthorin, en Louvigné-du-Désert, est un petit oratoire qu'ombrage un chêne séculaire, en vénération pour guérir les fièvres. Pour cela il suffit de pren-
6q traditions et superstitions
dre un morceau de son écorce. Aussi, se trouvet-elle constamment couverte de ces sortes de mutilations. Non loin de là est une roche hantée par les fées. »
(Danjou de la Garenne, p. ;$.)
« Dans la commune de Saint-Pern, près Bécherel (Ille-et-Vilaine), il existe, non loin des ruines du château de Ligouyer, un arbre antique qui attire les jeunes filles, auxquelles le seul contact de son écorce a la vertu de procurer des maris. »
(Communiqué par M. Lucien Decombe.)
« La chapelle du Tertre-Alix, à Tentrée du bois de Monthorin, en Louvigné-du-Désert, doit remonter à une très-haute antiquité, si Ton en juge parle tronc du vieux chêne auquel elle est adossée. S'il faut en croire la tradition, un seigneur du pays, nommé Alix, aurait, dans une partie de chasse, tué involontairement un de ses amis. Dans son désespoir, il se serait adressé à un saint ermite qui habitait la forêt de Fougères, et qui lui aurait donné le conseil de se retirer du monde, et de passer le reste de ses jours dans la retraite. D'après ce conseil, Alix aurait fait construire le petit oratoire dont nous parlons au .pied du dernier chêne de la forêt, et aurait vécu jusqu'à sa mort dans les exercices de la prière et de la pénitence.
DE LA HAUTE-BRETAGNE 6l
« L'écorce de ce chêne est réputée dans les campagnes comme étant douée d'une grande vertu fébrifuge, et c'est à cette croyance que cet arbre, plusieurs fois séculaire, est redevable des nombreuses mutilations dont il porte les traces. »
QAauYiillé y Notice sur Lauvigné (Mèm. Soc. arch. d'Ille-tt-Vilainey t. XI.)
Cf. sur les arbres populaires en Normandie : A. Bosquet, p. 197; en Berry, cf. Laisnel de la Salle, I, 162; vieil orme banté, p. 163.
Le chêne rosi de la forêt de Loudéac était placé au milieu d'un carrefour où avaient Heu des rendez-vous de chasse.
Un jour un jeune homme des environs de la forêt promit à une jeune fille de l'épouser et de lui faire «Cadeau d'une paire de beaux souliers sj elle consentait à aller à minuit crier quelque chose sous le chêtie rosé. La jeune fille, qui n'était pas peureuse et avait sans doute envie de se marier, alla au carrefour. Le lendemain, au pied du chêne rosé, on trouva sa coiffe tachée d'une goutte de sang et sa paire de sabots. Depuis, on ne Ta jamais revue; mais on assure que parfois, en plein midi, on entend sortir du chêne une voix qui crie :
Rends-moi mes souliers !
Rends*moi mes souliers !
(Commimiqué par M. E. Hamonic.)
Au village de la Lande, près Saints ou Sains, canton de Pleine-Fougères, à quatre kilomètres de la mer, se voient deux arbres de la liberté plantés en 1789. Ces deux superbes chênes, soignés depuis cette époque mémorable par la famille Drouin, sont sous la garde des habitants du village. L'étranger qui toucherait à ces chênes, sacrés pour tous les habitants de ce village, aurait assurément à s'en repentir. Quand, dans les temps d'élections, des jeunes gens viennent demander aux frères Drouin ce qu'ils doivent voter. — Regardez les chênes! leur est-il répondu. Ils savent ce que cela veut dire, et ils votent bien.
Lorsque nous fûmes les visiter, un habitant du pays nous disait : La Lande de Montamblet, où sont les chênes, est un lieu vénéré des républicains du pays et des environs; on va là s'asseoir à l'ombre de leurs grandes branches, causer des affaires de la France, de nos pères de 1789; on se serre cordialement la main avant de se séparer en se disant : N'oublions jamais les chênes !
(Lettre écrite eu 1876 par M. A. Grout^ de Saint-Malo.)
Je ne connais pas d'autre exemple d'arbre de la liberté qui soit en Haute-Bretagne l'objet d'une sorte de culte. Celui-ci m*a paru intéressant à noter.
Quelques arbres passent pour avoir des vertus curatives ou prophylactiques, non à cause de leur
grosseur ou de leur aacienneté, mais simplement en raison de leur espèce.
