DUNE YA-MON RIYA
(l'homme dUI A FAIT LE TOUR DV CIEl)
Alors on partit pour la guerre, pour la destruction de ses semblables, à l'exception d'une vieille femme qui demeurait avec son fils. Beaucoup de guerriers passaient sur le sentier. Il y avait aussi beaucoup de femmes. Mais la vieille prit les flèches de son fils pour l'empêcher de partir pour la guerre. Elle pleurait et criait vainement : « Ne partez pas. »
Ils n'en partirent pas moins.
Après leur départ, le jeune homme dit à sa vieille mère :
— Mère, je veux aussi suivre la foule. Et il partit seul.
Il suivit le grand sentier de guerre, il examina la contrée, et ayant découvert une grande tente du haut d'une montagne, il s'assit sur la déclivité de la montagne et examina le pays. Finalement, il redescendit la montagne et se rendit à la grande loge qu'il avait vue du sommet.
Un vieillard et sa vieille femm.e y demeuraient. Dans des marmites de racines de sapin tressées, ils faisaient cuire du lapin et du poisson, dont ils lui servirent à manger.
Les deux vieillards avaient une fille fort jolie, que le jeune homme se prit à désirer ardemment. Après donc qu'ils eurent mangé ce que la jeune fille leur servit, et que cette dernière se fut coucliée, les vieillards dirent à leur hôte :
— Voilà notre fille qui est seule. Couche donc auprès d'elle et dors avec elle.
Le jeune homme Dune alla donc vers la jeune étrangère ; il se coucha à côté d'elle, il lui prit les seins, il voulut la connaître ; mais aussitôt il ne sentit à ses côtés qu'une belette blanche.
Cependant il ne se tint point pour battu, il la
connut tout de même et devint par force son mari.
Le lendemain, cette fille dit à ses père et mère :
— Celui-ci m'a ravi toute ma magie.
— QLi'importe ! lui répondirent-ils.
— Alors, je vais aller visiter mes lacets à lièvres, dit-elle.
Le jeune homme l'accompagna dans sa visite. Il prit des lièvres par la vertu de sa médecine. Puis il se dirigea vers un petit lac ; il y jeta une pierre et tua un énorme brochet.
Il manquait de flèches. Il lança un morceau de bois dans les branches d'un arbre; elles tombèrent converties en flèches. Mais ces flèches n'étaient pas empennées.
Il lui fallait donc des plumes. Il regarda en l'air et apercevant l'aire d'un aigle à tête blanche, à la cime d'un grand sapin, il y grimpa et s'introduisit dans le nid de l'aigle.
L'aiglon s'y trouvait tout seul.
— Homme, dit-il au jeune magicien, mon père et ma mère sont absents. S'ils te trouvent ici à leur retour, tu es perdu. Cache-toi sous mes
files.
, — Alors, dis-moi à quoi je distinguerai ton père de ta mère.
, — L'aigle mâle produit la neige ; l'aigle fenelle fait tomber la pluie, dit l'aiglon.
Il mit l'homme à couvert et s'accroupit dans son aire, en le cachant de ses ailes étendues.
Tout à coup, l'aigle géant Nontiéîé rentra au nid avec de la pâture. C'était la femelle, et elle portait un grand bonnet. Elle servit à son fils de la chair fraîche.
L'homme la tua, et elle mourut.
L'instant d'après, l'aigle géant mâle arriva à son tour, d'un grand coup d'ailes.
— Cela sent la chair humaine ! s'écria-t-il. Ce disant, il déposa dans l'aire un petit enfant,
qu'il donna en pâture à l'aiglon.
L'homme le tua à son tour. Mais il dit au petit aigle qui l'avait protégé :
— Quant à toi, tu vas partir et désormais tu ne vivras que de poisson que tu pécheras.
Et il le laissa partir.
Mais il dépouilla les deux autres aigles, et obtint ainsi des plumes pour empenner ses flèches, des plumes de tonnerre.
Tout à coup, un EHê-kotchâ (renne-gigantesque) se montra sur le sentier. Il y était couché, immense, gigantesque.
* On n'en pouvait mais; comment le tuer? Tout le monde se cachait sous les arbres.
Alors le jeune magicien dit à la souris :
— Creuse pour moi une route souterraine vers le monstre.
La souris pénétra dans la terre, elle la creusa, elle y pratiqua un souterrain jusque sous les flancs du gros mangeur d'hommes, jusque sous son cœur. Le magicien se glissa à sa suite. Tous deux sortirent de terre en cet endroit, ils percèrent les flancs de VEHé-kotchô, ils le tuèrent au cœur, et il mourut sur-le-champ. Le magicien en prit le nerf et s'en alla.
