‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouestChapitre 17 sur 27 · HÉROS ET DIVINITÉS DES FLANCS-DE-CHIENS · texte numérisé non relu

HÉROS ET DIVINITÉS DES FLANCS-DE-CHIENS

Dattini (les Kolloches).

Dune ya-mon-riyay (l'homme qui a fait le tour du ciel).

Etié-Kotchô (le renne gigantesque).

L'intchanrjè hètpa (le père des Flancs -de - Chiens).

NontièU (l'aigle gigantesque).

Tchapèwl ou Ennèdhèkwl (le vieillard).

Tpatsan (le corbeau).

Tpu-nè (les habitants du lac).

Tsa-tchôp (le castor géant).

Yikônè (l'hydre ou le bœuf ailé).

CINQ.UIÈME PARTIE LÉGENDES DES DÉNÈ TCHIPPEWAYANS

CINdUIÈME PARTIE LÉGENDES DES DÉNÈ TCHIPPEWAYANS

TTATHÈ DÈNÈ

(apparition de l'homme)

Au commencement, il n'y avait point d'hommes sur la terre. Alors tout à coup : « Voilà l'homme », dit-on. Quel est celui qui fit cet homme ? Nous autres, nous l'ignorons.

Alors, comme l'hiver approchait, le premier homme (ttathè Dènè) fit quelque chose : des raquettes, sans doute.

— Comment vais-je m'y prendre ? pensait-il.

Il n'en savait rien, et toutefois il s'en tira bien.

Ayant coupé du bouleau, il en fit le cadre de ses raquettes ; le lendemain, après les avoir fait

sécher, il les embarra. Le troisième jour, il les acheva en entier, sauf quant à la natte qui devait les recouvrir.

— Hélas ! comment parviendrai-je à les lacer ? se dit-il.

Ça lui était tout à fait impossible, parce que c'était un ouvrage de femme, et que de femme il n'avait point.

Il laissa donc ses raquettes dans sa tente, telles quelles, inachevées, et se coucha à bout de courage ; car il n'avait pu trouver le moyen de les natter. La nuit venue, il s'endormit.

Le lendemain, s'étant levé, le premier homxme trouva une de ses raquettes lacée à moitié.

— Qui donc est venu natter mes raquettes, durant mon sommeil ? se dit l'homme.

Il ne le devinait pas. Mais il en fut satisfait.

Le soir venu, il se coucha de nouveau, et le lendemain étant arrivé, la raquette était lacée en entier. Alors, ayant levé les yeux vers le faîte de sa loge conique, il vit une gelinotte des neiges qui s'envolait hors de la tente.

— Ah ! c'est donc cette geHnotte qui en agit ainsi à mon égard, se dit l'homme.

Ayant dormi une sixième nuit, l'ouvrage des raquettes se trouva entièrement achevé, et la ge- Hnotte s'envola de nouveau.

— Je sais bien ce que je vais faire pour m'em-

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 349

parer de cette perdrix, se dit Dènè. Donc, le soir venu, il disposa un appareil qui pût obturer l'ouverture supérieure de sa tente, et se coucha.

Le lendemain (septième jour), en s'éveillant, il vit bien les raquettes à son côté et la gelinotte qui s'apprêtait à s'envoler; mais il fit jouer le mécanisme, ferma l'ouverture de la tente, et la perdrix, se trouvant prise, devint une belle et grande femme. Elle était blanche, dit-on, avait de très longs et beaux cheveux, et était nue. D'abord elle n'était qu'une gelinotte blanche; maintenant elle est femme.

Alors ils se marièrent séance tenante ; ils multiplièrent et engendrèrent beaucoup d'hommes et de femmes. Et ces hommes, c'est nous-mêmes ; car nous sommes évidemment des hommes, des hommes proprement dits et du commencement.

Racontée par l'aveugle Ekounélyel, au Grand-Lac des Esclaves, en mai 1863.

DÈNÈ (Suite).

Alors tous les hommes étaient contenus dans un seul, et étaient comme un seul homme. Et

celui-là s'appelait Dènè (le terrestre). C'est lui qui donna des noms et des couleurs à tous les animaux de la terre.

Lorsqu'il eut achevé de distribuer à tous le nom et la couleur qui leur convenaient, Dènè avisa un oiseau qui n'avait encore ni nom, ni couleur.

— Eh ! dis-donc, toi, oiseau, que veux-tu être ?

L'oiseau répondit :

— Je veux être un bien bel oiseau.

— Eh bien ! tu seras ainsi, répondit^Dènè.

— Non, dit l'oiseau, je ne serais pas assez beau.

— Alors, tu seras de la sorte.

— Non, dit encore l'oiseau, cela ne me convient pas.

— Eh bien ! tiens, tu seras ainsi.

— Non, dit-il encore.

Cet oiseau continua ainsi à contredire Dènè pendant longtemps, jusqu'à ce qu'il l'eût poussé à bout.

Alors l'homme impatienté 'saisit l'oiseau, le jeta dans le feu et le roula dans les tisons, jusqu'à ce qu'il en devînt entièrement noir.

Il en sortit en s'écriant : Kpiva f^piva ! et c'est pourquoi, de nos jours encore, cet oiseau n'a point de couleur. Nous l'appelons Excriment

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 35I

de l'air (Tpa-tsan), ou bien Plumes souillées (Ttatsan) (i).

Le corbeau partit donc fâché et jura à l'homme une guerre éternelle. Il s'en éloigna dans le dessein de lui nuire, et, dans son vol, ayant rencontré un étourneau sans méfiance, il le saisit à la gorge, dans sa colère, l'étrangla à demi et se frotta contre lui en tous sens.

C'est pourquoi l'étourneau, quoique ami de l'homme, est tout noir, et qu'il a la voix si aigre.

A cette époque, l'homme vivait sur terre tout comme aujourd'hui. Mais les bêtes conversaient et vivaient avec l'homme et lui obéissaient en tout.

Alors on ne mourait pas, sur la terre. On y vieillissait très longtemps sans mourir.

A la fin cependant, les pieds de l'homme ayant fini par s'user, à force de marcher, il mourut ; et son gosier ayant fini par se percer, à force de manger, il arriva qu'il mourut également.

Depuis lors, on meurt de diverses causes.

Racontée par le même Indien.

(i) Le corbeau.

ELTCHÉLÉKWIÉ ONNIÉ

( l'histoire des devx frères )

(Origine des Danè Castors.)

Au commencement des temps, il existait un vieillard qui avait deux fils. Un jour il leur dit :

— Mes enfants, montez dans votre pirogue et partez pour la chasse, car il n'y a plus rien ici à manger.

Les deux fils obéissants s'embarquèrent et partirent aussitôt pour la chasse. Le vieillard leur dit:

— Vous allez vous diriger vers l'Ouest, car là se trouve votre première patrie, et là seulement vous vivrez heureux.

Ils partirent donc.

Dès la quatrième journée de marche, ils parvinrent à une chute d'eau appelée Eltsin nathèlin ou le Gouffre tournoyant. Là ils capturèrent des outardeaux ; mais, le soir venu, ils ne surent pas où ils étaient et s'égarèrent tout de bon.

