ORIGINE DES INDIENS FLANCS-DE-CHIENS D'APRÈS EUX-MÊMES
Une femme, de la peuplade des Gens-du- Cuivre ou Couteaux- Jaunes (i), habitait seule avec ses frères, car elle n'avait point encore de mari.
Un jour, il arriva dans leur camp un étranger (Ediini) ; c'était, dit-on, un bel homme. Il passa quelques jours sous la tente des Couteaux-Jaunes.
Alors les frères de la femme dirent à leur sœur :
(i) Les Ti^al'-isan-Ollmè ou Couteaux-Jaunes, les Copper- Indians des Anglais, les Red-knives de sir John Franklin. Notons que le principal noyau des Cuivres habite aux bouches et le long du fleuve du Cuivre, qui est tributaire de la mer de Bering. Cette légende se passe donc sur les rivages méridionaux de l'Alaska.
— Voici un bien beau mari qui t'arrive. Que ne te maries-tu avec lui ? Mariez-vous donc ! leur dit-on.
Et ils s'assirent aussitôt l'un à côté de l'autre.
La nuit venue, on se coucha, et l'étranger dormit avec la femme Dune; mais celle-ci s'étant réveillée pendant la nuit, elle fut bien étonnée de ne point voir son mari à ses côtés.
— Où peut-il être allé ? se demandait-elle. Cependant, voilà que tout à coup elle entendit
un bruit insolite dans la loge, après que le feu s'y fut éteint. C'était un bruit tel que celui que ferait un chien en grugeant des os dans le foA'er.
— Quel peut être ce chien que j'entends ronger ainsi des os ? se demanda-t-on ; car il n'existait point de chien avec ces gens-là.
Vite on se lève, on rallume le feu, on cherche dans tous les recoins. Mais de chien, point.
Les habitants de la tente s'étant recouchés après cette alerte, le même bruit se renouvelle dès que l'obscurité se fait de nouveau.
— D'où vient donc ce chien qui rôde dans notre loge? Nous n'avons point de chien avec nous, se dirent les Dune.
Alors, l'un des frères lança sa hache de pierre dans le coin d'où partait le bruit qui les épouvantait. Un cri de douleur retentit au milieu de la
nuit. Vite on se lève, on attise le feu, on produit de la lumière. Et qu'aperçoit-on? Là, sur les cendres, baigné dans son sang, est un gros et beau chien noir que la hache a tué.
Quant à l'Étranger, il ne reparut plus jamais î
— Ah 1 c'était donc ce chien qui, homme durant le jour et marié à notre sœur, se métamorphosait en chien pendant la nuit ! se dirent les frères Dune. C'est un Ennemi, un Eyiinné (revenant, fantôme).
Ainsi pensèrent les deux frères.
Aussitôt, ils chassèrent leur sœur de leur compagnie, parce qu'elle avait dormi avec le chien, le Magicien ennemi, l'Homme-Chien. Ils furent pour elle sans pitié, afin de ne pas mourir euxmêmes.
Elle s'installa donc loin du pays de ses pères, pleurant et portant dans son sein le fruit de ses amours avec l'Ennemi-Chien qui l'avait séduite. Elle vécut toute seule dans le désert, à Vorient du territoire dènè, tendant des lacets aux blancs lapins des bois, et des hameçons en os ou en arêtes aux vertes truites des grands lacs.
Ce fut ainsi qu'elle parvint toute seule à pourvoir à sa subsistance.
Cependant la femme Couteau-Jaune accoucha, et mit au monde une portée de six petits chiens. Honteuse de son fruit, mais cependant amou-
reuse de sa progéniture, elle cacha ses petits dans un ndltchieth (i).
Un jour qu'elle était allée, comme de coutume, visiter ses collets à lièvre, elle aperçut, à son retour, sur les cendres tièdes du foyer central, des empreintes de petits pieds nus d'enfants.
— D'où viennent ces pistes humaines ? se dit la pauvre mère. Il n'y a dans ma sacoche que mes petits chiens ! . . .
Le lendemain, étant retournée à ses collets, le même phénomène se renouvela.
— Évidemment, ce sont mes petits qui en agissent ainsi, se dit la Couteau-Jaune. Ils sortent, de jour, pour jouer, et alors ils sont hommes comme leur père. Mais rentrés dans les ténèbres du sac, ils redeviennent chiens. Bien ! je sais ce que je vais faire...
