‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 4)Chapitre 36 sur 42 · LES SOUVENIRS HISTORIQ.UES · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS HISTORIQ.UES

|ES paysans gallots, comme ceux de presque tous les pays, ont conservé un trèspetit nombre de souvenirs historiques.

Ce fait avait été observé par Georges Sand, qui dans ses Légendes rustiques constatait qu' « en Berry aucune tradition historique n'est restée dans la mémoire des paysans, sinon à l'état de mythe ».

J'ai séjourné dans plusieurs pays où se sont passés des événements qui ont influé sur la destinée de la Bretagne, et j'ai été surpris de voir combien le souvenir en était effacé.

Ainsi le château du Bordage, en Ercé, près Liffré, que j'ai habité plusieurs années, a été autrefois une place considérable, et il reste encore de l'ancienne enceinte des vestiges suffisants pour montrer que la possession de cette forteresse était

regardée comme importante. Et, en effet, au XVIe siècle, elle a été, pendant les guerres de religion, prise et reprise quatre ou cinq fois. Des événements de cette nature auraient, semble-t-il, dû laisser une trace durable dans l'esprit des gens du pays. Eh bien ! j'ai interrogé nombre d'habitants de tout âge, et aucun ne se rappelle même avoir entendu parler aux anciens des faits de guerre accomplis autrefois.

Les seuls souvenirs de cette époque, vieille à peine de trois siècles, sont quelques noms de lieux, tels que le cimetière des Huguenots, le Pont aux Huguenots (i), qui attestent encore qu'autrefois le pays était occupé par les protestants.

A Saint-Cast, où j'ai passé deux étés et où j'ai recueilli un très-grand nombre de contes, j'ai aussi vainement demandé s'il existait quelque tradition relative à la bataille de 1758; je n'ai obtenu que des détails très-vagues, et pourtant plusieurs de ceux qui vivent maintenant ont connu des contemporains de la bataille.

(i) Les noms de lieux sont ceux qui conservent le mieux le souvenir du passé ; à Plœuc, un champ porte aussi le nom de Cimetière des Huguenots (JoUivet, I, 328).

s I. — PERSONNAGES POPULAIRES

lEN que les Gallots se considèrent comme Français, ils ont gardé un certain esprit de quasi-nationalité provinciale, moins prononcé toutefois que celui des Bas-Bretons.

De rhistoire de la Bretagne indépendante ils se rappellent peu de chose ; ils savent vaguement que les cinq départements actuels ont jadis formé un petit État autonome qui eut souvent à batailler contre les Normands et les Anglais.

Quelques noms propres ont surnagé, et parmi eux celui d'Arthur de Bretagne; je ne sais si c'est le héros de la légende ou l'un des princes qui ont porté ce nom. On nomme la chasse Arthu' ou Arthur le bruit que font dans les airs les migrations des oiseaux voyageurs. Vers Bécherel, et sans doute ailleurs, on dit en proverbe d'un homme solide qu'il est « fort comme un Arthur ». On connaît aussi les noms de Duguesclin, le connétable qui battait les Anglais et était secourable aux pauvres gens ; de Gilles de Bretagne, que son frère empoisonna, et de la duchesse Anne, qui fut le dernier souverain de la Bretagne.

Souvent on l'appelle simplement la duchesse ; on lui attribue la construction de plusieurs châteaux (i), et quelques voies romaines portent aussi son nom. « La voie romaine qui traverse le canton de Fougeray . . . . passe tout près et à Test de l'ancien manoir de la Praye, où, selon une légende recueillie par M. Gaudin, la duchesse Anne et les sires de Rohan faisaient halte en se rendant à Rennes. Cette voie porte indifféremment les noms de chemin de la duchesse Anne et de chemin de la Ro}me. »

(GuJllotm de Corson, Soc. ant. d'Itle-et-Filaine, t. VIII, p. 299.)

« La voie romaine qui traverse Pléchâtel porte le nom de chemin de la Royne. »

(ibid.y t. IV, p. 213.)