Il désira alors avoir des pointes pour ses flèches, des pointes de silex, et il se mit à chercher. Tout à coup, il aperçut un énorme crapaud qui faisait la jonglerie sur un bloc de silex où il était couché. L'homme prit de la glaise, il en fit des boules dures et tassées, qu'il lança avec force sur le crapaud et le tua. Puis il prit les pierres de flèche que le crapaud avait fabriquées par la vertu de sa médecine.
Étant ainsi muni d'une femme et de flèches magiques. Dune partit pour la guerre.
Tout à coup il entend aboyer un chien, pronostic de la présence de l'homme, et aperçoit comme un glouton qui traverse rapidement le sentier,
L'ayant aperçu avant que le glouton le vît :
— C'est moi qui l'ai vu le premier, se dit-il. Il est donc à moi.
Il courut sur le carcajou, le rejoignit, lui jeta son manteau sur la tête, le perça de ses flèches et
se coucha sur lui. C'était un homme, un guerrier ennemi. Aussitôt il le scalpa, et repartit.
Il y avait en ce lieu une rivière ; il la franchit d'un bond et se trouva sur l'autre rive, dans le pays des Carcajoux. Il y avait une grande foule de Carcajoux en ce lieu, et on voyait de toutes parts leurs demeures. Il entendit les petits carcajoux qui pleuraient pour avoir de la pâture.
Aussitôt le magicien se cacha ; il contrefit le mort et se mit aux aguets. Les Carcajoux, le croyant mort en effet, s'en approchèrent imprudemment. Aussitôt il en frappa un et l'atteignit au nez. Le Carcajou éternua, se moucha, et de son nez il en sortit la résine des sapins.
Alors le jeune homme s'en revint vers sa femme qu'il avait laissée auprès de sa mère.
— Change-toi en ourse ! dit-il à sa femme. La vieille s'y opposait, de crainte qu'il ne la
tuât ensuite. Mais lui le voulait et cela se fit. Elle devint ourse.
— Ah ! mon gendre, s'écria la vieille mère, si les jeunes gens voient ma fille en cet état, ils la prendront pour une ourse véritable, et la tueront.
Ce disant, elle lui enleva toutes ses armes; mais lui se jeta sur l'ourse qui se sauvait et la tua ■à coups de flèches.
En mourant, l'ourse reprit sa forme de femme
et appela son père à son secours, demandant vengeance et justice. Le vieillard assaillit le magicien, qui courut vers un lac, s'y précipita, et, en y plongeant, se métamorphosa en castor.
Alors le vieillard, indigné et furieux de la méchanceté de Yamon, se métamorphosa en hydre (Yikônê), animal gigantesque, semblable à un bœuf, mais avec des ailes sur le dos.
Il descendit du ciel, se posa sur les eaux du lac et les engloutit toutes, puis il se reposa sur le rivage. Son ventre immense était tendu comme une vessie gonflée, tant il était plein d'eau.
Le magicien commanda alors au pluvier de courir vers l'hj^dre et de lui percer le ventre, de son bec fin et acéré. L'oiseau lui obéit. Il perça le ventre de l'hydre, et aussitôt les eaux qu'il contenait en sortirent en mugissant. Depuis ce temps- là, les grandes eaux mugissent.
Quant au bœuf ailé, il repartit pour le ciel ; et l'inondation que causa cet afflux d'eau considérable noya les deux vieillards.
On voulait cependant se défaire d'un sorcier si redoutable. Mais Diinè-Yamon-riya se jeta de nouveau à l'eau, redevint castor, remonta le Naotcha (fleuve Mackenzie), et s'en alla construire une immense chaussée à Na-dèinlin tchô (le Rapide des Remparts), où il demeura quelque temps
SOUS la forme d'un poisson, sur l'île Etié-ndué ou des Rennes.
Puis, ayant quitté ce gîte, toujours de crainte d'être surpris par les ennemis, il remonta encore le Mackenzie, sur le rivage, en compagnie du Porc-épic. Parvenus au second Rapide du fleuve, le Rapide Nadéinlin-tséU ou Sans-Saut, il lui fit traverser le fleuve sur son dos, et il plaça ce porc-épic en haut du Rapide pour qu'il y demeurât jusqu'à la fin des temps, sur la rive gauche.