Le lendemain et les jours suivants, les deux frères ne furent pas plus avancés. Cependant ils avaient mangé leurs petites outardes, et s'avan-

DES DENE TCHIPPEWAYANS 3 $3

cèrent le long des rivages déserts et abruptes du grand Lac des Esclaves, au bord duquel ils découvrirent une montagne nommée Dènè-chethyaoè : la montagne qui contient des hommes.

— Mon frère aîné, dit le plus jeune des jeunes gens à son frère, ce pays ne ressemble nullement au nôtre. Où nous trouvons-nous donc, penses-tu ?

— Hélas ! mon cadet, reprit l'aîné, je ne le sais pas plus que toi ; mais ne te trouble point, marchons toujours.

Tout à coup les deux frères entendirent des voix souterraines, des voix d'hommes géants (Otchopé), qui demeuraient sur ce rivage septentrional du Grand-Lac. Devant la montagne, un petit géant et sa sœur jouaient ensemble. Cette montagne conique était leur tente.

— Oh ! quels petits hommes ! s'écrlèrent-ils pleins de joie, en apercevant les deux frères Dènè.

Ils coururent à eux, ils les prirent dans leurs mains, ils les déposèrent dans leurs mitaines, comme de petits oiseaux tombés du nid que Ton veut réchauffer, et les portèrent ainsi à leurs parents.

— Voyez, père, mère, quels petits bouts d'hommes nous vendons de trouver sur le rivage, dirent-ils en riant.

— Ne vous moquez pas d'eux, fit le géant père, qui était un fort brave homme. Mes en- £mts, ajouta-t-il en s'adressant aux deux frères, demeurez avec nous, on ne vous fera aucun mal.

Ce disant, il leur servit à manger à chacun un oeil de truite, d'une truite géante.

Les petits Dcnè demeurèrent donc à D^iit}cheth-yaoè, sur la côte nord du Grand Lac des Esclaves. Ils allaient visiter les hameçons et les filets de pêche, en compagnie des enfants du géant, et ne manquèrent de rien.

Mais ils finirent par se lasser de cette vie aisée et facile, et demandèrent à poursuivre leur route.

— Volontiers, dit le géant.

11 leur fit faire un pémikan de poisson, et leur donna à chacun deux flèches.

— Avec cette flèche mâle, vous tuerez l'orignal mâle, leur dit-il; et avec cette flèche femelle vous poursuivrez la femelle. Ces deux flèches sont très puissantes. Elles reviennent d'elles-mêmes après qu'on les a tirées ; ne courez donc pas pour les reprendre, car il vous arriverait malheur. Je vous le défends absolument.

Les deux frères promirent tout et partirent.

A leur départ, le bon géant leur indiqua le Couchant comme étant le point de l'horizon où se trouvait leur patrie primitive, et leur conseilla de se diriger de ce côté.

DES DENE TCHIPPEWAYANS 355

Peu après leur départ de chez le bon géant, le plus jeune des deux frères avisa un écureuil perché sur un gros sapin, et lui décocha une de ses flèches. Puis aussitôt il courut à elle pour la reprendre.

— Ah ! mon frère cadet, prends garde ; ne la saisis point, s'écria l'aîné. Tu sais qu'on nous l'a défendu. C'est bien mal, pense-t-on, de désobéir.

Mais le cadet s'obstina.

— Elle est à ma portée, cria-t-il à son frère, je puis l'atteindre.

Il tendit donc le bras pour la saisir, mais elle monta plus haut, à la suite de l'écureuil, qui se moquait du chasseur.

— Ah ! voilà que je la tiens ! s'écria-t-il d'un air triomphant.

Mais elle, échappant, montait encore, montait toujours. A la fin, le jeune homme saisit la flèche. Mais aussitôt elle partit comme un éclair et s'élança rapide vers le ciel, entraînant après elle le malheureux frère cadet. La flèche l'introduisit au ciel.

Là-haut est une terre supérieure en tout semblable à celle que nous habitons. Quand le jeune homme y arriva, il la trouva couverte de frimas, et, sur cette neige, il aperçut une quantité prodigieuse de pas d'animaux de toute sorte dont la chair est comestible.

Il vit là aussi un grand chemin blanc, large, planté d'arbres portant des fruits et de poteaux indicateurs. Sur le chemin, une paire de raquettes toutes neuves étaient plantées dans la neige et paraissaient l'attendre.

Le frère cadet, emporté loin de sa patrie par sa désobéissance, chaussa ces raquettes, et suivit le sentier blanc. Il arriva ainsi à une tente immense dans laquelle il trouva trois femmes qui lui donnèrent l'hospitalité.

La plus vieille, mère des deux autres, lui dit en secret :

— Mon gendre, je t'avertis que mes filles sont méchantes. Elles trompent les humains. Méfiet-en donc. Ne couche point avec elles et ne les regarde pas même dormir.

Ce disant et pour prévenir toute liaison entre ce jeune homme, qu'elle trouvait beau, et ses filles, la vieille lui noircit entièrement le visage avec du charbon, de crainte qu'il ne fût aimé d'elles.

Sur le soir, les deux filles célestes arrivèrent de la chasse, car c'étaient des amazones chasseresses. L'une s'appelait : Sein plein de belettes (DeVipayU-tta-naîtay) ; la plus jeune: Sein plein de souris (Dlunè-tta-naltay) .

Dès qu'elles virent le négrillon qui était assis dans la tente maternelle, elles ne purent s'em-

DES DENE TCHIPPEWAYANS 357

pêcher d'en rire aux éclats, et se moquèrent de lui.

La vieille triomphait. Mais le lendemain, le jeune homme, piqué au vif, s'étant lavé le visage et les mains, il apparut si beau aux deux sœurs, que toutes deux s'écrièrent simultanément :

— Je veux l'avoir ! je veux l'avoir ! Il sera à moi !

En vain la vieille s'opposa-t-elle à leur union, les deux filles se jetèrent sur le beau jeune homme, l'entraînèrent sur leur couche et le firent dormir entre elles.

Mais ils n'eurent pas plus tôt passé une nuit ensemble, malgré la défense maternelle, qu'un abîme s'entr'ouvrit sous le jeune homme, et qu'il fut englouti vivant dans le sein de la terre d'en haut.

— Nari ! ( pauvre malheureux ! ) s'écria la vieille quand elle l'eut vu disparaître. Voilà encore un bel homme que vous me ravissez, méchantes !

Cependant un loup énorme survint, qui, sentant de la chair humaine au lieu où gisait le jeune coupable, se mit à creuser la terre de ses ongles puissants. A force de creuser, il dégagea l'homme, qui sortit enfin de sa sépulture horrible. Il attendit, sur le sentier blanc, Sein plein de souris. Il voulait se venger d'elle, m.ais il ne put la tuer, car

elle était immortelle. Alors il lui déchira ses vêtements, il la mit en lambeaux, et toutes les souris, les rats, les taupes, les serpents, les vers et autres bêtes malfaisantes, qui étaient enfermées dans son sein, en sortirent et se répandirent sur la terre, où elles ont habité jusqu'à ce jour. C'est depuis lors qu'il y a sur la terre tant de maux (lîay), de maladies (tata), de famine (dan), de jeûne forcé (éltchléri)y la mort {ed:(il') et le froid (klu). Tout cela nous est venu par la désobéissance du jeune homme et la malice de la femme.

