OBSERVANCES ET SUPERSTITIONS
YÉNNÉNÉ GOFWEN
(le tabou de là. femme) ;
Dans l'ancien temps, lorsqu'une fille n'avait pas encore atteint l'âge nubile, sa mère ne disait jamais devant elle : « J'ai eu mes règles » ; mais elle lui disait pour l'instruire : « La première fois que tu éprouveras en ton corps quelque chose qui t'effrayera, sauve-toi vite, cache ta tête dans ton capuchon et couche-toi. »
Alors, lorsqu'une fille s'apercevait de quelque chose qui l'émouvait et l'étonnait, elle s'enfiiyait loin de la compagnie des hommes, et cachait sa tête dans son capuchon et sous sa couverture.
On la suivait, on parvenait jusqu'à elle, on examinait ses habits, et lorsque sa robe paraissait souillée, on dressait aussitôt pour elle une ca-
hutte, où on la servait comme une malade. On lui apportait à boire, et elle y demeurait cinq jours durants, faible et considérée comme malade. On cousait quelque vêtement pour elle, on ornait sa ceinture, on peignait son visage, on pommadait sa chevelure.
Dès ce moment, on ne lui servait pendant la première journée que du bouillon, en ne la faisant boire que peu à peu, non dans un vase ordinaire, mais à l'aide d'un chalumeau fait avec un os de cygne. On lui cousait un grand capulet pointu qui descendait jusque sur ses épaules, et sur son sein on plaçait deux bois en croix.
Il lui était défendu de briser les os du lièvre, de manger du sang, du coeur, du lard et des œufs. Cette observance, elle devait la tenir pendant tout un mois.
Tel était le tabou des D:(a-ttmi ou filles nubiles, lorsqu'elles éprouvaient leurs règles pour la première fois.
T'INTTCHA-NADEY GOFWEN
(le tabou des animaux impurs)
On ne doit pas manger du glouton, ni de la loutre, ni de la belette, ni du chien, ni du renard, ni du loup. Le corbeau et l'aigle sont aussi une nourriture défendue.
Car, au commencement des temps, les animaux étaient des hommes, et les carnassiers dévoraient leur chair; c'est pourquoi on ne doit pas manger la chair des animaux carnassiers. On doit garder ce tabou, « Gofiven ètsinttchin », on doit garder les observances. C'est là le terme.
Au commencement, les hommes étaient des rennes et autres animaux herbivores, et les bêtes à cornes étaient des hommes, mais des hommes si stupides qu'ils ne pouvaient venir à bout de tuer un seul animal herbivore pour s'en nourrir. Alors on échangea leurs sorts, et c'est le corbeau qui opéra cette transmutation ; ces hommes bêtes prirent notre place, et c'est pourquoi nous les tuons et les mangeons.
DÈNÈ KKWÉ-WÉ KKÈ-TSÉDÉTTAH (circokcision)
Avant que les Français arrivassent dans notre pays, lorsqu'il naissait un garçon à une femme Dènè, elle ne cohabitait pas avec son mari durant quarante jours, et on la traitait comme je l'ai dit plus haut des filles nubiles.
Dès que le petit nouveau-né devenait un peu fort et que son visage prenait une teinte un peu carminée, on en agissait ainsi qu'il suit, contre la maladie appelée tpandé (le tremblement) :
On lui tranchait, avec une pierre acérée, la peau de la verge ; et puis, à l'aide d'une alêne, on lui perçait les joues et les bras, le lobe des oreilles et le septum du nez.
Enfin, avec la même alêne, on lui tirait un peu de sang des paumes des mains et de la plante des pieds.
«MAMMMA«
SA GOFWEN
(le tabou du caribou et de l'ours)
Jadis, l'ours et le caribou forniquèrent ensemble. En agissant ainsi, l'ours disait : « Ekkpawégé ! » et le caribou répondait : k Jy gè )■> (i)\
C'est pourquoi les filles et les jeunes femmes ne mangent jamais les pattes, le ventre ni la croupe de l'ours. Et lorsqu'on se moque d'une mauvaise femme, on lui dit proverbialement :
— « Tu n'es rien qu'un tabou ay » ; c'est-àdire : « Toute ta chair est devenue tabouée et anathème. »
Quant au grand renne des bois, on ne doit pas manger les glandes de graisse (Ekkpa-wé) qui se trouvent sur son ventre.
(i) Ces deux paroles renferment des sens équivoques et libidineux.
ÉTIÉ GOFWEN
(le tabou du renne des déserts)
Une jeune femme, mère d'un petit garçon, vivait avec son mari et sa vieille mère, lorsque son mari tout à coup ne reparut plus.
