‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 4)Chapitre 11 sur 42 · LES FÉES · texte numérisé non relu

LES FÉES

|N Haute-Bretagne, on parle très-souvent des fées. Outre les légendes nombreuses qu'on raconte à leur sujet, plusieurs proverbes où elles figurent sont restés dans la conversation courante ; on dit : « Blanc comme le linge des fées, » pour désigner du linge d'une blancheuf éclatante ; « Belle comme une fée, x> pour exprimer une beauté surhumaine.

Elles se nomment généralement Fées, parfois Fêtes^ nom plus voisin que fée du latin fata ; on dit une Fête et un Fête (i) ; de Fête dérive vraisemblablement Faito ou Faitaud, qui est le nom que portent les pères, les maris ou les enfants

(i) Le similaire Fi existe en Kormandie, surtout aux environ* ^Argentan, d*après A. Bosquet, qui raconte sous le titre du Fé ou le Lutin amoureux, p. 130-151, une ancienne légende.

des fées (Saint-Gist). Vers Saint-Briac (Ille-et- Vilaine), on les appelle parfois des Fions ; ce terme, qui s'applique aux deux sexes, semble aussi désigner les lutins espiègles.

Vers le Mené, dans les cantons de G>llinée et de Moncontour, on les appelle des Margot la Fée, ou ma commère Margot, ou bien la bonne femme Margot.

Sur les côtes, on les désigne assez souvent sous le nom de bonnes dames ou de nos honnes mères les fées ; en général on parle d'elles avec certains égards.

En Beny (cf. Lâlsael, t. I, p. ii$), on leur donne ahmî le nom de Ixmnes dama; en dehors de Fnuce, elles sont fréquemment désignées sons an vocable analogue.

Les fées étaient de belles personnes. Il y en avait toutefois des vieilles qui paraissaient avoir pluâeurs centaines d'années ; quelques-unes avaient les dents longues comme la main, ou leur dos était couvert de plantes marines, de moules ou de vignots ; c'est une manière de désigner leur ancienneté.

A Saint-Cast on dit qu'elles étaient habillées de toile, sans que j'aie pu obtenir des détails plus précis; dans l'intérieur on est plus affîrmatif, et voici la déposition textuelle qui m'a été ^te, en x88o:

EOes étaient Dûtes comme des créatures humaines; leurs habits n'avaient point de coutures, et on ne savait lesquels étaient des hommes, lesquelles étaient des femmes. Qjiand on les apercevint de loin, elles paraissaient vêtues des habits les plus beaux et les plus brillants. Quand on s'approchait, ces belles couleurs disparaissaient ; mais il leur restait sur la tète une espèce de bonnet en forme de couronne, qui paraissait faire partie de leur personne.

(Conté par François Mallet du Gonray, labonrenr.)

Sur la côte, oxi prétend que les fées appartenaient à une race maudite, et qu'elles avaient été condamnées à rester sur la terre pendant un certain temps.

Vers le Mené, canton de Collinée, les anciens disaient que lors de la révolte des anges, ceux qui étaient restés dans le paradis se divisèrent en deux : les uns prirent parti pour le bon Dieu ; les autres restèrent neutres. Ces derniers furent envoyés sur la terre pour un temps, et ce sont ces anges à moitié déchus qui étaient les fées.

(Conté en 188 X par J.-M. Comaalt, du Goaray.)

Dans la Fie de Créhert, no xxi, !• série des Contes populaires de la Haute-Bretagne, le prêtre, après avoir baptisé la fée et ses parents, maudit leur grotte. Un conte recueilli à Saint-Suliac par

lime de Ceray raconte aussi que la fée du Becdu-Puy fut exorcisée par le curé de Saint-Suliac. On ne vit rien ; mais on entendit un cri de douleur.

(SaintSuliae et ses l^wdês, p. ai.}

En général on croit que les fées ont existé, mais qu'elles ont disparu à des époques qui varient suivant les pays. Dans Tintérieur, vers le Mené, d'après ce que j'ai entendu personnellement, depuis plus d'un siècle il n'en existerait plus. Il en est de même aux environs d'Ercé (Ille-et-Vilaine). Sur la côte, où Ton croit fermement que les fées ont habité les houles ou grottes des falaises, l'opinion générale est qu'elles ont disparu au commencement du siècle. Nombre de personnes, êigées aujourd'hui d'une soixantaine d'années, ont entendu raconter à leurs pères ou à leurs grands-pères qu'ils avaient vu les fées. Jusqu'à présent, j'ai rencontré une seule personne qui croyait à leur existence contemporaine : c'était une ancienne couturière de Saint-Cast ; elle en avait si peur que, lorsqu'elle allait coudre dans les fermes, elle faisait un grand détour pour éviter de passer à la nuit close auprès d'un champ qu'on nonune dans le pays le Couvent des Fées.