« A Langon est le chemin de la Royne, appelé aussi chemin de la duchesse Anne ou de la Guerche (Gwer'ch, vierge?). »

{ihid., t. xn, p. 6.)

Voici quelques récits que j'ai recueillis, et où la vérité historique fait place à la légende :

Après la bataille de Saint-Aubin-du-Cormîery

(i) Cf. Jollivet, 1. 1, p. 146, la Roche-Sahard en Trémoson.

la duchesse Anne voulut s'échapper par le souterrain du château ; elle fit ferrer ses chevaux à rebours, de sorte que ceux qui la poursuivaient faisaient fausse route. Elle fut vendue par son valet, qui plus tard paya cher sa trahison, car il fut tué, et on la rattrapa non loin de la fontaine de Jovence.

(Conté par plusieurs personnes, entre autres par Françoise Dumont, d'Ercé, et par Joseph Legendre.)

D'après une légende recueillie & Blain (Loire- Inférieure), et rapportée par M. Desaivre, Mph. locale, p. 12, la duchesse Anne fut livrée non par son valet, mais par les pies qui, un joar qu'elle s'était cachée dans le corps d'un cheval pour échapper aux Anglais, dépecèrent le cadavre et trahirent sa retraite. Dieu, pour les punir, les chassa à tout jamais de la forêt de G&vre.

En Normandie, la dame du manoir Fauvel se sauva avec son écuyer en faisant ferrer ses chevaux à rebours.

Près Saint-Aubin est la butte à Moqué, où la duchesse et ses dames d'honneur allaient se reposer autrefois.

« Les habitants du Vieux-Bourg en Saint- Just (Ille-et- Vilaine) ont conservé le souvenir d'un couvent dont il ne reste aujourd'hui aucune trace, et ils prétendent même que la duchesse Anne y venait parfois faire des retraites. Historiquement parlant, cette tradition n'a rien de sérieux. »

(Guillotin de Corson, p. 19$.)

s II. — ANCIENS CHÂTEAUX, ANCIENS SEIGNEURS

[ES anciens châteaux passent pour renfermer dans l'épaisseur des murs, dans des souterrains ou dans des puits, des trésors cachés. Mais on ne sait où sont ces richesses, car ceux qui avaient construit les caches étaient ensuite tués par les seigneurs, de peur qu'il ne leur prît envie d'en révéler le secret. (E.,M.,P.)

Près de Ploubalay se voient les ruines du château de Rais; on raconte que sur chacune des collines qui avoisinent l'étang il y avait deux seigneurs qui se battaient, et le vaincu était jeté dans un puits.

Ce puits, qui existe encore, est si profond que lorsqu'on laisse tomber une pierre dedans, on ne l'entend pas toucher le fond. Avec le vaincu sont enfouis ses trésors, son argenterie et ses armes.

(Recueilli à Ploubalay par M. Charles Sébillot.)

Dans le fond du puits de la Motte du Parc se trouve une porte qui conduit à un souterrain où

sont toutes les richesses et toutes les armes du baron. On assure aussi qu'un jour qu'il charroyait de l'argent, le cheval qui était attelé à la charrette recula dans l'étang et disparut : c'est depuis ce temps qu'on dit que dans cet étang il y a une charretée d'argent.

Un jour que des gens étaient à guéretter sur un petit monticule qui est peu éloigné du château» la terre s'enfonça sous eux, et ils tombèrent dans le souterrain où ils trouvèrent un chandelier de cuivre et un pot rempli de sous marqués de six liards.

(Conté en 1881 par J. M. Comault, du Goaray.)

Ce château de la Motte du Parc, maintenant simple ferme de la commune du Gouray, était une place assez forte, ainsi qu'on peut en juger par les tours et les courtines qui subsistent encore, et qui semblent dater de la fin du XV« siècle. Dans le pays, on dit que des seigneurs très-méchants y ont habité jadis.