Quant à lui, toujours castor, il construisit en ce lieu, en travers du Naotcha, un second barrage qui est le Rapide Sans-Saut ; puis il retraversa le fleuve, se fixa sur la rive droite au lieu nommé Tsa-tchô-tpè-niha (le gros castor qui trempe la queue à l'eau) ; car cette île ainsi nommée est effectivement sa queue. C'est la fin (i).
Racontée par Tékki, femme Esclave du fort Norman, en 1877.
(i) Ainsi qu'on peut s'en convaincre, cette légende des Esclaves est une compilation de plusieurs traditions des Peaux-de- Lièvre. Sa finale est identique à la XXXVI=, p. 234 {Souré-Khe). Elle lui est supérieure en ce sens que le peuple dènè y est personnifié en cet homme qui a fait le tour du ciel dans ses pérégrinations (Ya-mon riyd). Nous avons de plus ici la preuve historique que les Dènè sont entrés en Amérique par le Nord et en remontant le iîeuve Mackenzie.
DATTINI (les kolloches)
On demeurait sur les bords d'un lac des Montagnes-Rocheuses, occupé à la chasse du castor. Une femme, qui accompagnait son mari, à la chasse, mais qui le suivait de loin, arriva, à la tombée de la nuit, au carrefour de deux sentiers. Elle ne put discerner quel était celui des deux que son mari avait suivi, elle se trompa de route, s'égara, et arriva bientôt vers un grand feu que des inconnus avaient allumé dans la forêt.
Comme il pleuvait et qu'elle était toute mouillée, la femme Dune se hâta d'atteindre ce feu, pour s'y faire sécher et se réchauffer. Un étranger y était installé et il était seul. Elle le le reconnut bien vite pour un Khà-tsèlè-ottînè (i) ; mais il n'était plus temps, il la prit pour femme cette même nuit et l'emmena le lendemain au bord de la mer, de l'autre côté des montagnes.
Peu après le départ de la femme Dune, son
(i) Littér. : Gens aux petits phalles. C'est aussi le nom des Dènè Tchippewayans, en Cris ; les Pointus,
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mari, qui la cherchait, inquiet, arriva ; mais elle avait disparu. Vainement il la chercha pendant tout l'été et tout l'automne.
Quant à elle, elle arriva au camp des KhàtséU-ttiné avec son ravisseur, et y passa l'hiver.
Le printemps suivant arriva, l'on se transporta aux écluses de pêche, le long des rivières, et on y demeura. La femme Dune reconnut, en ce lieu, parmi des têtes humaines qui étaient exposées sur un boucan pour s'y dessécher à la fumée, le chef de son mari infortuné, et elle se prit à se lamenter.
Alors, son ravisseur, furieux, voulut la tuer de ce qu'elle manifestait tant d'émotion. Mais elle usa de ruse et prétexta un mal imaginaire. Elle prit même le crâne de son mari et se joua avec lui, pour mieux donner le change à ses assassins.
Cependant elle pria un enfant, en secret, de lui aiguiser son couteau de cuivre ; puis elle alla au bord de l'eau pendant la nuit, et perfora tous les canots de ses persécuteurs, à l'exception d'un seul qu'elle mit à part, afin de le reconnaître.
Elle se coucha ensuite, et se joua avec son ravisseur comme avec un mari qu'elle chérirait tendrement. Lui , sans soupçon ni méfiance , dormit paisiblement et se coucha sur le dos. La
femme Dune tira alors de son sein son couteau de cuivre acéré et coupa la gorge de son ravisseur. Elle prit sa petite chienne et lui dit :
— Amie, produis pour moi une brume épaisse, par ta médecine.
Puis elle quitta la loge, monta dans le canot qu'elle avait mis à part et s'abandonna au courant.
Alors une vieille, mère du chef ennemi auquel la femme venait de trancher la tête, se mit à pousser de grands cris en disant :
— Voilà que mon fils a eu la tête coupée, et que sa tête a disparu. C'est sa femme qui vient de l'emporter ! Saisissez-la donc! Coupez-lui la bouche et apportez-la-moi !
Toute la tribu poursuivit la pauvre femme. Ils se jetèrent tous dans leurs pirogues, au milieu des ténèbres, et se hâtèrent après elle. Mais tout à coup ils s'écrièrent que leurs canots calaient, et qu'ils se noyaient.
Ils se noyèrent tous effectivement, et il ne resta de cette peuplade d'incirconcis que les femmes et les enfants.
Alors, durant la nuit, la femme Dune revint au camp de ses ennemis et lia tous les enfants et toutes les femmes pendant leur sommeil ; puis elle prit des provisions et se sauva dans son pays.