Parmi ces derniers, on peut placer en première ligne l'épine blanche. Elle préserve de la foudre, et Ton prétend que lorsqu'il tonne il faut se réfugier dessous. Elle doit, dit-on, ce privilège à l'honneur qu'elle a eu de fournir la couronne d'épines dont fut couronné Jésus. (S.-C, E.)
Quand les vaches ont des pourritures aux pieds, il faut les conduire, avant le lever du soleil, devant une épine blanche. Une de mes fermières m'assurait dernièrement que cela seul avait guéri ses vaches, qui auparavant avaient sans succès été médicamentées de toutes les façons. (Plénée- Jugon.)
Les colliers de chêne mis au cou des vaches les préservent de la cocotte, (E.)
Le sureau préserve des maléfices. (E., S.-C.)
Quand un enfant -est faible, on prend des feuilles de bouleau ; on les met à dessécher dans le four, puis on les place dans le berceau de l'enfant, qui ne tarde pas à reprendre des forces. (E.)
Le gui qui croît sur l'épine blanche fait passer la fièvre ; le gui mélangé à la nourriture des chèvres et des vaches leur fait donner du lait. (E.)
Cf. Pline^ cité par Gaidoz, le Gui, p. 8.
Vers Baguer-Morvan , Baguer-Pican , Pler-
mmm
guer, etc., Tépine blanche, quand elle se présente isolée et au bord d'un chemin, est l'objet d'une sorte de culte superstitieux. J'ai vu dans mon enfance des paysans dont la vache ou le cheval boitait accidentellement, ou par une cause quelconque, tailler dans le chemin le « pas » de la bête, enlever la motte et la déposer sans la rompre dans l'épme. Ils étaient convaincus que l'animal serait guéri avant que la motte fût séchée, ou dissoute par le vent, ou décomposée par la pluie, de manière à tomber d'elle-même. Je ne les ai point vus recourir à ce procédé pour la guérison des personnes.
(Communiqué par M. B. Robidou.)
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S m. — CULTE DES FONTAINES
lEAUCoup de fontaines sont l'objet d'un culte superstitieux qui vraisemblablement a succédé à un culte plus ancien.
« De l'usage que les druides faisaient de l'eau des différentes sources est venu le culte que les Bretons ont si longtemps rendu aux fontaines... Lors de l'établissement du christianisme, les prêtres les consacrèrent à Dieu, sous l'invocation de la Vierge ou de quelque saint, afin que ces hommes grossiers, frappés par ces effigies, s'accoutumassent insensiblement à rendre à Dieu et à ses saints l'hommage qu'Us adressaient auparavant aux fontaines elles-mêmes. Telle est l'origine des niches pratiquées dans la maçonnerie de presque toutes les fontaines, niches dans lesquelles on a placé la statue du saint qui donne son nom à la source. C'est pour parvenir au même but que le clergé fit ériger à la même époque <les chapelles dans les lieux consacrés à la religion ou au culte... Qjioi qu'il en soit, les paysans bretons (et gallots) ont encore à présent une grande vénération pour certaines fontaines. »
(Habasque, 1. 1, p. 17.)
A Saint-Germain-de-la-Mer, en la commmie de Matignon, est une fontaine où on lave les en£mts pour les préserver des tranchées.
A Saint-Jean-Pierre-Fixte est une fontaine objet d'an cnlte aiuJogne.
(Jeanne, p. 298; A. S. Morin, p. 18-20.)
Dans celle de Saint- David, en Landébia, près Plancoêt, on plonge les jeunes enfants pour leur donner des forces. « A Radenac (Morbihan français) est la fontaine de Saint-Armel ; on y porte les enfants qui commencent à marcher, afin que, par la vertu de sqs eaux, ils obtiennent de se tenir solidement debout. »
(Ogée, art. Badenae.)
En la commune de Gausson (Côtes-du-Nord) est une fontaine dédiée à saint Nicolas ; on y plonge les enfants qui ne marchent pas de bozme heure.
Cf. des usages analogues en Eure-et-Loir (A. S. Morin, U Prkn^f. 17).