« Les douves de l'ancien château du RufHay en Saint- Donan cachent un trésor \ il en est de même de celui de la ViUeneuve, dont le souterrain s'étend jusqu'à la fontaine de la Maroche. D'après la légende, ce souterrain se compose d'appartements remplis d'or. Un habitant de la Villeneuve, conduit par un étranger, a pris quelques j)oignées de cet or, comptant bien y revenir;

mais dq>uis, il n*a jamais pu retrouver Tentrée du souterrain. »

(Jollivet, p. 60-61, art. Saini-Donan.)

« La tradition rapporte qu'en démolissant le château (de la Ville-Avran, non loin de Louvigné), on trouva une poule en or avec ses douze poulets qui fut portée et fut vendue à Renues ; elle passe pour avoir fait la fortune de celui qui Ta découverte. »

(De la Pilaye, Métnoires de la Société des Ant., 2' série, IV, p. 34)

En Berry (cf. Martinet, p. 8-9), dans l'Orne (cf. Méî.y col. 96), en Normandie (cf. A. Bosquet, p. iS4-i$5)> les anciens châteaux passent aussi pour avoir des « caches » où sont des trésors.

Dans ses Légendes du Morbihan, le docteur Fouquet raconte que le château de Kerbihan avait un trésor. Un jour un homme rencontra une pauvre femme et lui proposa de faire sa fortune, si elle voulait lui obéir. Il l'emmena dans une grande cave, sous les ruines, et lui montra des tonnes pleines d'or, en lui disant que si elle pouvait prendre une seule pièce de chacune de ces tonnes, elles se trouveraient transportées chez elle. Mais elle vit des monstres et des vipères ; alors elle s'enfiiit, et l'inconnu lui reprocha de ne pas l'avoir déUvré de la garde de ce trésor. (P. 22-23.)

Cf. dans Amélie Bosquet, p. i$4, i)6, 159, des légendes normandes où il est parlé des trésors des anciens châteaux.

La plupart des anciens châteaux passent pour avoir eu des souterrains qui conduisaient au loin, et parfois étaient d'une longueur invraisemblable.

Le château de Léhon était relié, dit-on, au corps de place de la ville de Dinan par un passage long •d*un peu plus d*un kilomètre.

Le Bordage avait, assurent les habitants âgés d'Ercé, un souterrain qui allait jusqu'au château de Saint- Aubin-du-Cormier, situé â dix kilomètres.

A Plélan, au village du Gué, on montre remplacement du palais du roi Salomon. C'est une butte â peu près ronde qui n'est pas fort étendue.

On prétend que d'une ancienne gentilhommière, située â quelque distance, il y avait un souterrain qui y conduisait.

En Normandie, on croit anssi aux énormes souterrains (cf. A. Bosquet, p. 125).

Plusieurs renferment des chambres où il revient (cf. Fouquet, p. 124-126, Ix Revenant du Châtelier), et aux alentours se promènent de nuit des dames blanches. D'après M. Habasque, t. I, p. 422, qui a peut-être un peu renchéri sur ce qui lui avait été raconté, « on entend des cris plaintifs, des bruits de chaînes (â la Roche-Suhard)c Quelquefois aussi, vers l'heure solennelle de minuit, les fées y dansent joyeusement au clair de la lune, paraissant et disparaissant, et tournant autour des ruines. »

Je n'ai point recueilli de légende aussi poétique; à Ercé toutefois, on assure qu'au lieu dit la Lande de la justice, où étaient autrefois les fourches patibulaires du Bordage, il ne pousse pas de grain : la nuit on y entend parfois des plaintes.

A Tremblay, il y a un vieux château qui n'est pas en ruines, mais que personne ne peut habiter à cause des bruits qu'on y entend la nuit. On dit qu'il est plein de diables et de revenants, et que ces derniers sont des personnes tuées par les anciens seigneurs, qui ont laissé la réputation de gens cruels.

(Conté par J. Legendre, de Saint-Brieuc-des-Ife, 1880.)

Une croyance analogue existe en Normandie au sujet de plusieurs châteaux (cf. A. Bosquet, p. 262).