C'est pourquoi nous tuons toutes les souris (Mu), les taupes (dan), les capricornes (llae), les bêtes malfaisantes (éttchièri), qui ont causé le malheur de l'homme.

Alors la vieille femme, qui habitait sous la grande tente, dit au beau jeune homme :

— Viens-t-en, fie-toi à moi, à la fin. Je vais te procurer le moyen de retourner dans la terre d'où tu es venu. Je connais un endroit, sur cette terre supérieure, où il y a un orifice d'où l'on voit la terre d'en bas. Je vais te faire descendre par cette ouverture.

Ce disant, la vieille découpa des peaux d'élans en lanières et en fit une longue corde, à l'extrémité de laquelle elle lia le jeune homme sous les aisselles. Puis elle le descendit par le trou béant.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 359

— Aussitôt que tu sentiras la terre sous tes pieds, lui dit-elle, lâche la corde.

La vieille descendit donc le jeune Dènè par le trou, et il descendit longtemps, car la distance était grande et la corde fort longue.

A la fin, son pied sentit un obstacle :

— • J'arrive à terre, pensa-t-il.

Il lâcha donc la lanière, qui, en un clin d'œil, remonta vers le ciel, et il se vit, où? Dans l'aire cCOrelpah (la Blancheur), aigle immense qui se nourrissait de chair humaine.

Tout autour de Dènè, dans le nid gigantesque de l'aigle mangeur d'hommes, il ne vit que des crânes et des ossements humains.

Il regarda en bas, mais il aperçut avec effroi qu'il était loin, bien loin de la terre habitable.

Heureusement que le petit de l'aigle eut compassion de l'homme.

— Il fait pitié, se dit-il ; il est si jeune ! Cachetoi sous mes ailes, beau-frère, dit-il au jeune homme. Et si tu vois que le jour se fait, c'est que mon père, l'aigle géant, arrive au nid. Mais si la nuit survient, alors c'est un indice que ma m. ère arrive.

Tout à coup, Dènè, entendant un grand bruit d'ailes, alla se réfugier sous les ailes de l'aiglon. Aussitôt le jour se fit, et l'aigle mâle rentra au nid.

— Ah ! ça sent bien la chair fraîche ! dit-il en flairant de tous côtés.

— Est-ce étonnant, dit l'aiglon, alors que. tu m'apportes tous les jours de la chair humaine à dévorer ?

Orelpale, le père, s'en alla, et Dènè reprit un peu d'assurance. Un instant après, le bruit du tonnerre se renouvela, la nuit se fit, et OrelpaU femelle entra au nid avec des débris humains dans ses serres (i).

— Comme cela sent la chair fraîche ! s'écriat-elle en flairant d'un air inquisiteur.

(i) Cet apologue rappelle ce que Rab Béchaï dit, dans le Talmud, sur le chapitre xxxiv du Deutéronome, à savoir comment Moïse pouvait distinguer le jour de la nuit, lorsqu'il était avec Dieu sur le Sinaï.

« Q.uand Dieu, dit-il, lui enseignait la loi écrite, il reconnaissait qu'il faisait /om»-; mais quand II lui apprenait la loi orale, aussitôt la nuit arrivait. » Ce qui, entre parenthèses, n'est point en faveur de la tradition orale.

A un autre point de vue, nous avons dans cette triade aquiléenne la parité ou l'équivalent de la trinité hébraïque et punique :

Reschith, le père divin,

Jah ou Mem-Ra, le fils ou verbe divin, formateur du monde,

Rouch, l'esprit divin, qui couve les eaux primordiales et l'œuf universel. 11 est dit du sexe féminin, du moins quant à ses attributions, puisqu'un esprit n'a pas de sexe.

(D'après P. Nommés, Mélanges sur la Kahhak, p. 77.)

C'est cette troisième personne de Jahowah qui a, sans doute, inspiré le Roch ou aigle gigantesque des Arabes, que nous retrouvons dans les légendes dènè. De même, Jah, le créateur divin.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 36 1

— Allons, mère, est-ce étonnant, alors que tu m'en apportes toi-même ? répartit l'aiglon.

L'aigle femelle s'en alla à son tour.

Cela ne pouvait durer longtemps ainsi. Orelpale finit par s'apercevoir qu'il y avait un mortel vivant dans son aire. Il en fut courroucé, il voulut tuer l'homme téméraire qui venait le braver jusque chez lui.

Alors l'aiglon se jeta entre son père et l'homme.

— Si vous le tuez, s'écria-t-il, je me précipite aussitôt de mon nid sur la terre.

De crainte de causer la mort de son fils, l'aigle père consentit à laisser vivre celui-ci. Alors l'aiglon dit à l'homme :

— Tu ne peux toujours vivre ici. Mon père pourrait te surprendre et te tuer à mon escient. Tiens, prends ces plumes de mes ailes, adapteles à ton corps, et essa3'e de voler autour de mon nid. Si tu parviens à en faire trois fois le tour, tu es sauvé, et tu pourras voler jusqu'à ta patrie.

se retrouve dans le Jao des Grecs, le Jahyah des Syriens, le Yao des Chinois, le Jhoïho des Taïtiens, le Janus des Étrusques, le Jol des Phéniciens, le Jehl des KoUoches, etc.

La trinité punique était :

Eaal Hammon, le Brûlant, Jol, le dieu fils créateur, et Thanith, la déesse mère.

Le jeune homme s'ajusta donc, aux bras et aux jambes, les plumes de l'oiseau-tonnerre, et essaya de voler. La première fois qu'il s'élança, il tomba et se fit grand mal.

Mais l'aiglon le reprenait.

— Fais donc comme ceci, et comme cela, lui disait-il.

Et peu à peu il lui apprenait à voler en le soutenant de ses ailes. A la fin, l'homme y parvint, aidé de l'aiglon ; il put faire une fois, deux fois, et enfin trois fois le tour de l'aire ; et aussitôt il s'envola vers la terre, au moyen des plumes de l'aiglon charitable. C'est la fin.

Racontée par Pacôme Kki^ay-lily^aa, dit Baughen, Dènè Couteau-Jaune-Castor du Grand-Lac des Esclaves, en juillet 1863.

ELTCHÉLÉKWIÉ ONNIÉ (Suite.)

La légende intéressante que je viens de traduire ci-dessus présente une variante très forte, chez les Tchippewayans du lac Athabasca, où le R. P. Faraud la recueillit. Je la transcris ici littéralement et

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 363

dans sa simplicité primitive, c'est-à-dire en retranchant du récit de ce missionnaire, depuis évêque d'Anemours in partihus injideUum, tout ce qui s'y trouve de conforme au récit précédent. C'est la Genèse des Danè ou Castors.

