‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouest [microforme]Chapitre 118 sur 160 · L'ENFANT QUE SA GRAND'MÈRE A ÉLEVÉ · texte numérisé non relu

L'ENFANT QUE SA GRAND'MÈRE A ÉLEVÉ

Longtemps après Etsié et Elichélékwié, il y eut une grande famine sur la terre; car tous les rennes désertèrent notre pays, et l’on y mourait de faim. Alors les Dènè quittèrent leurs pays et descendirent le long de la mer pour aller habiter dans le désert sans arbres, dans la térre étranvère, afin d’y arracher leur vie.

Un jour que les Dènè étaient en marche, une vieille femme, qui ne pouvait suivre la troupe que de loin, entendit des cris d'enfant retentir au bord de l’eau. Elle chercha avec soin, et trouva au milieu de la bouse de bœuf musqué un petit enfant pas plus long que le doigt qui lui dit :

— Grand’mère, recueille-moi. Je suis venu sur la terre pour faire du bien aux hommes, mes frères.

La vieille femme ramassa le petit enfant. Elle l’éleva soigneusement, et c'est pour cette raison qu’on appela celui-ci Bé-tsuné- Yénelchian : Élevé par sa grand’mère.

Lorsque Bé-tsuné-Yénelchian devint un peu plus

grand, il s’absentait chaque soir et ne reparaissait plus que le lendemain matin. Dans les commencements, la vieille s’inquiétait beaucoup de ces absences ; puis elle finit par s’y habituer. On ne savait où il allait; mais lui, par la vertu de sa magie, se métamorphosait en renne; puis, s’en allant parmi ces animaux, il les attirait à lui, leur touchait le museau de sa baguette (car c’est au moyen d’une verge qu’il opérait ces prodiges), et aussitôt les rennes tombaient inanimés.

Après cela il rentrait au camp, la ceinture pleine de langues de rennes qu’il y avait suspendues comme un trophée de sa chasse magique.

C’est pourquoi la vieille, ainsi que ses autres parents d'adoption, vivaient ans l’abondance; et l’enfant acquit une grande renommée par ses exploits cynégétiques.

Un jour cependant, Bé-isuné-Yénelchian dit à sa grand’mère :

— Mère, dites ceci à mes frères: Si vous voulez me donner en tribut le bout de toutes les langues de renne (Ethula) que vous tuerez, je vous promets de ne vous laisser jamais manquer de viande. Je vous procurerai des rennes en abondance, et je demeurerai longtemps parmi vous.

La vieille rapporta aux Dènè les paroles de l'Enfant-Puissant, et les Hommes consentirent à

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DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 387

ce traité. Aussitôt les rennes commencèrent à abonder, et la viande à devenir très grasse.

Pendant longtemps, les Dënè furent fidèles à payer leur tribut de bouts de langues à l’enfant ; mais il arriva une époque où ils se lassèrent et l’oublièrent, et les bouts de langues ne lui furent plus apportés (1).

— C'est fini, dit l'enfant devenu homme, je ne demeurerai pas plus longtemps avec ces ingrats. On m'oublie parce que j'ai été trop bon. Si le tribut n’est pas payé, je partirai.

La vieille pleura, elle supplia; mais ce fut en vain.

— Mes frères m'oublient, lui répondit l’Enfant-Puissant. Eh bien ! je m'en vais. Toutefois, je ne les abandonnerai pas entièrement. Quand ils seront dans la disette et qu’is nv’appelleront à leur secours, je reviendrai à eux. Quant à vous, tâchez de me suivre là où je vais aller.

Il dit, et disparut au milieu d’un grand troupeau de bœufs musqués. La vieille suivit bien ses traces parmi les bœufs pendant quelque temps; mais ce lui était chose bien pénible, à son âge,

(1) Dans l’argot des Dènè de l'extrème Nord, la langue signifie l’attribut masculin, et le bout de ia langue le prépuce. Ces Indiens sont, en effet, circoncis. Ceci offre quelque rapport avec le nom du même membre, en sanscrit, le Jingam.

que de tracer un sentier à l’aide de ses raquettes. Elle ne put jamais arriver au bout.