Voilà ce qu'une femme courageuse de notre
nation exécuta jadis. Son nom, nous ne le savons pas. Mais ses ennemis étaient des Dattini (des Kolloches) (i).
Racontée par Yékki, femme Esclave, en 1877.
CHIW GUL'A AKUTCHIA (l'effondrement de la montagne)
Après que la terre eut été refaite par Tchapéivi, tous les hommes se réfugièrent sur une terre très élevée, une haute montagne, et ils y construisirent quelque chose de rond et de tubulaire, semblable au tuyau de ton poêle, mais très vaste et très haut.
— Si l'inondation arrive encore et qu'elle envahisse la terre, nous nous réfugierons dans ce fort élevé, se dirent-ils.
Il y avait tout auprès de ce grand tube de pierre des houillères en combustion (Derkponm).
Or, comme ils avaient déjà élevé leur fort très
(i) C'est aussi le nom esclave des Cris. (Comparez avec la XXXIXe des Peaux-de-Lièvre, intitulée hitton-pa, page 246.
haut, ils entendirent tout à coup partir du flanc de la montagne des voix terribles qui se moquaient d'eux et disaient en ricanant :
— Voilà que votre langage n'est plus le même ; votre langage est tout changé ! leur disait-on en riant d'un air sinistre.
Les hommes tressaillirent d'épouvante et se mirent à frémir de frayeur. Au même instant, les mines de bitume qui fumaient autour d'eux prirent feu, les rochers éclatèrent, la montagne s' entr 'ouvrit, et il en sortit un feu immense ; puis elle s'affaissa avec un grand fracas, et à sa place il n'y eut plus qu'une plaine vaste et morne, couverte de débris fumants.
Quant aux hommes, attérés et pleins d'effroi, ils s'étaient dispersés par petits groupes dans toutes les directions, désormais incapables de se comprendre les uns les autres.
Cet écroulement de la terre -haute eut lieu dans l'Ouest.
Racontée par le chef montagnard T^ti-wot^^a, dit Timbré, en 1869.
TpUNÉ (les habitants du lac)
Longtemps avant que nous vinssions habiter sur les bords de ce grand Lac des Ours, il y avait en ces lieux un peuple que nous nommions TçAt-iié ou Gens du lac (i).
Ils y étaient depuis fort longtemps et étaient fort simples, naïfs et extrêmement timides.
Lors donc que les Duuè arrivèrent sur les bords du Lac des Ours, ils voulurent chasser ou plutôt détruire les Tpu-né, afin de s'emparer de leur territoire.
Nous arrivâmes au bord du grand lac par la montagne des Petits-Poissons, qui le domine, et d'où l'on découvre le pays fort au loin.
Les Tpu-nè ne se tenaient pas sur la défensive ; ils se croyaient seuls et ignoraient le danger imminent qui les menaçait.
Les Dune arrivèrent donc au bord du Lac des Ours par la grande presqu'île qui sépare les deux baies de l'Ouest, et par les hauteurs que tu vois d'ici.
(i) Contraction de Tou : eau, lac, et Gottiné : gens, habitants.
Parvenus sur le sommet de la montagne et sur les déclivités qui regardent le Sud, ils campèrent et allumèrent un grand feu de bivouac sur le cap que voilà là-bas.
Les TrAi-né étaient campés sur les bords de la baie (Keith) ignorant le danger. Lorsqu'ils virent le grand feu qui flamboyait dans les ténèbres, tout au haut du cap, ils furent tout surpris, et eurent la simplicité de le prendre pour une grosse étoile.
Ils n'en dormirent donc pas moins et ronflèrent en toute sécurité. Pendant leur sommeil, les Dune les entourèrent, les surprirent, de sorte qu'il n'en réchappa pas un seul.
C'est pourquoi, dans le chant de victoire que les Dune consacrèrent à célébrer ce beau fait d'armes, ils font dire aux T^u-nè :
— Kokkèra gU hkè, ta fwin nétchay ya hhè iahay ? — « Sur la hauteur du sentier, quelle est donc cette grosse étoile qui étincelle au ciel ? »
Voilà pourquoi le cap que tu vois là-bas porte le nom de Kohkèraghé (la hauteur où il y a un sentier) (i)*
Racontée par Edjiéréitsi, au Grand-Lac des Ours, en 1866.
(i) Si ce fait d'assassinat nocturne n'est pas un conte, il est probable que ces r^K-ne devaient être une petite peuplade esquimaude, venue des rives de la Copper-mine ou rivière du Cuivre, du Nord.