La divergence entre ces deux versions, celle du grand lac des Esclaves, et celle du lac Athabasca, commence à l'endroit de la disparition du jeune téméraire dans les entrailles de la terre, après qu'il eut enfreint l'ordre de la vieille Parque, en dormant avec les deux plus jeunes.

Dans cette seconde version, les deux sœurs ne sont plus que de simples mortelles qui, comme les deux frères, voyagent sous l'œil et la protection de l'invisible Providence.

Je commence :

Quand, le lendemain, Sein plein de belettes et Sein plein de souris s'aperçurent de la disparition de leur hôte, elles pleurèrent et se lamentèrent beaucoup.

— Allons à sa recherche, se dirent-elles.

Aussitôt elles et leur mère s'élancèrent au dehors. Elles ne savaient ce que le jeune homme était devenu.

Tout à coup, elles aperçurent un monstre, un géant à figure humaine, mais n'ayant qu'un œil au milieu du front, qui creusait la terre avec ses griffes d'ours. Il n'avait qu'un bras et qu'une

jambe, et sa bouche courait d'une oreille à l'autre.

Les trois femmes conçurent une crainte affreuse et se cachèrent pour épier ce qui allait arriver. Elles virent le cyclope déterrer le jeune homme avec ses griffes, puis se disposer à le dévorer dans sa loge. C'était Ed^ir (la mort).

Le jeune homme n'était pas mort, il n'était qu'évanoui ; aussi, quand il fut en plein air, il reprit ses sens, et, apercevant le cyclope, il poussa un cri d'effroi.

— Ne le tuez pas, dirent les deux sœurs à la Mort.

— Je ne le tuerai pas, si l'une de vous deux consent à m'épouser, répartit Ediiî' ou la Mort.

Comme elles hésitaient, la Mort s'apprêtait à dévorer sa proie, lorsqu'un aigle gigantesque nommé OrelpaU (la Candeur, l'Immense, Celui qui s'étend au loin) se précipita sur le cyclope, l'enleva dans ses serres puissantes et repartit avec lui.

— Le bon Esprit vient de nous sauver. Que lui offrirons-nous? s'écrièrent les trois femmes.

Au même moment, elles virent un épervier qui poursuivait un malheureux roitelet.

— Tuez l'épervier ! dit la vieille.

Aussitôt le jeune homme lui décocha une flèche, etj par la mort de l'épervier, sauva le petit oiseau.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 365

Étant partis de ce lieu, ils se mirent tous quatre à cheminer à l'aventure, et arrivèrent vers une grande tente dans laquelle ils pénétrèrent.

Ils y trouvèrent un petit enfant endormi.

— Petit enfant, dit la vieille, où sont tes parents ?

Le petit, s'éveillant, indiqua l'Orient, et dit :

— Ils sont là-bas.

Puis il se rendormit.

— Petit enfant, dit le jeune homme, dis-moi où est mon pays ?

Le petit enfant indiqua le Couchant, et dit :

— Là-bas.

Puis il se rendormit.

— Petit enfant, dirent les deux sœurs, où est le bon Esprit, notre protecteur ?

Le petit enfant leva ses bras au ciel et dit :

— Là-haut.

Puis il se rendormit.

— C'est merveilleux, dit la vieille ; mais il ne faut pas chercher à comprendre.

Étant partis de là, ils virent un peu plus loin un vieillard qui venait à eux. C'était le père du petit enfant endormi. Il remit, lui aussi, deux flèches magiques au jeune Dènè, et lui défendit en même temps de les laisser manipuler et même toucher par les jeunes filles.

— Pourquoi cela ? demanda le jeune chasseur.

— Il ne faut jamais demander le pourquoi, répondit le vieillard.

Ils partirent de là, et le frère cadet tua beaucoup d'animaux de venaison, au moyen de ses flèches magiques, dont l'une était mâle et la seconde femelle. Et les jeunes filles ne touchaient pas aux flèches. Mais un jour elles se levèrent de grand matin, et, ayant aperçu un élan, elles voulurent se servir des flèches du jeune homme pour tuer l'animal. Elles les eurent à peine touchées qu'elles furent ensevelies vivantes dans le sein de la terre, et se trouvèrent tout à coup dans une grotte souterraine, qu'elles reconnurent pour l'aire de l'oiseau-tonnerre OreJpdlé, l'aigle géant et le bon génie.

Celui-ci saisit les deux filles dans ses serres et les emporta au loin pour les déposer sur une plage déserte et sablonneuse, non loin de la demeure des géants, où il les laissa endormies.

Cette disparition causa tant de chagrin à la vieille mère des deux filles qu'elle en mourut; mais,' en mourant, elle prédit au jeune homme qu'il épouserait Sein-plein-de-souris, et qu'il retrouverait un jour son frère aîné qui deviendrait le mari de l'autre fille. Sein-plein-debelettes.

Elle leur recommanda de marcher toujours v^rs l'Occident, parce que c'était en ce lieu que

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYAXS 367

se trouvait leur patrie première et le pays promis, une belle contrée couverte de grands arbres, et située au bord et à l'extrémité d'une mer occidentale.

Le jeune garçon fendit un gros sapin, le creusa, y plaça le corps de la vieille, puis il replanta le tronc d'arbre, à la manière de ses ancêtres. Il se coucha ensuite fort triste, car il était entièrement seul au monde.

A peine Dènè était-il couché qu'il vit s'abattre à ses côtés un oiseau énorme, qui se posa là avec un bruit d'ailes formidable.

— Ne t'effraye pas, lui dit l'aigle géant. Je suis le fils à'OrelpaU, le bon Esprit, et j'accours pour te sauver de la mort. Voilà que je vais te conduire dans ta patrie, un beau pays élevé, où il y a beaucoup de neige, et d'arbres, et d'élans et de rennes, et de castors gras. Mais n'oublie pas cet ordre : « Lorsque tu y seras arrivé et que tu l'habiteras, ne quitte jamais la tente pendant la nuit, et ne chasse le castor que lorsque le soleil sera levé. »

— Pourquoi cet ordre ? demanda le jeune homme.

— Il ne faut jamais demander pourquoi à l'Esprit, répliqua l'aiglon.

Ce disant, il continua :

— Place-toi sous mes ailes, et tiens-toi bien.

Le jeune Dènè ayant obéi, OrelpaU s'éleva dans les airs, plana un instant ; puis, avec le bruit et la rapidité de la foudre, il plongea dans les entrailles de la terre céleste, la traversa, atteignit cette terre d'ici-bas et s'en vint déposer l'homme sur le sol que nous habitons,

— Maintenant, lui dit-il, dirige-toi vers le lieu où le soleil se couche jusqu'à ce que tu rencontres une grande eau ; prends ce morceau de bois, place-le sur l'eau et il deviendra pirogue. Puis, attends les ordres d'en haut.

Ayant ainsi parlé, le fils de l'Esprit bon disparut.

Cependant les deux sœurs avaient été recueillies par les bons géants, de la même manière qu'ils avaient accueiUi les deux frères, au commencement.