En sortant de Baud par la route de Rennes, i gauche, oa trouve vaxt fontaine où les pèlerins, après avoir adressé letn prières à Notre-Dàme-de-Clarté, vont se laver les yeux. Ut boivent ensuite un peu de Teau de cette fontaine, puis s'ai jettent dans les manches. Un peu plus loin, i droite, est une autre fontaine dédiée & saint Mamers. Les mères vont y faire tremper les chemises et les vêtements de leurs enfants, quand il» ont des coliques. Enfin, au milieu de la chapelle Saint-Adrien, il y a un trou dans lequel sont plusieurs cailloux. Pendant
tOQte Is jonmée de k fiw patronal*, les fmiiBW vont w firotltr le ventre avec ces cailloux, puis vont boire de l'eau d'une fi»taine voisine. Cette cérémonie a pour but de les garantir de la colique. (Ogée, a« édit.)
« Tout près du bourg de la Chapelle-Janson coule une fontaine d'une eau pure et limpide, qui sans doute a dû avoir été l'objet d'un culte particulier. Elle est encore renommée par mille précieuses qualités. Elle porte le nom de saint Lezin, patron de la paroisse. N'y peut-on pas voir aussi un vestige du culte des fontaines? »
(Danjou de la Garenne, p. 43 .)
Commune de Chevaigné, canton de Saint- Âubin-d'Aubigné, arrondissement de Rennes, au village de la Cabochais, existe une fontaine sous l'invocation de saint Morand, je crois (les paysans disent saint Mâron). Ses eaux guérissent de la fièvre ; mais on doit s'y rendre à jeun, et sans parler. Il y a une vingtaine d'années à peine, on y jetait encore de la menue monnaie, des liards ou des centimes. Aujourd'hui, on a placé un tronc pour recevoir les of&andes des pèlerins.
(Communiqué par M. Lucien Decombe.)
Danff^ l'Yonne (cf. Salmon, Dict. archèoU^ue de VYonne, p.-3$7, 27^) existent encore des fontaines qui sont l'objet d'un .culte, et M. Martinet, le Berrj pHhistoriqut, a relevé en ce pays pris de cinquante fontaines sacrées.
< A la chapelle de Notre-Dame-de-Gavfain, en
Renac, est une fontaine, but de pèlerinage pour les fiévreux. »
(GuiUotin de Corson.)
« Sur les bords de la forêt de Brocéliande, dans le voisinage de Gaël, saint Méen fit jaillir du sein d'une terre aride la source miraculeuse encore aujourd'hui vénérée. Elle est d'un grand renom pour la guérison d'une lèpre qui couvre la tête des enfants au berceau. »
(Baron Duuya, Brocéliande, p. 64.)
 Gaêl est une fontaine (je ne sais si c'est la même) dont l'eau guérit de la rage.
« ALoutehel, la fontaine de Saint-Armel est très-vénérée ; les habitants prétendent que c'est le saint qui fit jaillir cette fontaine. »
(Guillotin de Corson, Soc. ant. d'IlU-€i-Vilaine, t. VIII, p. 94.)
(( A une époque qui n'est pas connue, les moines de Saint-Melaine de Rennes fondèretU, auprès d'une source d'eau vive, un oratoire sous l'invocation de saint Avit, abbé de Micy, près Orléans, mort vers $ ^o. On rapporte que saint Avit, pendant sa vie, avait rendu la parole à un enfant qui était devenu muet. La statue, et peut- -être 'quelques-unes : de ses jreliques placées dans cet endroit, firent bientôt naître un pèlerinage. De tous les alentours on apporta les enfants qui Avaien^-quelques inârmités, pour les présenter au
saint. Depuis ce temps, ce pèlerinage a continué, et aujourd'hui il est encore dans toute sa vigueur. Il a lieu le lundi de la Pentecôte. La statue du saint était jadis exposée auprès de la fontaine ; mais cet usage a cessé, et aujourd'hui le pèlerinage a lieu dans l'église. »
(Ogée, «rt. VHermitage.)
La fontaine de Saint-Évent en La Malhoure, canton de Lamballe, passe pour guérir de la, colique et de la teigne ; au-dessus de la fontaine sont suspendues comme ex-^voto plusieurs bonnets d'enfants qui ont é.té guéris par la vertu de ses eaux.
« A Saint-Aignan et dans les environs, quand une personne est malade de la teigne, on ne lui Édt prendre que des aliments trempés dans les eaux du lac de Grandlieu, et l'on couvre sa tête de linges imbibés aussi de ces eaux. »
(Ogie, art. Saint-Aignan.^
A Monterai, arrondissement de Montfort, fontaine Saint-Genou, on y va en pèlerinage.