« Si l'on en croit les habitants de Baulon (lUe-et-Vilaine), le château de la Motte-Bruslon, dont on voit les débris près du bourg, fut maudit et détruit parce que ses possesseurs maltraitaient les pauvres du pays. »

(Guillotin de Corson, p. 92.)

Au temps où il y avait encore des seigneurs (il y a de cela cent vingt ou cent trente ans), il y avait â l'Angevinais en Calorguen un mauvais

seigneur qui tous les soirs montait à cheval et se faisait suivre d'un paysan aussi à cheval, pour se rendre au Tarais, où il allait faire des choses éhontées qu'on n'ose seulement pas dire. Un soir, comme il était à peu près à mi-chemin, il aperçut devant lui sept grands lévriers blancs, dont le plus grand seul avait une tache noire au collier ; les sept lévriers se jetèrent sur lui, comme s'ils avaient voulu le dévorer, et il ne pouvait poursuivre sa route. Il appela le paysan qui le suivait, et lui dit d'essayer de passer. Les lévriers ne lui dirent rien, et il passa. Le seigneur alors voulut absolument passer. Il y réussit; mais les lévriers se jetaient sur lui et sautaient presque par dessus son cheval. Il arriva au Tarais, où il fut pris de md-à-saint (de peur), et il mourut au bout de trois jours sans avoir pu retrouver la parole. Depuis ce temps, les sept lévriers blancs, qui étaient des réprouvés, revenaient tous les soirs au château de PAngevinais, où ils arrivaient avec un grand bruit de chaînes par la porte de la cave manger de la soupe ou du lait qu'on leur laissait dans sept écuelles sur la table, et si on venait à les oublier, ils faisaient un tel tapage qu'il n'y avait pas moyen de dormir. Ils sont revenus jusqu'à ce qu'on ait démoli le château.

Lorsqu'on démolit l'Angevinais, il n'y a pas

bien des années, on trouva dans les fossés beaucoup de têtes de morts. Les paysans pensèrent aussitôt que c'étaient celles de gens que les anciens seigneurs y avaient fait jeter.

(Recueilli en 1881 par M"« Élodie Bernard.)

Au château de la Hunaudaye, on montrait encore, naguère, des sculptures grossièrement exécutées sur les parois d'une tour ; on disait que c'était Tœuvre d'un moine de Saint-Aubin qui y avait été enfermé. C'est sans doute à ce moine que fait allusion le récit qui suit :

Une dame de Toumemine, à qui était le château de la Hunaudaye, menait une vie débaudiée. Un moine de Saint-Aubin vint lui faire des remontrances ; mais elle le fit saisir et enfermer dans une tour: c'est celle où l'on voit encore sculptés grossièrement dans la pierre les instruments de la passion.

Il y resta dix ans. M°^<^ de Tournemine était joueuse, et elle attirait à son château les seigneurs. Un jour elle en avait ruiné un, et elle voulait encore le forcer à jouer.

— Je n'ai plus rien, dit-il.

— Jouons tout de même.

— Alors je joue la liberté du moine.

Il gagna, et on mit le moine à s'en aller tout

seul ; mais il était devenu presque aveugle, et il mourut sur la lande, avant d'avoir pu arriver à Saint-Âubin.

(Conté par M. Méheust, maire de la Poterie.)

« Non loin du bourg de Goven (lUe-et-Vilaine) est une motte circulaire qui porte aujourd'hui le nom de Butte de Gourmalon ; mais on la trouve, paraît-il, appelée dans de vieux titres. Butte ou Tombeau de Gurmailhon.... Gurmailhon fut d'abord comte de Cornouailles, puis chef de toute la Bretagne, unie au commencement du X« siècle pour repousser l'invasion normande. Quoi qu'il en soit, voici une légende que m'a racontée sur les lieux une vieille femme que je questionnais sur le Gourmalon :