Un jour le géant père leur dit :

— Mes filles, il faut cependant que vous songiez à partir d'ici. Marchez donc vers le Couchant, là est votre patrie. Voyez-vous ce cygne qui plane dans les airs? C'est l'esprit de votre mère qui est morte. Suivez-le, il vous indiquera le chemin.

Les deux soeurs partirent ; mais comme elles étaient toutes nues, le bon géant leur donna à chacune une peau de renard afin qu'elles couvrissent leur nudité, plus quelques poissons secs pour provisions de route.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 369

Au bout de dix jours de marche, elles atteignirent le grand lac (ou mer) dont on leur avait parlé, et demeurèrent en ce lieu.

De son côté, le frère aîné, depuis que son imprudent cadet avait été emporté par la flèche magique, s'était toujours, lui aussi, dirigé vers l'Occident, et il avait atteint le rivage du même grand lac, le même jour où le fils à'OrelpaU y déposait le corps endormi de son cadet, muni de la pièce de bois qui devait se changer en canot.

Les deux frères se rencontrèrent et se reconnurent avec bonheur. L'aîné était toujours muni de sou pémikan, lequel n'avait pas diminué depuis le jour que le géant le lui avait donné ; parce qu'il ne le mangeait jamais en entier, et qu'il lui laissait toujours le temps de repousser. Le cadet avait sa pirogue et ses deux flèches magiques, don de l'aigle protecteur OrelpaU.

Tout à coup, à l'extrémité de la grève, ils virent surgir les deux sœurs. Sein-plein-de-belettes et Sein-plein-de-souris, qui arrivaient à eux toutes joyeuses. Le frère cadet présenta à son aîné ces deux femmes célestes. Les deux couples s'em.brassèrent en pleurant de bonheur. Puis le bois fut déposé sur l'eau et métamorphosé en pirogue, et les deux couples de jeunes époux y prirent place, en même temps que le beau cygne, esprit de la vieille Parque, les guidait de son vol.

Ils traversèrent ainsi la Grande-Eau, et abordèrent à la terre qu'on leur avait promise, après avoir passé quatre jours et quatre nuits sur l'eau sans voir de terre. Le|lieu où ils accostèrent était un vert et riant rivage. Ils[y prirent terre avec des cris de joie et d'allégresse.

En ce même moment, OreîpaU père [et^fils apparurent dans les airs. Les deux couples remercièrent avec effusion leurs:génies protecteurs. Peu après, le même vieillard qui avait donné les secondes flèches magiques au frère cadet se montra à son tour, accompagné , de ^son] fils, le petit enfant qui dormait. Ce vieillard dit aux deux frères Dènè :

— Mes enfants, je vais vous^^ apprendre qui vous êtes. Vous êtes les derniersl descendants d'un grand peuple venu de l'Orient, qui obéit longtemps aux ordres du Puissant-Bon, mais qui, par la suite, l'oublia et s'abandonna au, "génie du mal,

Edzir.

L'Esprit bon les abandonna^[àjeux-mêmes, car ils étaient devenus si méchants qu'ils se dévoraient les uns les autres.

Une seule famille avait conservé intactes les bonnes coutumes des temps jadis. C'était la famille de votre grand-père. Demeuré seulj avec vous, S3S petits-fils, le j^bon^ Esprit Or^/j^aZe' lui avait dit :

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 37 1

— Quitte ton pays et va-t'-en au loin dans la terre étrangère.

Votre grand-père se leva, il vous prit dans ses bras, et, quittant ses parents anthropophages, il s'en alla camper au bord d'un grand fleuve.

Plus tard, l'Aigle gigantesque OreïpaU lui apparut encore et lui dit :

— Aussitôt que tu seras mort, j'abandonnerai tout à fait le pays où tu demeures, à cause de ses habitants ; ordonne donc à tes petits-fils de le quitter et d'errer à l'aventure jusqu'à ce que je les conduise dans la belle terre que je leur ai promise. Ils y seront les fondateurs d'une nation nouvelle.

Le vieillard, votre grand-père, fidèle aux ordres du Grand-Esprit bon, vous commanda donc de quitter votre pays et de vous diriger vers l'Occident, jusqu'à ce que vous eussiez atteint les plages de la mer. Vous en souvenez-vous, mes enfants ?

— Oui, oui, grand-père, répondirent-ils. Nous nous en souvenons.

Le bon vieillard dit alors aux deux sœurs :

— Quant à vous, vous êtes les derniers descendants d'une autre nation, qui, à son début, fut également fidèle au bon Esprit, mais qui bientôt après l'abandonna pour suivre l'enseignement du mauvais Esprit qui gouvernait les peuples anthropophages.

Le Mauvais les détruisit entièrement, à l'exception de votre famille, qui s'était conservée pure.

Elle s'enfuit sur une montagne où elle échappa au feu qui dévora les autres, et où elle demeura. C'était votre mère et vous, mes deux filles.

Le grand Esprit avait prédit à votre mère que vous trouveriez un époux, bien que vous fussiez seules dans votre pays. Le fait vient de s'accomplir.

Toi, ajouta-t-il en s'adressant au frère aîné, prends pour femme Sein-plein-de-belettes, et habite cette partie de la forêt. Toi, dit-il au cadet, tu auras pour épouse Sein-plein-de-souris, et tu chasseras dans cette partie du pays. Allez maintenant, chassez et multipliez-vous.

Ainsi parla le vieillard céleste, puis il disparut, et l'on ne le revit jamais plus. Quant au beau cygne, il poussa un cri de joie en voyant le bonheur de celles dont il avait été la mère, puis il disparut dans la nue.

Or, nous sommes les descendants de ces deux couples-]à, nous, les premiers hommes (ttathé dant) ; car c'est là notre histoire.

C'est la fin.

Racontée au lac Athabasca, par Dènèdègou:^é, an R.-P. Faraud, en 1859 (?); confirmée et modifiée, en 1880, par Alexis Enna-a^é, àE. Petitot.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 373

NNI-NA-OUDLÉY

(la fin du monde)

Au commencement on habitait sur cette terre tout comme aujourd'hui; car ce qui est a toujours été, ce qui se fait s'est toujours fait. L'homme a toujours été pèlerin sur la terre, il a toujours chassé et péché pour gagner sa subsistance, il a toujours bu, mangé et dormi, il a toujours dormi avec sa femme et procréé des enfants.

Or, durant un hiver, il arriva une chose qui n'avait pas toujours été : il tomba tant et tant de neige que la terre en était comme enseveUe, et que le faîte des plus hauts sapins seul paraissait.

Ce n'était pas tenable. Aussi tous les animaux qui, alors, demeuraient et conversaient avec l'homme, partirent pour le ciel, en quête de chaleur ; car sur cette terre, convertie en glacier, on se mourait de froid et de besoin. Il était évident que, si l'on ne se dépêchait, tout le monde allait périr.

L'écureuil, étant le plus leste des animaux, grimpa à la cime des plus hauts sapins, il fit un

trou à la voûte du firmament, et, par cette ouverture, pénétra dans le ciel. Ce trou, c'est le soleil.