La \neille femme était donc très mécontente, bien que sa fille fût une chasseresse très adroite à tuer des rennes. Elle querellait sans cesse sa fille, sans motif.
A la fin, celle-ci, qui se désolait pour son mari, n'y tint plus.
— Mon fils, dit-elle à son enfant, ceignez ma tête avec des phylactères ou fi-anges en racine de sapin.
Elle voulait faire la médecine pour retrouver son mari. On n'avait jamais vu cette femme se découvrir. Eh bien ! elle déposa tous ses vêtements, fit la jonglerie, se gratta sous l'aisselle et en retira aussitôt la crépine d'un renne. Il est probable que cette femme en agissait de la sorte depuis longtemps et qu'elle tuait des rennes par ses maléfices.
— Mon fils, quand tu seras devenu homme, je t'apprendrai comment cela se fait, dit-elle à l'enfant.
Cette femme soupirait après son mari qu'elle pleurait sans cesse, et elle dépérissait faute de prendre de la nourriture; car une nuit que son mari s'était couché à côté d'elle, il avait disparu subitement, et à sa place ainsi que sur les cendres du foyer, on avait aperçu, le lendemain, des empreintes du pied fourchu d'un renne.
Quant au mari, on ne l'avait plus revu et on ne le revit jamais plus.
Cependant l'enfant grandit et devint homme fait. Alors, sa mère lui dit :
— Mon fils, il faut que tu agisses comme a agi ton père. Maintenant, ceins-moi la tête de mes phylactères.
Le jeune homme fit ce que sa mère lui disait^ il lui entoura la tête de franges, et aussitôt il prit au lacet un grand nombre de rennes des déserts.
Tout à coup, il s'en revint promptement vers sa mère.
— Mère, lui dit-il, j'ai vu un beau renne ; il a une chevelure humaine au sommet de la tête, entre ses cornes. Comment se fait-il qu'il lui pousse des cheveux entre ses ramures ? Fais donc la jonglerie pour que je le capture.
La sorcière en agit donc ainsi et le jeune homme prit le renne dans ses lacets, et l'apporta à sa mère.
Aussitôt que la femme vit ce singulier animal, elle dit à son fils :
— Mon fils, laisse-moi un instant.
Elle se coucha avec le renne mort, et aussitôt l'animal reprit vie et redevint homme (i). La magicienne fut donc bien joyeuse d'avoir ressuscité et remétamorphosé son mari. Dès ce moment, il demeura homme véritable et reprit la femme qui l'avait tant aimé.
C'est pourquoi on prend tant de rennes par le moyen des ligatures de franges ou phylactères.
Depuis lors, on ne mange plus la graisse de l'anus du renne, l'intérieur de ses intestins, ni le tendon de ses jambes. Ce faisant, on observe les coutumes.
(i) Persuasion égyptienne. C'est ainsi qu'Isis ressuscita Osiris, d'après la Fable.
X^MWWW^
INTTSÈ GOFWEN (le tabou de l'origkal)
Une femme qui demeurait avec son mari ne mangeait jamais de gras d'orignal ; car dans l'ancien temps, les femmes ne mangeaient pas même la viande de l'orignal. Elle était réservée aux hommes ; et maintenant encore, elles n'en mangent jamais la tête.
Son mari, s'imaginant qu'elle mentait, mêla, pour s'en assurer, du gras d'orignal à un pémican qu'il lui servit, en lui disant :
— Il n'y a pas de graisse d'orignal là-dedans.
C'est pourquoi la femme mangea sans défiance. Puis le mari partit pour la chasse, laissant sa femme dans la loge qu'elle gardait. Mais quand il revint, elle n'y était plus. Elle avait disparu.
Le chasseur s'en alla donc à sa recherche et n'aperçut qu'une piste d'orignal qu'il suivit patiemment jusqu'à une petite rivière tortueuse, au bord de laquelle il s'embusqua, après avoir envoyé sa petite chienne sur les brisées de l'animal ; car, dans l'ancien temps, nous chassions avec des chiens.
Quelque temps après, il entendit sa chienne donner de la voix au loin et pourchasser l'animal du côté où il se tenait à l'afFût. Tout à coup, il vit passer un gros élan portant les ossements d'une femme enchevêtrés dans sa ramure.
Le chasseur l'attendit, le fixa attentivement, le perça de ses flèches, et le tua. Puis, il démêla les os de sa femme du milieu de la ramure de l'animal, et se coucha avec la bête pendant tout un jour.
Aussitôt il refit sa femme et la rendit vivante.