Autrefois on jetait de la monnaie dans la fontaine ; il y a un tronc maintenant pour y déposer les of&andes.
(Commuiiiqttè par M. L. Decombe.)
« L'église de Besné (Loire-Inférieure), la chapelle, de Sainte-Second, sa fontaine et le petit dol-
men de Pierre-à^Berte, sont l'objet de fréquents • pèlerinages. »
(Joanne, p. 368.)
On jette des épingles dans la fontaine de Saint-Goustan, près le Croisic, pour savoir si on se mariera dans Tannée.
(Communiqué par H. Bézier.)
Le même usage existe sur beaucoup d'autres points de la Haute-Bretagne. Dans les Côtes-du- Nord, si on jette une épingle dans une fontaine et qu'elle descende au fond sans faire de tourbil- ' Ion, on se mariera prochainement.
Cf. Souche, p. 24 (Poitou) ; Joamie (Vosges, Alsace), p. 96, fontaine de Sainte-Sabine.
Commune de Domloup, canton de Qiâteaug^ron, il y a une fontaine où l'on se rend en pèlerinage. Elle s'appelle, je crois, fontaine Saint' Loup,
Commune de Saint-Armel, canton de Châteaugiron, il y a non loin du bourg une fontaine que saint Armel, dit la tradition, fit jaillir de terre en une année de sécheresse. Une statue du saint est placée dans le mur de cette fontaine. Du i6 août au 8 septembre on y va en pèlerinage par un mauvais chemin qu'on appelle le Chemin-Pavé.
(Communiqué par M. L. Decombe.)
« Les pèlerins qui viennent à Saint-Lormel,
près Plancoêt, invoquer saint Lunaire pour la guétison des yeux, se lavent la partie malade avec i*eau d'un puits placé sous la diaire. »
(Ogée, art. Saint-Lormel.)
Âu Qiiiou, canton d*£vran, saint Lunaire est aussi invoqué contre les maux d'yeux. La spécialité de ce saint vient vraisemblablement d*un calembour entre Lunaire et Lunette.
« La fontaine de Sainte-Eugénie est en grande vénération, et chaque année, le second dimanche de mai, jour de l'assemblée de Morieux, les paysans des communes environnantes se rendent en foule à la fontaine, où ils jettent force épingles. Ils ont une grande confiance à sainte Eugénie, ou, comme ils disent, à sainte Ujane. On y vft^en pèlerinage pour les maux de tète, et l'on y allume dts bougies dont on s'est auparavant entouré le chef. »
(Habasqne, t. III, p. 7-8.)
La fontaine de Saint-Lunaire, au bourg du même nom, est aussi un lieu de pèlerinage pour la guérison des maux d'yeux.
ce Les mères viennent au pardon de Tréhorenteuc (Morbihan), et versent sur les paupières enflammées des enfants malades quelques gouttes de l'eau pure de la fontaine de Samte-Ouenna. »
(Baron Duuya, Brxiliamlê, p. 66.)
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On va en procession à la fontaine Sainte- Anne, près Gevezé (Ilk-et-Vilaine), pour avoir de la pluie, et on plonge dans Teau le pied delà croix.
(Commaniqué par M. Bèzier.)
Jadis on faisait la même chose à la fontaine Saint-Mirtin^ près Niort, et à la fontaine de Saint-Gré, en Champ-Saint-Pére (Vendée), près de laquelle s'élevait jadis un menhir (Desaivre, Ontyaneti^ p. 7); en Exne-et-Loir, en 1870, une processtoii plongea la croix dans la fontaine de Quunprond. (Cf. A. S» Morin, p. 99.)
« Dans l'ancienne lande de Thélin, commune de Plélan (Ille-et-Vilaine), existe la fontaine d^ Bodine, où les Thélandays élisaient chaque année les deux préfets qui administraient leur petite république. »
(Ogée, %• édition.)
£n pays bretonnant, le culte des fontaines est encore plus ré-> pandu et plus populaire ; il n'est guère de canton, je pourrais presque dire de commune, qui n*ait sa fontaine miraculeuse^ but de nombreux pèlerinages.
On peut consulter à leur sujet, outre les guides et les géographies, une curieuse communication faite par M. L^ean k l'Association bretonne, et publiée dans le Bulletin archéologique de cette société, t. III, i8$z, p. /''^et suiv.