La pauvre mère attacha donc une longue lanière à la coulisse dont l'orifice de la sacoche était garnie, et, la prenant dans sa main lorsqu'elle partit, le lendemain, pour sa course ordinaire, elle dit :
— Ah ! mes petits, soyez bien sages, voilà que
(i) Sacoche à coulisse faite avec des peaux de jambes de renne cousues ensemble. Cette peau étant fort dure, ces sacoches servent aussi de traîneaux, en hiver, en y adaptant une lanière qui sert à les traîner sur la neige.
maman s'en va quérir des lièvres blancs pour votre repas.
Ce disant, elle partit traînant sa lanière ; mais au lieu de s'en aller, elle se blottit derrière un fourré de buissons et attendit, tremblante, que les petits chiens sortissent de leur nid sombre et chaud .
Ce moment ne se fit pas attendre.
Quelques instants après, elle entendit les petits chiens qui s'entre-disaient : « Maman est partie. Sortons et jouons. »
Alors un petit chien mit le nez à l'air, il huma l'air de tous côtés d'un air inquisiteur; puis, se voyant seul, il bondit hors de la sacoche, et, à peine sur le foyer, il devint un beau petit garçon, tout nu. Un autre, puis un autre, suivirent le premier, et les voilà tous les six, petits garçons et petites filles, jouant, dansant et se divertissant autour du feu central de la loge.
Le cœur de la femme Dune palpitait d'émotion.
— Ah ! si je puis les empêcher de rentrer de nouveau dans les ténèbres de la sacoche, se dit-elle, ils seront hommes pour toujours.
Ce disant, elle tira vivement à elle la lanière qui en fermait la coulisse ; mais, avant que l'ouverture du sac eût eu le temps de se resserrer, trois petits enfants y avaient sauté et y étaient redevenus chiens.
3l6 LÉGENDES ET TRADITIONS
Quant aux trois autres, deux petits garçons et une petite fille, ils essayèrent bien aussi de se dérober à la lumière; mais ils demeurèrent hors du sac et conservèrent la nature humaine,
La pauvre femme accourut alors. Elle s'empara de ses trois enfants, elle les couvrit de caresses, elle leur donna de petits vêtements blancs en peaux de lièvre tressées, et les éleva.
Quant aux trois autres, qui s'étaient obstinés à redevenir chiens, elle les détruisit sans pitié.
Les deux frères devinrent très puissants par la vertu de la magie paternelle dont ils avaient hérité. Leur tente était constamment bien pourvue de venaison.
Alors ils pensèrent à aller visiter leurs oncles maternels, et ceux-ci ne les repoussèrent plus, comme ils avaient fait de leur mère, parce qu'ils étaient de bons chasseurs et des hommes redoutables par la magie.
Les deux frères épousèrent ensuite leur sœur et en eurent un grand nombre d'enfants. Et ces enfants, c'est nous-mêmes, donc, nous les Diiné, que nos parents maternels nomment L'in-tchançièh ou Flancs-de-Chiens, en souvenir de notre ancêtre, l' Homme-Chien.
Racontée par YéHa-néteî, au Grand-Lac des Ours, eu avril 1866.
LE DÉLUGE DES TpA-KWÉLÉ OTTINÈ
Après que Tchapèzui (le \deillard) eut chassé ses deux enfants de sa présence, il se relégua en courroux vers un détroit qui unit deux eaux immenses (mers), vers le Nord.
Là il habita tout seul, fâché et maussade, parce que ses enfants avaient enfreint ses ordres.
Tout à coup l'on entendit gronder l'abîme, comme s'il allait monter et s'épancher sur la terre. Une pluie torrentielle tomba du ciel pendant le sommeil du vieillard, et l'eau des mers ayant monté, monté, elle couvrit bientôt cette petite terre.
Alors Tchapéwi ou Etéivèkwi, debout sur le détroit, une jambe posée sur l'une et l'autre rive, repêchait avec ses larges mains les animaux et les hommes que les eaux entraînaient et les replaçait sur la terre ferme. Mais l'eau montant toujours, il fabriqua un grand radeau sur lequel il plaça un couple de chaque espèce d'animaux, et il s'en alla à la dérive, sur son radeau, après que l'eau eut recouvert toute la terre.
La pluie tomba longtemps, et l'eau dépassa les plus hauts sommets des montagnes Rocheuses. On n'en pouvait plus, et tous les animaux qui étaient sur le radeau soupiraient après la terre. Mais de terre, il n'y en avait plus.