. « Il y a bien longtemps, bien longtemps, me dit-elle, un grand et beau château s'élevait en cet endroit, alors fertile et peuplé, mais devenu aride et désert depuis que Dieu l'a maudit. Le maître de cette demeure était un seigneur riche et puissant; malheureusement, il usait mal de ses richesses et de sa puissance, et le bon Dieu n'était point honoré par lui. Parmi les nombreux domestiques qui le servaient était une jeune fille vivant bien ignorée, mais aussi bien purement. Lorsqu'elle voyait son maître offenser le bon Dieu,

elle se mettait à genoux et implorait avec larmes la miséricorde divine. Longtemps elle arrêta par ses prières le bras de la justice céleste.... Un jour qu'elle était à Téglise de Goven, entendant la sainte messe, elle vit entrer son maître comme un furieux et menacer le prêtre célébrant à Tautel. Épouvantée, la jeune servante, qui avait reçu ce jour-là la sainte communion, sortit de Téglise en pleurant à chaudes larmes.

« Lorsqu'elle fut proche du château que venait aussi de regagner son coupable maître, l'enfant aperçut près d'elle un oiseau qui chantait merveilleusement. Elle prit plaisir à l'écouter.... Quand elle fut arrivée à la porte du manoir, elle vit l'oiseau voltiger devant elle, cherchant en quelque sorte à l'empêcher d'entrer. En vain voulut-elle le chasser; le petit oiseau se percha sur la porte entr'ouverte et continua sa mélodieuse chanson. Alors il sembla à la jeune fille que c'était là un avertissement du ciel, car l'oiseau paraissait lui dire en son charmant langage : « Enfant, n'entre pas dans cette maison maudite I » Elle s'éloigna donc du château, et aussitôt l'oiseau la suivit en chantant. A peine fut-elle à quelque distance des cours du manoir, qu'un grand bruit se fit entendre derrière elle. Elle se retourna vivement et aperçut le château qui s'écroulait —

ensevelissant sous ses décombres le maître impie qui Thabitait....

« Voilà plus de cinquante ans, ajoutait ma vieille conteuse, mon père, entendant dire que de grands trésors étaient enfouis au Gourmalon, y alla fouiller une nuit ; mais quel ne fut pas son étonnement de voir apparaître au premier coup de pioche un vilain bouc armé de grandes cornes I C'était Timage du maître du lieu; mon père épouvanté prit aussitôt la fuite. »

(Guillotin de Corson, p. 99-101.)

Amélie Bosquet, p. 463, 476, 480, raconte aussi des légendes où des seigneurs méchants sont fort maltraités.

Bien que le souvenir des droits féodaux soit resté assez vivace dans presque toute la Bretagne, les paysans n'y font pas volontiers allusion. J'ai entendu parler une ou deux fois à Ercé du droit de quintaine. D'après ce qui m'a été raconté, on causait encore aux Iffs, il y a une trentaine d'années, du droit de jambage ; mais on accusait plutôt les huguenots que les anciens seigneurs de l'avoir pratiqué.

Voici un autre souvenir de ces temps anciens :

Avant la Révolution, le seigneur de Mont- Muran ne voulait pas que ses paysans fussent

360 TRADITIONS ET SUPERSTITIOHS

instruits ; mais les gens s'instruisaient en cachette^ le soir, dans les villages : celui qui savait quelque chose faisait de son mieux pour le montrer aux autres.

(Conté en 1880 par Joseph Legendre, de Saint-Brieuc-des- Iffs.)

s III. — VILLES ENGLOUTIES, CATACLYSMES

|N plusieurs endroits de la Haute-Bretagne, la tradition populaire parle de villes jadis florissantes, et qui ont été détruites. Je n*ai rien recueilli personnellement à ce sujet; mais divers auteurs, qui semblent tenir ces détails de la bouche des gens du pays, en ont parlé, et on trouvera ci-aprés deux communications qui y font clairement allusion.

« Uétier de Langon (lUe-et- Vilaine) a rem-^ placé, disent les vieilles gens, une belle et grande ville engloutie par les eaux en punition des crimes de ses habitants. »

(Guillotin de Corson, Récits hist., p. 26.)

