‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouestChapitre 8 sur 27 · MÉTEMPSYCHOSE ET INCARNATIONS · texte numérisé non relu

MÉTEMPSYCHOSE ET INCARNATIONS

Au commencement des temps, les hommes d'aujourd'hui étaient des animaux, et les animaux

que nous mangeons étaient des hommes, mais des hommes qui n'avaient pas d'esprit et qui ne pouvaient tuer un seul animal.

C'est pourquoi ils intervertirent les rôles, les hommes devinrent animaux et les animaux furent métamorphosés en hommes.

C'est ce qui explique pourquoi nous dormons avec ces animaux purs, et que l'on mange comme s'ils étaient des créatures humaines ; mais on ne doit pas manger la chair de ceux avec lesquels on dort. Il y a un tabou inviolable à leur égard.

Ceux de nos ennemis que nous nommons les fantômes, les fous et les femmes publiques (i), étaient primitivement des chiens, qui furent ultérieurement métamorphosés en hommes.

C'est pourquoi nous faisons souffrir les chiens et nous le rendons l'esclave de l'homme ; mais on ne le tue pas : c'est un crime de tuer un chien, parce que ce sont nos anciens ennemis, et par conséquent des créatures humaines (2). Aussi dort-on avec les chiens comme avec des hommes.

Parfois des hommes meurent pour renaître presque aussitôt différemment, sans s'en aller au

(i) La nation Kollouche, de toutes tribus.

(2) C'était aussi l'antique persuasion des mages de Médie. auxquels l'histoire reproche également de graves incestes. (L. Ménard.) Notez que les Peaux-de-lièvre actuels sont bien éloignés de se livrer à celles que contiennent leurs traditions.

pays des mânes. Lorsque ces âmes ont choisi une femme pour mère, elles vont vers elle et s'incarnent dans son sein.

Les femmes Dènè reconnaissent ces migrations à plusieurs signes : 1° Lorsqu'elles cessent d'avoir leurs règles au temps prescrit par la nature, dans notre pays ; 2° lorsque les petits enfants viennent au monde avec deux dents en haut et autant en bas; 30 lorsqu'un petit enfant vient, au monde aussitôt après le décès d'un mort; 4° lorsqu'un enfant se souvient de ce qu'il a été durant sa vie primitive; 5° enfin, lorsqu'un enfant ressemble trait pour trait à une personne défunte.

On ne doit jamais nommer les défunts. On doit môme éviter d'en parler et de penser à eux, après l'époque assignée au deuil ; mais chaque fois que l'on passe devant une tombe, il est bon et convenable de payer à l'esprit du défunt le tribut des larmes, en chantant un petit chant de mort, ou en jetant sur le tombeau une branche verte, un bout de tabac, un morceau de son vêtement.

Jadis le hibou était l'aigle, et l'aigle était le hibou. Alors le hibou, plus sage que l'aigle, dit à celui-ci :

— Mon beau-frère, donne-moi donc tes plumes,

en retour je te donnerai à manger toutes mes souris.

Aveuglé par sa gloutonnerie et sa gourmandise, l'aigle d'alors fit abandon de ses plumes en faveur du hibou pour en obtenir les souris; et c'est ainsi que ce dernier est devenu l'aigle, et que l'aigle d'alors est devenu hibou.

INKpONÉ

(la silhoxjette ou ombre, c'est-a-dire la magie)

Il y a quatre sortes d'Ombre ou de Magie : 1° La bénéfactive, qui a pour but la guérison des malades; on la nomme le Passage sous la mer; 2° la maléfactive ou le maléfice, le volt, le sort ; elle a pour but la mort de ceux qui nous haïssent ou nous persécutent. On l'appelle le Déchu, la Danse ou la Résurrection; 30 la troisième est purement opératN^e et de simple amusement; son but est d'opérer des choses merveilleuses, et elle se nomme la Jonglerie ou Réflexion; 40 enfin, la quatrième se propose l'heureuse issue des chasses, la récupération des objets ou des personnes perdus.

la connaissance de l'avenir. On la nomme Je Jeune homme lié et bondissant.

T'U YIÉ TSÉDÉTÉ (le passage sous la mer)

On appelle ainsi la Magie ou Ombre bénéfacîive, parce que le magicien, pour ramener l'esprit du moribond ou du malade qu'il veut guérir, doit l'aller quérir sous les ondes du Grand-Lac Noir.

Lorsque quelqu'un est malade, trois magiciens étendent sur lui une grande couverture de peaux cousues, sous laquelle ils lui font des opérations magiques. Ils se couchent à ses côtés, ils chantent sans cesse pendant deux nuits consécutives, ils lui font des ventouses avec leur propre bouche, et courent après son esprit jusqu'aux lieux où il s'est envolé. Ils captivent le souffle du moribond, ils s'emparent de son esprit qui ^e cachait, et c'est par le chant qu'ils en viennent à bout.