C'est pourquoi nos femmes ne mangent pas le gras de l'orignal, et ne traversent jamais la piste de cet animal.
DÈNÈ-ÉTAY GOFWEN (les observances de la vie)
Autrefois, quand un petit enfant venait au monde, on lui perçait les bras et les jambes avec une alêne, et on lui tranchait son petit prépuce, de crainte de la lèpre tremblante.
Lorsque le petit enfant commençait à manger,
on lui incisait la plante des pieds, on lui brûlait les poignets, afin qu'il devînt excellent marcheur et habile en toutes choses ; puis les parents donnaient un festin à leurs amis et connaissances.
Lorsque le petit enfant commençait à ramper, on donnait aussi un régal. On en agissait encore de la sorte lorsqu'il pouvait marcher seul. Enfin, lorsqu'il parvenait à tuer quelque animal, si petit fût-il, ses parents offraient des présents à leurs amis, et on banquetait de nouveau.
Avant la venue des Français, nous nous servions de marmites proprement dites. Elles étaient en racines de sapin, tressées et nattées si étroitement que ces ustensiles contenaient l'eau. On y faisait cuire la viande à l'aide de pierres rougies au feu.
Alors, un homme nommé Bœ-yan (Petite- Viande) dit à sa femme et à son père :
— Les enfants du Très-Haut (Celui qui est assis au zénith) sont arrivés dans le pays. Ils ne cuisent pas la viande au moyen de pierres chauffées ; ils la font bouillir dans des vases durs.
Sa-Wètay, l'habitant de la Lune, fut le premier qui nous apprit à faire des marmites proprement dites, en racines tressées. Après cela, nous nous taillâmes des vaisseaux en bois, à l'instar des Esquimaux. Finalement, les Français arrivèrent et nous apportèrent des vaisseaux en métal.
Primitivement, nos raquettes ressemblaient à celles des Dindjié. Elles étaient faites d'un seul cerceau circulaire. La partie antérieure en était ronde et plate. Après cela, nous fîmes des raquettes proprement dites, à pointes aiguës ; cependant, on fait encore pour les petits enfants des raquettes à tête ronde et plate.
Notre chaussure était également sans ouverture ni lacet. Elle faisait corps avec le pantalon, ainsi qu'en portent encore les Dindjié. Cependant, elles ne ressemblaient point aux chaussures de ce peuple quant à la forme. Maintenant, nos souliers sont taillés à l'instar de ceux des Tchippewayans ; ils ont des hausses et des lacets, comme les leurs.
Nos chlamydes étaient en peau de renne, longues, étroites, munies de queues pointues devant et derrière. Elles étaient ornées d'une pèlerine appelée kko-Va, qui pendait derrière le dos. Les hommes la portaient aussi bien que les femmes. Ce camail était très orné de franges et de breloques.
Nous portions des pantalons cousus avec la chaussure, durant l'hiver. Les femmes en portaient comme les hommes ; mais ce vêtement ne ressemblait pas à celui des Français. Il se fermait au bas-ventre par une coulisse et n'avait pas d'ouverture par devant.
Pendant l'été, les hommes portaient un pagne. Quelques-uns même ne portaient pas autre chose pendant l'hiver; mais alors c'était le grand pagne appelé fwm. Celui d'été, tout petit, s'appelle laù-toa-ivèttili.
Lorsque l'un d'entre nous était malade, on ouvrait la veine à une personne bien portante, à l'aide d'un silex, et le malade buvait le sang de cet homme sain, afin de boire la vie en lui.
On buvait aussi l'urine d'une personne bien portante; on saignait la chair d'un homme, on faisait cuire ce sang et on le donnait au malade.
On tuait un chien, on en partageait le corps en deux parties, et on appliquait les morceaux tout chauds, à nu, sur le malade, jusqu'à ce qu'ils s'y putréfiassent en en prenant la fièvre.
On faisait aussi cuire de la chair de chien et on la faisait manger au malade; c'est de là que dérive ce proverbe que « la chair de chien donne de la graisse aux malades ».
Nous connaissions aussi les bains de vapeur au moyen de pierres rougies à blanc, sur lesquelles on jetait de l'eau froide.
Ce sont là tous et les seuls remèdes que nous connaissions avant la venue des Français.
DÈNÈ TSÉTTSA GOFWEN (observances des funérailles)
Lorsqu'un Dènè meurt, avant qu'il ait rendu le dernier soupir, on lui lie les mains avec des cordes, on lui allonge les jambes; puis, lorsqu'il a rendu l'esprit, on coupe les cordes et on le coud étroitement dans une enveloppe de peau que l'on peint en rouge avec du vermillon.