Alors Tchapéwi fit plonger successivement tous les animaux amphibies, la loutre, le castor, le rankanU ou canard de Miquelon (i). Mais ce fut en vain.
A la fin, il lâcha le rat musqué, qui remonta le ventre en l'air, pâmé et à bout de soufile, tant la terre était loin, loin au fond des eaux.
Mais le petit rat musqué tenait serré dans sa patte un peu du limon terrestre que le vieillardmagicien plaça sur la surface de l'eau reposée.
Ce peu de vase se développa sous son souffle puissant ; il s'étendit, il s'étendit jusqu'à former un disque assez grand pour soutenir un petit oiseau que le vieillard plaça dessus.
Il continua à souffler, et, la terre s'agrandissant encore, Tchapè-iui y plaça un corbeau. Il souffla toujours, et bientôt la terre put supporter un renard. C'est fini, elle a atteint les proportions que nous lui voyons ; et sur ce grand disque, Etéiuêhui replaça tous les autres animaux pour qu'ils y vécussent comme autre-
(i) Harehla glacialis.
fois (i). Puis il soutint le disque avec un gros et fort ctançon, et le tout fut complet.
Tradition des Tut-k/wclé-ottiné et des Tisc-cltiné du Grand-Lac des Ours, recueillie en 1S68.
LE DELUGE DES L IN-TCHON-PpEH
Un jeune homme se promenait sur les bords de la mer, lorsqu'une baleine (L'ué tchô ; litîér. : poisson-gros) apparut à la surface des eaux.
— Gros poisson, avale-moi ! s'écria le jeune homme.
Aussitôt il se jeta dans les flots et fut avalé par le monstre marin, qui le garda trois jours dans ses flancs.
Cependant la sœur du jeune Dune se lamentait sans cesse sur le rivage. Elle pleurait le sort cruel de son frère cadet, lorsque tout à coup la baleine reparut et se montra à la surface de la mer.
(i) Les Hébreux chantaient, du temps de David : « Il (Jéhovah) a étendu la terre sur les eaux, parce que sa miséricorde est étemelle! » (Ps. 136, v. é.)
Alors, du fond des entrailles du monstre, une voix se fit entendre qui criait : « Oh ! ma sœur, ma sœur, combien je suis malheureux dans le ventre du gros poisson ! ses viscères me brûlent. Ah ! je t'en supplie, jette au gros poisson un de tes souliers, en en retenant les cordons dans les mains, et tire-moi d'ici. »
Alors la jeune fille détacha un de ses souliers, et le jeta au monstre en en retenant dans ses mains les longs cordons. La baleine ouvrit sa grande gueule et avala le soulier. Mais le jeune homme s'en saisit aussitôt, et sa sœur tirant à elle par les cordons, elle contraignit le monstre à revomir son firère.
Il le vomit sur le rivage, plus mort que vif, mais cependant sain et sauf. Alors le monstre, courroucé de voir sa proie lui échapper, donna sur la mer un coup de queue si vigoureux que des vagues immenses en résultèrent. Elles s'élevèrent comme des montagnes, et retombant sur la terre, elles l'engloutirent, et elle fut inondée.
Seuls, les deux jeunes gens furent sauvés.
Racontée par Sa-k-^a-nél-^a-ivoha, en juiu 1864.
Cette légende du déluge pourrait aussi bien s'intituler, comme on le voit, le Jotias flanc-de-chien.
Les autres tribus Dènè ne possèdent pas cette tradition, à l'exception des Peatix-de-Lihre, du fort Bonne-Espérance, qui ont pu l'apprendre de leurs voisins flancs-de-cbiens. Mais il est bon
de remarquer que l'histoire parabolique ou merveilleuse du Jonas hébreu se retrouve aussi dans les souvenirs des indigènes des iles Touamoiou.
En effet, d'après un récit du R. P. Montiton, daté de 1874, il est dit que « un homme kanak de cet archipel fut avalé par une baleine, et qu'il brûlait dans le sein du monstre marin. Au bout de plusieurs jours, il éventra le monstre qui, de douleur, se jeta sur un récif et y rendit sa proie vivante » .
Les deux fables ont donc eu la même origine, et c'est du Pacifique que le mythe est parvenu sur le continent colombien.
Ces mêmes Kanaks attribuent d'ailleurs le cataclysme du déluge aux mœurs antiphysiques d'une race d'hommes qu'ils nomment, comme mes Dènè, Hommes-Chiens. (Missions cathol., 1874, page 343.)