Alors le Génie de la mort, Ettsuné, s'introduit dans le malade, et quelquefois celui-ci reprend vie. Mais si Ettsuné aime trop cet homme, les

magiciens ne peuvent venir à bout de capturer son esprit, et l'homme meurt.

Pour qu'un malade guérisse, il est nécessaire qu'il avoue aux magiciens tout le mal qu'il a commis dans sa vie ; car s'il cache quelque péché, il ne peut vivre longtemps, parce que le proverbe a raison :

— Etendi Koêdenyè: C'est en retour du péché que l'on meurt vite, dit-on.

Voilà ce que nous croyons.

Afin d'obliger Ettsuné (le Diable) à pénétrer dans le malade pour lui réintégrer son esprit, on jette au feu des vêtements et de la viande. Ceux chez qui et en qui réside Ettsufié par lui connaissent la magie et sont dits « Avoir trouvé ».

YA-TpÈH-NONTTAY YAÉTLÉ (le diable danse)

YA-TûÈH-NONTTAY DÈNÈ ANADLI (le diable j'incarne)

Celui qui se propose de faire la magie vers le Déchu qui traverse h ciel doit se peindre tout le

28o LÉGENDES ET TRADITIONS

corps en rouge. Pour cela, il se dépouille entièrement de ses vêtements, il se frotte et se peint avec du vermillon, il se ceint la tête d'un bandeau, il redresse ses cheveux et les lie en un faisceau au sommet de la tête ; il ne garde pas le plus mince vêtement; il se fabrique une queue et des cornes, il se perce les bras avec une alêne pour en tirer du sang.

Quand ce sont des femmes qui font le Diable (le Ya-toèh-nonttay), elles agissent de la même manière (i).

Alors on tresse àts franges ou phylactères en poil de porc-épic, animal vicieux et colère, et on les place dans les mains du Jongleur, pour qu'il les lie et les délie autour de ses membres en invoquant le Déchu.

Tout ceci étant prêt, le magicien se met à quatre sur les pieds et sur les mains, comme une bête, et, ainsi agenouillé et prosterné, il chante, il s'agite de côté et d'autre, il blasphème, il liurle, il se met en fureur. Bientôt il tombe en convulsions, en désirant de toute sa force la venue du Déchu, et voulant qu'il vole vers lui.

(i) Par tous ces détails, le lecteur doit voir que les Peaux- Rouges que l'on représente avec des cheveux hérissés en faisceau et le corps tatoué ne portent pas leur costume ordinaire Ils sont parés pour la guerre, après avoir invoqué le diable et l'avoir attiré en eux, du moins selon leur persuasion.

A cette fin il chante :

— Au-dessus du Grand-Lac aux Truites, accours vers moi en volant !

Car le pays où le Déchu réside, c'est celui où s'étend le Grand-Lac aux Truites (i). C'est donc du Midi qu'il doit venir à tire d'ailes.

Cette médecine ne se fait que pour procurer la mort des ennemis. Celui qui s'y livre fait très mal, pensons-nous, car il désire la venue du Mauvais, et le Mauvais vient effectivement en lui.

DÈNÈ YENDIIWI

(l'opératiom par la pensée ou magie blakxhe)

Dans cette magie on invoque Kotsira-tpèh, l'homme bienfaisant qui opérait jadis des merveilles à l'aide d'une baguette, qui frappa la terre de sa verge blanche.

Quand on fait cette ombre, on se promène deci delà ; on chante, on pousse des cris. C'est comme si l'on se jouait. On ne découvre pas sa

(i) Le Grand-Lac des Esclaves. Il s'agit donc ici du Demoniuin meridianum des Anciens.

nudité, on ne blasphème pas. C'est de Kotsiratpèh que vient le don des prodiges, et c'est par lui que les Dènè font des merveilles.

EKHÈ TAYÉTLIN (le jeune homme lié)

Celui qui désire prendre beaucoup de rennes au lacet, et en outre qui souhaite et désire quelque chose, celui-là prend un petit enfant, il l'enveloppe d'une peau de renne, et fixe quatre cordes vers le cou et quatre aux pieds de l'enfant emmaillotté, afin de le balancer comme en un hamac. En même temps, l'opérateur crie et chante.

Alors, si quelqu'un du dehors l'entend faire cette magie, il lui crie : « Je pense bien que ton enfant ne me tuera pas ? » Et selon la réponse qui lui est faite, il pénètre sous la tente ou bien il passe outre. Après quoi, on fait un repas, on se réjouit, et l'on se joue de l'enfant lié en le balançant d'un côté à l'autre de la loge.

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