L'HOMME SANS FEU
Kowon-étan, l'homme sans feu, et le Nakkan- {sell ou le Pygmée, se faisaient la guerre pour une femme superbe nommée L’atea-tsandia, celle que l’on se pille mutuellement de part et d’autre.
Nakkan-tsell avait un grand nombre de soldats, tous aussi petits que lui, qui détruisaient les parents de Kpwon-étan.
Kewon-élan avait également un grand nombre
de serviteurs, et par ses guerres, il détruisit enticrement les Pygmées. De sorte que, au bout du compte, ils demeurèrent tous les deux seuls, se combattant l’un l’autre et cherchant mutuellement à se détruire.
Un jour que l’on se battait de part et d’autre, la belle femme L’atsa-tsandia, cause de cette rivalité, cachée derrière la portière de sa tente, considérait aitentivement par une fente ce qui se passait au dehors; car, dans la plaine, une foule d'hommes s’entretuaient pour sa possession.
Chaussés de raquettes, ils se couraient sus les uns les autres. Kowou-étan avait déjà tué son frère, et il avait résolu de faire un grand c:rnage de ses autres rivaux. Tout en se poursuivant, les combattants arrivèrent sur les bords d’une rivière que Kowon-étan traversa. Mais son frère cadet l'avait traversée avant lui, et ses raquettes mouillées se couvrirent d’une glace tellement épaisse qu’elles en acquirent une grande pesanteur. Entravé dans sa marche, le guerrier tomba, et Kowon-étan, survenant, le tua.
Le fils unique de l’Étranger sans feu avait grimpé sur la pente escarpée d’une montagne, et s’y tenait caché, de crainte que son père ne le sacrifiât également. Kowon-étan l’y poursuivit armé d’un coutelas et s’assit sur la montagne, ayant son fils à côté de lui.
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—- Mon descendant, lui dit-il, j’ai froid, allume du feu, et donne-moi tes mitaines pour que je me réchauffe les mains. Car il était parti sans son battefeu, portant un tison qu'il avait renversé dans la neige, de sorte qu’il venait d’arriver à demi gelé, pleurant son feu éteint et son battefeu oublié.
Son fils en eut pitié. Il lui donna ses mitaines, coupa et empila le bois en bûcher, et y mit le feu. Alors Kowon-étan, bien réchaufté, saisit son coutelas, fendit le ventre à son fils unique et le jeta en bas du rocher. Puis il dit à la montagne :
— Au sommet de la grande montagne, je t'ai immolé avant le commencement une grasse victime que je t'ai envoyée. Qu’en as-tu fait?
Après ce mauvais coup, Kpwon-étan redescendit dans sa tente où il trouva la veuve de son frère qui pleurait le trépas de son époux. Car, après la mort de ce dernier, l'Homme sans feu l'avait prise pour seconde femme.
Assise dans la neige, le visage contre terre, elle se lamentait, parce que le nerf de son pied avait été foulé et s’était retiré. Elle était mère d’un petit chien que son mari lui avait donné, car elle appartenait à la race des Hommes-Chiens.
Kewon-étan lui dit donc :
— Ma maîtresse, raconte-moi une histoire, quelque chose de divertissant.
— Ah! le nerf de ma jambe s’est retiré, lui dit-elle; j’en souffre trop. Pour toi, j'ai allumé du feu sous la tente. Que veux-tu de plus?
L'Étranger sans feu se fâcha.
— Maîtresse, je vais dormir, lui dit-il. Quant à toi, va-t-en avec ton chien, et quand bien même tion fils pleurerait, ne reviens jamais plus par ici.
La malheureuse se leva, elle prit son chien, partit et s’en alla au loin, elle, la femme de son frère ! Elle marchait en pleurant, pressant sur son sein son petit chien. Ainsi elle marcha et chemina longtemps dans les terres stériles, dans les lieux dépourvus d’arbres, cherchant un peuple qui ne les tuât pas, elle et son chien. Elle erra ainsi tout l'hiver dans le désert qui n’a pas de sentier. Enfin manquant de tout et à bout de forces, elle se coucha pour mourir, et son chien avec elle.
Tout à coup un carcajou (d’autres disent un loup blanc, Pèlé) accourut vers elle. Il la secoua et la tira par les cheveux. Elle ne remua pas. Ce carcajou venait des bords d’un cours d’eau. A force de secouer la femme, il la tira de sa syncope. Elle se mit sur ses gardes, lança une pierre au glouton, l’atteignit à la nuque et le tua. De cette manière, elle se procura de la viande.
Puis, ayant suivi la piste de l'animal, elle
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trouva la rivière et put s’y désaltérer à son aise. Elle était sauvée.
Après ces évènements, le Pygmée ravit encore unc fois la femme de Kowon-élan, ce qui obligea ce dernier à se remettre en marche pour la reprendre. Mais cette fois il Ctait seul. A force de cheminer, il s’aperçut que le sentier devenait de plus en plus récent. Finalement il ne datait que d'hier. Mais le camp où il arriva était vide. Seule, une vieille femme y était restée à côté d’un tout petit feu, car elle avait toujours un petit feu en réserve.