Tout le monde, émerveillé de ce haut fait, déclara que l'écureuil était un grand chef.

Par cet orifice, tous les animaux pénétrèrent dans le ciel à la suite de l'écureuil. Mais celui-ci s'approcha de si près de la chaleur qu'il en eut le poil tout roussi, et c'est pourquoi il est de couleur jaune.

L'écureuil produisit donc le jour, car avant ce haut fait il faisait sombre et froid sur la terre. Mais l'ours, qui est maître dans la terre supérieure, où il gardait la chaleur pour lui seul, l'ours dit à l'écureuil :

— S'il fait toujours jour, comment chasseras-tu ?

Alors il étendit comme une peau épaisse sur l'orifice céleste, et de nouveau il fit nuit.

Ce fut donc l'ours qui produisit la nuit. Aussi est-il toujours noir. Il aime les ténèbres et habite sous terre, dans une bauge sombre et ténébreuse.

L'ours est mauvais. Dans la terre supérieure, lui et son fils gardaient la chaleur. Ils l'avaient appendue aux branches d'un grand arbre qui s'élève au milieu du ciel, et elle était contenue dans une outre de peau.

DES DEXE TCHIPPEWAYANS 375

A cet arbre, on voyait aussi suspendus tous les autres éléments, tous les biens et tous les maux qui descendent sur cette terre inférieure : de pluie, une outre, et de neige une outre ; de beau temps, une outre, et de tempête, une outre; de froid, une outre, et de chaleur, une outre.

Il s'agissait donc de s'emparer de cette dernière, et certes cela n'était pas facile; car l'ours et son fils étaient campés au pied de l'arbre et gardaient la chaleur.

— Qiù d'entre nous sera capable de décrocher cette outre, se dirent les animaux, et qui sera homme assez puissant pour lutter contre cet ours fort et féroce ?

Le renne se présenta alors comme étant l'homme le plus innocent et le plus léger à la course. Il se dirigea vers l'ours à la nage (car l'arbre s'élevait dans une île), et s'empara du sac de cuir qui renfermait la chaleur, avant que l'ours, dont les mouvements sont lents, eût eu le temps de l'atteindre.

Alors il eut recours à son canot. Il le lança à l'eau, y monta et poursuivit le renne qui se sauvait à la nage avec la chaleur. Il allait l'atteindre, quand tout à coup sa pagaie se brisa dans ses mains et le réduisit à l'inaction. C'était la souris qui en avait creusé l'intérieur, en travaillant au bien commun.

Cet accident donna aux animaux le temps de se sauver avec la chaleur. L'outre était fort pesante ; on l'avait suspendue au milieu d'un bâton, et les animaux la portaient deux à deux à tour de rôle.

Il y avait loin entre la terre d'en haut et cette terre inférieure, aussi fallut-il camper bien souvent. Une nuit, au bivouac, la souris, dont la chaussure était en lambeaux, voulut raccommoder ses souliers et ne crut pas mieux faire que de couper un morceau de la peau de l'outre.

Malheur ! l'outre ouverte, la chaleur qu'elle contenait se répandit aussitôt sur la terre, et avec une telle intensité qu'elle fit fondre en un instant l'immense quantité de neige qui la couvrait. Il en résulta une inondation telle que l'eau, montant toujours, envahit les montagnes et recouvrit même les plus élevées.

Un petit vieillard lv cheveux blancs, prévoyant cela, avait dit :

— Mes amiSjTfaisons un grand canot et sauvons-nous dedans.

Mais on s'était ri de lui.

— Fais-le toi-même, lui avait-on dit, toi qui es si sensé. Pour nous, nous habiterons la montagne, où les eaux ne nous rejoindront pas.

Mais ils s'étaient trompés évidemment, car les eaux les y rejoignirent, et Us [périrent tous jus-

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 377

qu'au dernier. C'est fini ; l'eau a dépassé les plus hauts sommets des montagnes Rocheuses; de terre il n'y en a plus. C'est la fin du monde Qini na oudle).

Tous les hommes, tous les animaux, tous les oiseaux, périrent.

Quant au petit vieux dont on s'était moqué, et qui avait construit, lui seul, une grande pirogue, il s'y retira, y recueillit un couple de tous les animaux et de tous les oiseaux qu'il rencontra sur son chemin, et s'en alla à la dérive de l'inondation.

Ce vieillard s'appelait Etsiê, le grand-père, ou Ennèdhékwi, le vieillard.

Cependant on n'en pouvait plus, et les habitants du canot n'auraient pu vivre longtemps dans cet état. Tous les animaux amphibies se mirent donc à plonger, pour aller chercher la terre au fond des eaux. Mais de terre, il n'y avait point. Elle était si loin, si loin, au fond de l'eau !

L'aigle s'envola au loin, à sa recherche, et s'en revint sans l'avoir trouvée nulle part. La tourterelle partit à son tour, vola toute une journée et s'en revint épuisée sans avoir rien vu.

Le lendemain, elle partit de nouveau et demeura encore toute la journée absente. Le soir, quand elle arriva, elle était exténuée, mais elle

tenait dans sa patte un bourgeon de vert sapin. Elle avait vu les cimes des arbres et s'y était reposée.

Encouragés par cette trouvaille, tous les oiseaux aquatiques et les animaux amphibies recommencèrent à plonger de plus belle, dans l'espoir de soulever la terre.

Le rat musqué plongea et revint à bout de respiration sans avoir rien trouvé ; la loutre plongea, elle demeura longtemps sous l'eau, et quand elle reparut à la surface, elle était mourante.

— Rien ! dit-elle.

Le petit canard-trompette plongea à son tour. Et il revint avec un peu de vase dans sa patte. Il souleva la terre, il refit la terre. C'est pourquoi tous les animaux s'écrièrent :

— Le Rankanïi, seul, est tout-puissant ; lui seul est un grand homme, un chef.

C'est la fin.

Racontée par Tsinnayiné, Couteau-Jaune du Grand- Lac des Esclaves, en septembre 1862.

DES DENE TCHIPPEWAYANS 379

TTATSAN DÈNÈ ODÉLYON NANÉTTA (le corbeau dêcepteur)

Cependant Etsié, avant de quitter son grand canot, avait laissé partir le corbeau, qui ne revint plus. Vainement on le chercha, il ne parut pas. Et l'on s'aperçut alors qu'on n'avait plus rien à manger, et que tous les animaux ruminants et comestibles avaient disparu.

On soupçonna donc le corbeau, dont on connaissait la malice, d'avoir fait ce coup ; et tous les animaux qui se nourrissent de chair, tous les oiseaux rapaces, ainsi que l'homme, se mirent à la recherche du voleur.

La chouette, nommée Ethî-djia-{è (petite tête velue), fut envoyée en éclaireur. Elle vola toute une journée et revint à bout de forces.

— Je n'ai rien vu, dit-elle.

Le geai bleu (Dji^e) fut député à son tour. Le soir venu, il revint épuisé.