Depuis ce temps-là, quand le renne vient à manquer et que nous sommes menacés de la famine, nous nous en allons dans le désert de la mer Glaciale et nous appeions Bé-tsuné- Yénelchian et ses bœufs. Ils entendent notre voix, ils accourent, nous tuons quelques-uns de ces bœufs, et nous échappons, par ce moyen, à la mort qui nous menaçait.

Ra:ontée en 1863, au Grand-Lac des Esclaves, par

le vieil aveugle Ekunélyel.

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MÊME LÉGENDE

(Version des Couteaux-Jaunes.)

Un jour, dans le désert stérile qui borde la mer glacée, la disette de viande (fan) régnait parmi les Dènè. On était donc en quête de rcunes, mais en vain. C'était très pénible.

On entendit alors comme les vagissements d’un enfant, au bord de la rivière du Cuivre. II y avait là beaucoup de filles qui se mirent toutes à la recherche de la voix. Mais ce fut sans succès.

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DES DÈNÈ TCHIPPEWAYANS 339

Survint une vieille femme, qui chercha à son tour, et trouva bientôt un tout petit enfant, long comme le pouce, mais merveilleusement beau, qui était couché dans l’empreinte du sabot d’un renne. Elle le prit, l’éleva avec amour, et c’est pourquoi on l’appelle Bé-tsuné- Yénelchian : Élevé par sa mère-grand. Quoiqu'il fût bien petit, il parut bientôt qu’il était très puissant par la vertu de son Orübre.

Un ur ‘isuné-Yénelchian dit à sa grand’mère :

— Les hommes, mes frères, sont bien malheureux. Je veux aller les trouver. Ils ont faim. Je veux leur procurer de la viande.

La vieille pleura, elle voulut le lui défendre; mais il ne l’en pressait que plus vivement. Enfin elle le laissa partir, et il partit seul durant la nuit, sans que les Dënè sussent où il était allé.

Quand le jour parut, l’Enfant-Magique revint vers les Dènè et retm:irna chez sa mère adoptive. La vieille était éter.:e : terre, inerte, sans feu, la tête glacée. Tia ir :a léthargie, ralluma le feu, et, défaisant 5a 5 rure, il dit :

— Mère, voyez!

Aussitôt il tomba de sa ceinture quantité de bouts de langues de renne.

— Mes frères vivront à leur aise, maint£nant, d.t-il, pourvu qu’ils se souviennent de moi.

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Bé-tsuné-Yénelchian demeura, en effet, longtemps parmi ses frères, et le caribou ne leur faisait jamais défaut. Un jour, dans le désert sans arbres, on chassait péniblement, car il n’y avait point d’eau. Nous mourions de soif.

— Attendez, dit l’Enfant-Puissant, devenu homme. Ayant aussitôt fabriqué une flèche magique, il la ficha en t& ; ‘ enfit jaillir du sol de l’eau en abondance.

Enfin, étant devenu vieux, il gravit une 0ntagne en disant :

— Je vais bientôt mourir, mais je ne vous abandonnerai pas. Quand vous serez dans la détresse, invoquez-moi et je viendrai à votre secours.

Alors, il fit dresser pour lui en ce lieu une loge magique (chuns), et, y étant entré, il évoqua l'esprit ou Ombre. Pendant longtemps ii fit la magie. Comme il n’en sortait plus, on s’aventura dans le pavillon, ‘afin de voir ce qui lui était arrivé. Mais on ne l’y trouva point.

Depuis ce temps, on ne sait ce qu’il est devenu, et nul ne le revit jamais plus.

Racontée au Grand-Lac des Esclaves, par Tsépan-Khé, Couteau-Jaune, en septembre 1863.

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