« Il existe à Langon la tradition d'une ville ancienne dite Langueur, qui se serait abîmée dans Tétier de Langon, appelé au moyen âge Tétier de Heuleix. Des briques trouvées aux environs de ce lieu, des cercueils en calcaire coquillier exhumés dans un jardin du bourg, et le monu-

362 TRADITIONS tT SUPERSTITIONS

ment dédié à Vénus que nous avons signalé, sont les débris d'une agglomération romaine d'une certaine importance. »

(Goillotin de Corson, Mim. de la Soe. arch. d'IlU-et-Vi laine, t. XII, p. II.)

« Au hameau du Pussoir fut, au dire des habitants d'Erquy, la ville de Nasado. Le peuple prétend qu'elle a été détruite à cause de la dépravation des mœurs de ses habitants. »

(Habasque, t. III, p. 117.)

En nombre d'autres pays (cf. Martinet, Le Berry préhistorique ^ p. 487, plusieurs exemples ; Bladé, Sei^e superstitions , La punition de la ville de Lourdes ; Mèlusine^ col. 327, La légende du lac d'Is' sarlès; en AwrcTgnCy Revue d'anthropologieyiSSOf p. 391-426, etc.), on conserve le souvenir de villes englouties. Il y a en Basse- Bretagne plusieurs cités détruites, dont la plus célèbre est la ville d'Is. dueiques auteurs croient que certaines de ces légendes M rattachent aux cites lacustres.

Engloutissement de la forêt de Scissy (i)

Je demandais un jour à un vieillard de Saint- Briac pourquoi le village de La Chapelle portait -ce nom. Il me répondit :

(i) Cet engloutissement parait avoir en Ueu de 541 à 860. ' Ce sont les deux dates extrêmes, sur lesquelles on n'est pas bien d'accord (cf. Manet, De l'état ancien Je la baie de Cancale^ des .marais de Dol, etc. Saint-Malo et Paris, 1829, in-8, et A. Burat, Voyages sur les cales de France. Paris, Baudry, 1880).

« Il y avait autrefois sur nos côtes une immense forêt remplie d*oiseaux, et dans cette forêt, à Tendroit même où s'élève aujourd'hui le village, une chapelle où un vieil ermite célébrait tous les jours l'office. Un matin, au printemps, les oiseaux chantaient tous à la fois et faisaient un tel vacarme que le prêtre, assourdi, s'impatienta au milieu de la messe, et s'oublia jusqu'à interrompre ses oraisons pour maudire les oiseaux et la forêt où ils abritaient leurs nids. Aussitôt il s'éleva un furieux vent du large ; la mer montait, et c'était jour de grande marée. Alors les vagues s'élancèrent à travers la forêt, renversant les arbres, la chapelle et jusqu'au vieil ermite. Quand la mer se retira, il n'y avait plus que les miellés (dunes) que vous voyez aujourd'hui. »

(0)mmuniqué par M. Laden Decombe.)

« La mare de Saint-Coulman est l'objet d'une foule de contes superstitieux, entre autres celui du Beugle errant. Jadis en ce lieu était la forêt de Scissy, où sur le tombeau de saint Colomban s'éleva une église bientôt entourée d'un village. Les habitants vivaient heureux, lorsque Satan, pour les tourmenter, leur envoya des corbeaux qui se multiplièrent tellement que Ton ne s'entendait plus. Le prêtre mit des hommes pour les empêcher de troubler les offices ; mais un jour ils

s'endormirent, et les corbeaux firent un vacarme tel que le prêtre impatienté oublia de consacrer l'hostie et dit : « Maudits soient les corbeaux I » A l'instant il s'éleva une tempête, et tout s'abîma sous les flots. Depuis on entend sortir de la mare le Bugle de Saint-Coulban, dont on menace les enfants, car il sort la nuit et emporte les mauvais sujets, à moins qu'ils ne fassent le signe de la croix. Suivant d'autres, ce cri est celui du prêtre, qui sortira de l'abîme s'il peut prononcer : Domi" nus voHscum, »

(M"»« de Cerny, p. 63-69, très-abrégë.)

Le lac de Fiers en Normandie (cf. A. Bosquet, p. 495) doit aussi son origine & un convent englouti.