— J'ai vu, dit-il j j'ai vu le corbeau se reposant à la cime de cette haute montagne que vous voyez là-bas. Il est gras et repu, et autour de son col souillé de sang, il porte un collier fait des

yeux de tous les animaux qu'il a aveuglés afin de les garder ; car il les a enfermés et ils sont ses prisonniers.

Ainsi dit le geai bleu.

Alors tous frémirent de colère, ainsi que l'homme, et ils se dirent :

— Poursuivons le corbeau !

Au sommet de la montagne s'élève une loge immense. C'est celle de la vieille corbeau, cette sorcière malfaisante. Là elle avait parqué tous les animaux qui broutent et ruminent. Elle les y avait poussés, rassemblés, et elle les gardait soigneusement, aidée de ses petits corbeaux. Elle se tenait sur le seuil, avec sa famille, préparée à en défendre l'accès.

— Qui nous ouvrira la porte de cette tente ? se demandaient les animaux. Ce corbeau est puissant et méchant.

En vain le loup et le renard essayèrent-ils. Le corbeau les harcelait de son bec puissant, et les obligeait de rebrousser chemin.

Alors le geai bleu dit encore :

— Ce sera moi qui viendrai à bout du corbeau.

Il alla se percher d'un air inoffensif sur le foîte de la loge, il en déchira l'enveloppe de peau, il en défit les ligatures, il en fit tomber la couverture. Aussitôt tous les ruminants sortirent de l'en-

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 38 1

ceinte, et repeuplèrent cette terre sortie fraîchement du sein des eaux.

Alors tous les animaux s'écrièrent :

— Maintenant tuons, tuons le corbeau, cet oiseau malfaisant et inutile. Il est notre ennemi.

Mais lui :

— Par pitié, laissez-moi la vie, s'écria-t-il, et désormais je me contenterai du charmer.

— Eh bien ! puisque tu veux vivre, lui dit-on, donne-nous donc de la viande.

Ce qui se disait là était nécessaire ; car depuis que le corbeau avait enfermé les ruminants, tous les animaux qui se nourrissent d'herbe étaient invulnérables, ils étaient tous revêtus d'os et de corne comme d'une cuirasse, de sorte que nos flèches s'émoussaient sur leur corps. Comme on ne pouvait les tuer, la vie devenait impossible.

Le corbeau ayant donc demandé la vie à la condition qu'il donnerait aux hommes de la viande, il s'en alla et se percha au sommet de la montagne, où il se mit à ronger, à ronger des os. Il les tailla, les façonna, les découpa en forme de côtes, qu'il lança comme des flèches parmi les animaux ruminants. Tous ceux qu'il atteignit eurent une charpente formée de côtes et de chair, et devinrent vulnérables et comestibles. Quant aux autres, ils demeurèrent à l'abri de nos flèches, et on ne put les tuer ni les manger.

Cependant on s'entredisait :

— Où sont les cadavres des hommes que l'inondation a détruits, et pourquoi n'en vo3'onsnous pas ?

En vain on les chercha. On ne vit de cadavres humains nulle part. Alors le geai bleu dit encore :

— Là-bas, sur le rivage, j'ai vu, oui j'ai vu les mouettes et les goélands qui s'en disputaient les lambeaux et les dévoraient.

C'est assez; il y eut de nouveau beaucoup d'hommes, beaucoup d'animaux, et l'on continua à vivre de la même manière que l'on vit de nos jours sur la terre.

Quelque temps après l'inondation, l'eau vint à manquer complètement. Le grand Butor (T'ulkudhi), qui l'avait toute bue, était étendu sur le sable, le ventre au soleil. Il était gonflé comme une outre.

Etslyé (le grand-père) se rendit donc vers l'hydre, suivi de tous les animaux qui, comme lui, étaient altérés et cherchaient l'eau.

Quand il se vit ainsi surpris et entouré, le Grand Buveur d'eau essaya de gagner ses ennemis en excitant leur pitié, afin qu'ils l'épargnassent. Il feignit donc d'être malade :

— J'ai mal au ventre, geignait-il; hélas! je suis hydropique. J'ai grand mal au ventre !

Alors le lynx s'approcha d'un air patelin :

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 383

— Ma grand'mère a mal au ventre, dit-il. En vérité ! C'est bien fâcheux !

Et il se mit à lui frotter le ventre avec sa patte de velours. Mais tout d'un coup il sortit ses griffes, les lui enfonça dans la peau et lui déchira le ventre.

Alors, des flancs rebondis de l'hydre crevée, surgirent fleuves et rivières. L'eau en jailHt par torrents, et les lacs se formèrent, et toutes les excavations du sol se remplirent d'eau. La terre, arrosée de nouveau, reverdit et redevint ce qu'elle était auparavant. C'est la fin.

Racontée par le vieil aveugle Eiouiiélyel, au Grand- Lac des Esclaves, en juin 1863.

vn

DÈNÈYAT'IÉ L'AN ADJYA (la multiplication des langues)

Au commencement, on habitait sur une montagne, et tous les hommes parlaient la même langue. Il n'y avait donc qu'un seul langage.

Or, des jeunes gens jouaient ensemble dans un bois, disant :

— Imitons tout ce que font nos parents.

Ils contrefirent donc l'action des chasseurs qui tuent un animal. Ils se saisirent de l'un d'entre eux, ils le tuèrent comme un vil animal, ils le dépouillèrent, l'écartelèrent, le dépecèrent, l'écorcbèrent, le démembrèrent, et, toujours par manière de jeu, il allèrent en distribuer les quartiers dans chaque loge.

Alors, il se passa une chose inouïe : Comme jamais les Dènè n'avaient été témoins d'un crime si affreux, une épouvante mdicible s'empara d'eux. Ils demeurèrent hors d'eux-mêmes, sans voix, et l'esprit si profondément troublé qu'ils en perdirent l'usage de la parole et ne purent plus se comprendre les mis les autres, tant ils étaient ahuris.

Ils se séparèrent donc; ils s'enfuirent pleins d'épouvante, les uns d'un côté, les autres de l'autre. Et c'est ainsi que les langues se multiplièrent.

Racontée par le même.

N. B. — Je dois faire remarquer ici un fait très curieux et qui me semble plus que caractéristique. Le lieu où Noë sortit de l'arche et où ses fils construisirent la première ville, d'après la Bible, s'appelle en arménien : Kachi-dhenan (lieu de la Descente). Or, en dindjié, l'un des dialectes dènè, Kichi-âhenan, signifie : Insensé, fou (Nachi), et peuple de femmes publiques (^Zhcenan, que les missionnaires écrivent Dhœnan) ; ce qui correspond parfaitement au nom de Babel ou Balnlous : Confusion.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYENS 385

BÉ TSUNÉ YÉNELCHIAN

(l'eXFAKT aVE SA GRANd'mÈRE A ÉLEVÉ)

Longtemps après Etsiè et Eîlchélékiuié, il y eut une grande famine sur la terre; car tous les rennes désertèrent notre pays, et l'on y mourait de faim. Alors les Dènè quittèrent leurs pays et descendirent le long de la mer pour aller habiter dans le désert sans arbres, dans la terre étrangère, afin d'y arracher leur vie.