Il 7 a à SamvCast ua antre champ «qu'on appelle le Qoa •

.4ks ftes; :c*cst là que )«4is elles vcaeiont danser. A Wsrioj- Bâillon (Somaie) est un Champ des fies où elles teaaient jadis leur sabbat. (Cf. Mil., col. 71.)

Une autre femme de Saint^ilast les avait vues one seule fois. Void comment j'ai eu connaissance de ce fait, assurément curieux :

- Rose Renaud,- ma conteuse habituelle, ne se souvenait plus que vaguement d'une légende de Houle qu'elle avait entendue dans sa jeunesse. Eue se dit: «Il £autque j'aille voir la bonne femme Chéhu; si elle est dans un de ses bons jours, cille me racontera ce qu'elle sait. »

Elle alla chez la bonne femme Qiéhu, âgée de quatre-vingt-huit ans, et aveugle depuis plus de vingt ans, mais qm certains jours a une ^grande lucidité et se rappelle très-exactement ce ■qu'elle a vu ou entendu dans sa jeunesse.

£Ue lui dit :

- — Marie Chéhù, savez-vous encore des contes sur les fées des Houles ? Je voudrais bien savoir celui du Peitus â'£nfer ?

i. -<- Non, tt^a Rosette, je ne sais plus de contes: |é te les ai tous racontés ; mais j'ai vu les fées. . -*-. Vous aver vu les fées? s'écria Rose Renaud. — Oui, je les ai vues, aussi vrai que je vous partie. J'avais à peu près huit ans, lorsqu'un jour .|!étais à garder mes moutons auprès de la Mare, •«t à côté de moi il y avait des pâtoures de mon

âge. Tout d'un coup Tune d'elles s'écria : « Voici les fëes 1 » Je regardai, et je vis deux femmes et un homme habillés tout en toile, qui marchaient sur les rochers comme sur un beau sentier. Nous allâmes pour les voir de plus près^ au fil de l'eau, car nous pensions qu'elles devaient passer par là. Qjiand les fées et le faiuud furent arrivés auprès de nous, il leur tomba sur la tête des binettes (sorte de corbeilles en paille) qui leur cachaient la figure. Nous voulûmes les regarder par dessous ; mais elles soufiSaient stur nous, et nous étions prêtes â tomber. Des femmes qui lavaient au doué de la Mare les avaient aperçues aussi, et elles étaient accourues sur la du^e pour les regarder. Nous qui pensions que les fées allaient à la Houle de la Corbière, nous primes . un sentier qui menait auprès de la redoute sous laquelle se trouve l'entrée de la Houle, et comme nous y arrivions, nous vîmes le fûtaud et les deux fées qui y entraient.

— C'est bien vrai? demanda Rose Renaud.

— Oui, s'écria la bonne femme, je te jure que c'est vrai. Mais je ne les ai vues que cette fois-là. Elles n'cmt pas reparu depuis que le siècle est conmiencé.

(Conté jMir RoM Renaud, dt Saint-Cait, le soir même.)

Naguère encore, une femme de Plévenon ncontatt que mu» ▼ent sa mire allait leur causer ; mais depuis elles ont dispara.

Les fées ont dispara depuis que Ton sonne YAngdus et qu'on chante le Credo \ mais par la suite des temps la religion s'éteindra, on ne chantera plus le Credo, on ne sonnera plus VAngdus^ et les fées reviendront. (P.)

Les anciens disaient avoir entendu dire à leurs anciens à eux qu'il y en avait eu jusqu'à une certaine ^oque. Alors elles avaient disparu ; mais an bout djun certain temps elles devaient revenir. (P.)

Elles sont toutes parties la même nuit ; elles reviendront aussi la même nuit. (S.-C.)

Pai retrouvé la même croyance, avec plus de précision, vers Ercé-près-Lif&é (Ille-et-Vilaine).

Les fées reviendront le siècle prochain, parce que le chifire du prochain siècle est un chiffre impair. Le âècle actuel est le siècle invisible, c'està-dire celui où on ne voit pas les esprits : on les reverra dans le prochain.

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