Dans une famille de pêcheurs du village de La Chapelle, près Saint-Briac, je parlais de l'antique forêt submergée dont on retrouve çà et là des débris sur les grèves voisines. A ce propos une jeune fille me dit que le Juif-Errant était passé à La Chapelle l'année précédente.

« C'était un grand vidllard, maigre, avec une grande barbe blanche, me dit-elle d'un air convaincu. Nous lui ofïrîmes de le faire entrer pour se reposer; il resta debout à la porte et ^nous dit : — Je ne peux pas m'asseoir ; il faut que je marche.... Le village de La Chapelle est bien changé. — Vous y êtes donc déjà venu autrefois ?

— Oui, il y a bien longtemps.... près de mille ans! Tout ce pays était alors couvert d'une immense forêt dont je ne retrouve plus trace. Mais il ne faut pas que je m'arrête.... Adieu I Et il s'éloigna sans rien accepter. »

(Communiqué par M. Lucien Decombe.)

Voici un autre récit recueilli à quelques lieues de là, sur la rive opposée de la Rance.

Un petit garçon de quatorze ans, Guillaume Dioré, fils d'un cantonnier de Châteauneuf (Illect- Vilaine), m'a raconté ce qui suit :

« On m'a dit, mais je n'y crois pas, — je pense que c'est une histoire en Vair, — que le Juif-Errant est passé à Châteauneuf il y a quelques années. Il a dit qu'il trouvait le pays bien changé depuis son dernier passage, il y a plus de mille ans. Il y avait alors sur tout le pays une grande, grande, grande forêt qui était remplie d'animaux féroces et de brigands qui pillaient et désolaient tous les cantons des environs. Les habitants, ne sachant comment s'en débarrasser, allèrent se plaindre à la justice de ce temps-là, qui fît couper une grande digue qui bordait la forêt du côté de la mer. L'eau arriva si vite que les brigands et les bêtes n'eurent pas le temps de se sauver, et qu'ils furent tous engloutis avec la grande forêt. »

(Communiqué par M. Lucien Decombe.)

Dans U Légende du Juif-Errant^ celui-ci parle assez souvent des changements opérés depuis son dernier passage. D'après un gwerz breton, Histoire admirable du BoudedeOy publié par Luzel dans le Conteur breton y 27 janvier 1866, « Morlaix n'était alors qu'une forêt... J'ai vu la Bretagne couverte de bois et de forêts» les hommes vivaient comme des sauvages ; bien des changements ont été £ùts depuis que je suis paHi d'ici... Je vois beaucoup de villes qui ont été bâties. » (Cf. aussi une légende du Valais, recueillie par Grimm et citée par Champflenry, Nouvelle interprétation de la légende du Juif-Errant, dans la Re%fue germanique, I" août 1864, p. 3IS-)

s IV. — LES GUERRES AVEC l'ÉJRANGER

oici quelques récits où il est question de batailles de l'ancien temps. Ils sont bien confus, et je ne sais à quel fait historique

les rattacher ; je les donne, au surplus, tels que je

les ai recueillis.

Près Moronval, en Saint- Aubin- du-Cormier, les Bretons attendirent les Normands, qui furent d'abord vainqueurs et massacrèrent l'armée bretonne ; mais plus tard celle-ci se renforça et livra bataille aux Normands, qui furent battus. Il y eut tant de carnage que l'étang de la Rousselière était tout rouge du sang qui y coula. C'est de là que lui vient son nom. Les Normands furent refoulés par les Bretons jusqu'auprès de Vandel.

(Conté en 1880 pur Joseph Legendre, jardinier i Saint-Aubindu- Cormier.)

Sur la lande de Houée est une butte nommée le fossé d'Oster. On dit que c'est là que la guerre a commencé et qu'elle finira.

Sur la lande de Baugé est un autre fossé d*Oster, où a eu lieu la guerre après celle de Saint- Aubin. Auprès est une cave où on a trouvé toutes sortes de choses.

(Conté en 1880 par Françoise Dumont et Zoé Lcdy, d'Ercé.)