Un jour que les Dènè étaient en marche, une vieille femme, qui ne pouvait suivre la troupe que de loin, entendit des cris d'enfant retentir au bord de l'eau. Elle chercha avec soin, et trouva au milieu de la bouse de bœuf musqué un petit eiifant pas plus long que le doigt qui lui dit :

— Grand'mère, recueille-moi. Je suis venu sur la terre pour faire du bien aux hommes, mes frères.

La vieille femme ramassa le petit enfant. Elle l'éleva soigneusement, et c'est pour cette raison qu'on appela celui-ci Bé-îsuné-Yéneîchian : Élevé par sa grand'mère.

. Lorsque Bé-tsiuié-Yênekhian devint un peu plus

grand, il s'absentait chaque soir et ne reparaissait plus que le lendemain matin. Dans les commencements, la vieille s'inquiétait beaucoup de ces absences ; puis elle finit par s'y habituer. On ne savait où il allait ; mais lui, par la vertu de sa magie, se métamorphosait en renne; puis, s'en allant parmi ces animaux, il les attirait à lui, leur touchait le museau de sa baguette (car c'est au moyen d'une verge qu'il opérait ces prodiges), et aussitôt les rennes tombaient inanimés.

Après cela il rentrait au camp, la ceinture pleine de langues de rennes qu'il y avait suspendues comme un trophée de sa chasse magique. C'est pourquoi la vieille, ainsi que ses autres parents d'adoption, vivaient dans l'abondance ; et l'enfant acquit une grande renommée par ses exploits cynégétiques.

Un jour cependant, Bè-tsuné-Yénelchian dit à sa grand'mère :

— Mère, dites ceci à mes frères : Si vous voulez me donner en tribut le bout de toutes les langues de renne (Ethida) que vous tuerez, je vous promets de ne vous laisser jamais manquer de viande. Je vous procurerai des rennes en abondance, et je demeurerai longtemps parmi vous.

La vieille rapporta aux Dènè les paroles de l'Enfant-Puissant, et les hommes consentirent 2.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 387

ce traité. Aussitôt les rennes commencèrent à abonder, et la viande à devenir très grasse.

Pendant longtemps, les Dènè furent fidèles à payer leur tribut de bouts de langues à l'enfant ; mais il arriva une époque où ils se lassèrent et l'oublièrent, et les bouts de langues ne lui furent plus apportés (i).

— C'est fini, dit l'enfant devenu homme, je ne demeurerai pas plus longtemps avec ces ingrats. On m'oublie parce que j'ai été trop bon. Si le tribut n'est pas payé, je partirai.

La vieille pleura, elle supplia; mais ce fut en vain.

— Mes frères m'oublient, lui répondit l'Enfant-Puissant. Eh bien ! je m'en vais. Toutefois, je ne les abandonnerai pas entièrement. Quand ils seront dans la disette et qu'ils m'appelleront à leur secours, je reviendrai à eux. Quant à vous, tâchez de me suivre là où je vais aller.

Il dit, et disparut au milieu d'un grand troupeau de bœufs musqués. La vieille suivit bien ses traces parmi les bœufs pendant quelque temps ; mais ce lui était chose bien pénible, à son âge,

(i) Dans l'argot des Dènè de l'extrême Nord, la langue signifie l'attribut masculin, et le bout de la langue le prépuce. Ces Indiens sont, en effet, circoncis. Ceci offre quelque rapport avec le nom du même membre, en sanscrit, le lirgam.

que de tracer un sentier à l'aide de ses raquettes. Elle ne put jamais arriver au bout.

Depuis ce temps-là, quand le renne vient à manquer et que nous sommes menacés de la famine, nous nous en allons dans le désert de la mer Glaciale et nous appelons Bè-tsuné-Yénelchian et ses bœufs. Ils entendent notre voix, ils accourent, nous tuons quelques-uns de ces bœufs, et nous échappons, par ce moyen, à la mort qui nous menaçait.

Racontée en 1863, au Grand-Lac des Esclaves, par le vieil aveugle Ekunélyel.

MÊME LÉGENDE (Version des Couteaux-Jaunes.)

Un jour, dans le désert stérile qui borde la mer glacée, la disette de viande (tan) régnait parmi les Dènè. On était donc en quête de rennes, mais en vain. C'était très pénible.

On entendit alors comme les vagissements d'un enfant, au bord de la rivière du Cuivre. Il y avait là beaucoup de filles qui se mirent toutes à la recherche de la voix. Mais ce fut sans succès.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 389

Survint une vieille femme, qui chercha à son tour, et trouva bientôt un tout petit enfant, long comme le pouce, mais merveilleusement beau, qui était couché dans l'empreinte du sabot d'un renne. Elle le prit, l'éleva avec amour, et c'est pourquoi on l'appelle Bé-tsiiné-Yènelchian : Élevé par sa mère-grand. Quoiqu'il fût bien petit, il parut bientôt qu'il était très puissant par la vertu de son Ombre.

Un jour Bé-tsuné-Yénekhian dit à sa grand'mère :

— Les hommes, mes frères, sont bien malheureux. Je veux aller les trouver. Ils ont faim. Je veux leur procurer de la viande.

La vieille pleura, elle voulut le lui défendre; mais il ne l'en pressait que plus vivement. Enfin elle le laissa partir, et il partit seul durant la nuit, sans que les Dènè sussent où il était allé.

Quand le jour parut, l'Enfant-Magique revint vers les Dènè et retourna chez sa mère adoptive. La vieille était étendue à terre, inerte, sans feu, la tête glacée. Il la tira de sa léthargie, ralluma le feu, et, défaisant sa ceinture, il dit :

— Mère, voyez !

Aussitôt il tomba de sa ceinture quantité de bouts de langues de renne,

— Mes frères vivront à leur aise, maintenant, dit-il, pourvu qu'ils se souviennent de moi.

Bé-tsunê-Yênelchian demeura, en effet, longtemps parmi ses frères, et le caribou ne leur faisait jamais défaut. Un jour, dans le désert sans arbres, on chassait péniblement, car il n'y avait point d'eau. Nous mourions de soif.

• — Attendez, dit l'Enfant - Puissant , devenu homme. Ayant aussitôt fabriqué une flèche magique, il la ficha en terre et en fit jaillir du sol de l'eau en abondance.

Enfin, étant devenu vieux, il gravit une montagne en disant :

— Je vais bientôt mourir, mais je ne vous abandonnerai pas. Quand vous serez dans la détresse, invoquez-moi et je viendrai à votre secours.

Alors, il fit dresser pour lui en ce lieu une loge magique (chuns), et, y étant entré, il évoqua l'esprit ou Ombre. Pendant longtemps il fit la magie. Comme il n'en sortait plus, on s'aventura dans le pavillon, afin de voir ce qui lui était arrivé. Mais on ne l'y trouva point.

Depuis ce temps, on ne sait ce qu'il est devenu, et nul ne le revit jamais plus.

Racontée au Grand-Lac des Esclaves, par Tscpan-Khê, Couteau-Jaune, en septembre 1863.

DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 39 1

Page 1