On lui tire des lignes rouges depuis le front jusqu'aux pieds, le long des bras et des jambes; on lui rougit les paumes des mains. On observe toutes les coutumes. On lui ceint le front d'un bandeau brodé, on lui met sur le front deux plumes de guerre ; on découpe des franges, que l'on tord, et on lui en entoure les poignets, les chevilles, les bras et les jambes.
Personne ne se couche, tout le monde travaille ; on prépare pour le défunt beaucoup de choses. On se tire du sang en signe de deuil ; on ne boit point; à peine prend-on de loin en loin un peu de nourriture. On se prive de sang, de graisse ; on ne mange la tête d'aucun animal. On observe fidèlement toutes les coutumes.
Quand on boit, on le fait à l'aide d'un chalumeau en plume de cygne, afin de ne pas souiller les vases.
On construit un petit sarcophage en troncs d'arbres, appelé « le lois du cadavre », et on y place le corps du défunt. Ce sont les frères du défunt , si celui-ci est un homme , ou tous les hommes qu'une femme a connus, si le cadavre est celui d'une femme, qui abattent les arbres et en équarrissent les planches à la hache.
Ensuite, quatre hommes enlèvent promptement le corps ; on l'emporte vite, à la hâte, comme en fuyant, et on le dépose dans le sarcophage, lequel est élevé de trois ou quatre pieds au-dessus du sol.
Alors, les parents du mort se lamentent autour de la tombe; ils font couler leur sang avec des lancettes; ils se meurtrissent le visage, la poitrine, les doigts; ils coupent leur chevelure; ils rejettent leurs vêtements et vont tout nus, afin de se rendre misérables, en signe de deuil.
Après cela, on fait un banquet autour du sarcophage.
Au bout d'un hiver, on va revoir le cadavre. On ouvre le sarcophage, on contemple les restes du défunt. On s'assied tout autour, et l'on dépose quelque chose de beau et de bon sur son tombeau. Après cela, on fait encore un festin.
Quelquefois, on creusait un gros tronc d'arbre après l'avoir fendu; on déposait le mort dans cette auge, dont on rejoignait les deux parties, et on replantait l'arbre.
D'autres fois on enterrait le corps. Des défroques des morts, partie était distribuée aux parents, partie était enterrée avec le cadavre, et partie vouée à l'anathème et jetée à l'eau, au feu ou aux vents.
EpEL (chants db mort)
Lorsqu'un Dènè meurt, ses parents le portent à lour de rôle ; ils chantent ses louanges en le promenant à travers les tentes, en s'accompagnant de crécelles. Ils chantent l'hymne de la mort, en sonnant du S5fstre ou crécelle appelé Epéli.
— Dans la terre supérieure, tends tes lacets aux rennes blancs autour des montagnes; perce les antilo-chèvres de tes dards. Voilà ce que te disent tes parents.
— Pourquoi donc es-tu venu chasser l'orignal sur cette terre, ce qui a causé ta mort ?
Si c'est un homme tué à la guerre ou assassiné dont on pleure le trépas, son frère aîné chante la strophe suivante au son de la crécelle :
— Mon frère cadet, le renne va te tromper et t'emmener trop loin !
— Mon frère cadet, reviens, reviens sur cette terre !
Mais si l'on célèbre le trépas de nos ennemis, à l'issue d'un combat, les paroles sont, différentes :
— Les brumes de l'Océan arctique descendent sur les ondes. La mer gémit et se plaint; car l'Ennemi des Côtes-Arides n'y retournera pas sain et sauf comme il en était parti !
Un frère, qui déplore la mort de sa sœur, chante ce qui suit :
— Autour de la grosse île, l'eau noire fuit de son double courant, malheur !
— Ma sœur (une telle) a bu à outrance de cette onde, qui l'a engloutie ; malheur !
— Ma sœur, que le Petit-Épervier méprisait; malheur !
ETSOULLAj (chants d'amour)
Les chants d'amour varient selon les individus. Chacun et chacune y célèbre sa maîtresse ou son amant selon son génie. Cependant, en voici quelques-uns des plus usités :
Maîtresse, maîtresse, puissè-je te serrer dans mes
bras!
Maîtresse, maîtresse, puissè-je aller à toi I
Maîtresse, maîtresse, je suis allé vers toi ! Maîtresse, maîtresse, tu m'as laissé inassouvi !
Ma petite maîtresse, que je suis malheureux !
Mon petit frère, viens vers moi !
Méchante femme, tu ne m'as pas satisfait I