La lande de Houèe n'est pas loin du lieu où se livra la bataille de Saint-Aubin-dn-Cormier. Sur celle de Baugè eut lieu une rencontre entre les chouans et les bleus, à l'époque de la Révolution.

En Berry existe aussi un fossé dit du Géante que les paysans entourent d'un respect superstitieux (L. Martinet, Rtvue d'anihrop.y 1880, p. 478).

Des guerres avec l'Angleterre on ne se rappelle guère que la descente de 1758, que termina lar défaite des envahisseurs à Saint-Cast. J*ai entendu raconter à ma grand 'mère, née peu d'années après l'invasion, qu'à Matignon les Anglais étaient si pillards, qu'après s'être enivrés ils défonçaient les tonneaux et mettaient le cidre à courir dans les rues. Les personnes âgées rapportaient aussi, avec une indignation fort légitime, que les soldats anglais s'amusaient à éventrer les couettes avec leur sabre pour en faire voler la plume. J'ai aussi entendu dire qu'ils chauffaient les pieds des paysans pour les forcer à leur révéler l'endroit où était caché leur argent.

D'après Rioust des Villaudren, qui fut témoin oculaire et joua

DE LA tiAUTE-BRETAGNE 369

<laii$ cette circonstance un rôle héroïque, « les ennemis avaient -emporté tout le linge... défoncé les coëttes pour avoir le coutil ». {^Annuaire dinannais^ 1838, p. 214, note.)

Il semblerait qu'il y ait eu des représailles: .après la défaite des Anglais, une bonne femme dont ils avaient tué le mari assomma, dit-on, un blessé qui était chez elle en le frappant à coups de trous de choux, (S.-C.)

D'après une .légende encore populaire dans le canton, la marche de l'armée ennemie sur Lamballe fut arrêtée à la chapelle du Temple-en-Pléboulle par la Vierge, qui fit déborder le minuscule ruisseau qui passe à cet endroit. C'est vers le village de Montbran que les avant-gardes anglaises eurent connaissance des dragons de Marbœuf, qui précédaient le gros de l'armée française.

Cette tradition est rapportée par Habasquc, 1. 111, p. I02, d'une manière un peu différente. « Les cultivateurs prétendent que la statue (la Vierge du Temple) suait tellement en 1758, lors de l'invasion anglaise, que deux hommes étaient consianiraent occupés à l'essuyer. On dut à son intercession de voir les Anglais rétrograder. Jamais, en effet, ils ne purent, disent-ils, dépasser le Temple, bien qu'on ne leur opposât pas de troupes. » Je n'ai pas retrouvé trace de cette autre version,

bien que j*aîe interrogé à ce sujet plusieurs habitants de PlébouUe.

Dans l'antiquité, les statues protectrices des cités suaient pour annoncer des malheun, et M. L. Duval, Esquisses marckoises, p. 46, parle d'une statue de la Vierge qui, en 1664, suait continuellement.

Les Prussiens qui occupèrent la Bretagne en 181 5 y ont laissé le souvenir de gens trèsgourmands: plusieurs moururent d'indigestion pour avoir mangé du lard avec excès.

Les alliés n'étaient pas, semble-t-il, en bons rapports avec la population. A Jugon, on en tua plusieurs, et c'est, je crois, dans ce pays qu'il y a un puits qui pendant longtemps se nomma le puits des Prussiens.

A Ercé, on leur mettait du chenevis dans leur cidre, pour les enivrer.

J'ai recueilli fort peu de chose sur les corsaires. On parle encore toutefois, sur la côte de Saint- Cast, des exploits du Périîlon^ que commandait un capitaine nommé Besnard.

Le souvenir des corsair'^s est cependant resté vivace, au moins dans les chants des marins, témoin cette chanson que j'ai entendue un peu partout sur tout le littoral breton, et qui semble dater de la fin du siècle dernier :

LA CHANSON DES CORSAIRES (i)

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Le trente et un dn xnois d*a - oût, Le trente et

un du mois d'à - oût, Nous ^ - mes ar - ri-ver sur

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