Pour réchauffer l’Étranger sans feu, la vieille alluma un grand bûcher, auprès duquel le voyageur s’endormit. Sur le soir, la vieille alla annoncer au peuple, chez lequel l'Homme sans feu était arrivé, la venue de celui-ci.
— Voici une merveille qui m'arrive, leur ditelle, de crainte qu’ils ne la trouvassent repréhensible, ou bien en feignant de ne pas reconnaître son mari ; de mon feu si petit, je viens de voir s’élever une grande fumée. Venez voir ce qu’il en est.
Aussitôt ces gens-là accoururent sur le sentier, et ils aperçurent Kpwon-élan réveillé, mais couché au milieu du brasier enflammé, dont il avait fait deux parts.
Ils se partagèrent en deux bandes et l’entou-
rèrent à son insu, le surprenant dans cette étrange position.
— Quel homme es-tu donc, lui dirent-ils, et d’où viens-tu ? À quelle nation appartiens-tu ?
Kawvon-étlan se leva, il bondit hors du feu, et, s’'échappant au delà du cercle vivant, il dit à ces hommes :
— Je suis un Étranger sans feu ni lieu. Voilà que je viens de voyager tout l’hiver, errant de ci de là sans abri; et c’est pourquoi l’on me nomme Kwon-étan.
— Demeure avec nous, lui dirent ces gens-là.
Et il acquiesça à leur désir.
Je me reprends : ce ne iut qu’un an après que Kewon-étlan alla à la recherche de L’atsa-tsandia, qui avait été enlevée par Nakkan-tsell. Mais il conduisit une armée avec lui, parce que les soldats du Pygmée était nombreux.
Après que son armée se fut mise en marche, elle fut en proie à la famine, et cependant le pays des Pygmées était encore fort éloigné. Ils arrivèrent au bord de la mer, dont les rivages sont arides et dépourvus d’arbres, et ils la contournèrent pendant vingt nuits sans rencontrer personne.
À la fin, ils aperçurent une montagne qui paraissait fort éloignée. Mais, par la vertu de sa magie, l'Homme sans feu la fit se rapprocher, et
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par ce même pouvoir, il la traversa, car elle était couverte d’une fumée noire et épaisse qui obscurcissait le ciel et planait sur la mer.
Li, au bord de cette mer, demeuraient les Pygmées troglodytes. Ils y demeuraient dans la serre. L’Étranger pénétra dans leurs cavernes, mais il n’y trouva pas sa femme ; elle était allée bûcher et chercher du bois dans la montagne.
Quant à Nakkan-tsell, il était également absent en ce moment.
K:won-élan se rendit dans la forêt au-devant de sa femme, et lui dit ces paroles, en saisissant l'extrémité de l'arbre qu’elle portait sur son épaule :
— Femme, voilà que tes parents sont venus pour te reprendre; mais ils ont faim, car nous sommes en proie à la famine. Donne-nous donc de la viande. Ce disant, Kowon-élan tira son couteau de silex et se coupa la chair des cuisses,
L'atsa-tsandia rentra au village souterrain sans rien dire à personne. Elle s’en alla au fond de sa demeure, y fouilla, y prit un pémican et de la belle graisse fondue en pain, mit le tout dans sa couverture et ressortit pour le donner à son époux.
— Combien j'ai désiré te revoir, 6 mon épouse! dit Kewon-élan, et le bonheur de te reposséder |
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Te) LÉGENDES ET TRADITIONS
— Tais-toi, tais-toi, lui dit-elle. Voilà que je suis vieille, et que mon feu n’est plus bon à rien.
L'Étranger n’insista donc pas pour avoir une entrevue plus intime. Il s’en retourna vers ses serviteurs qui étaient bivaqués non loin de là, et leur dit en leur tendant le pémican :
— Voilà le gâteau de viande et de graisse de la fille de votre peuple! Il l’éleva dans ses mains, mais le pémican fondit entre ses doigts et il en sortit de la fumée, mais une fumée immense.
C'était ce gâteau-là, dit-on, qui était la cause de la fumée noire qu’il avait vue de la plaine, couvrant et obscurcissant la montagne.
Le lendemain étant arrivé, on se remit en marche et on dépassa les villages souterrains. Kowon-étlan avait dit précédemment à sa femme :
— Si demain matin, à l'aube, tu entends glousser une gelinotte blanche, tu sauras que ce sont tes compatriotes qui sont arrivés pour te délivrer. Et du côté où tu entendras une chouette gémir, tu sauras que je me trouverai. Accours alors vers moi.
Donc, le soir venu, L’alca-tsandia s'était couchée entre ses deux maris Pygmées. Ils dormaient tous trois sous la même couverture, et L'atpa-tsandia avait caché un couteau de silex dans ses parties naturelles. Quand l’aube commença à blanchir, heure où les ennemis s’attaquent d’or-
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dinaire, un ptarmigan se mit à glousser : « Tyaw ! iyaw ! » dit-il.
Aussitôt la femme fendit, de son silex, sa couverture de la tête aux pieux, elle se leva silencieusement, tua ses deux ravisseurs, et se sauva du côté où elle entendit huer un chat-huant. Les Pygmées furent surpris et massacrés.
Alors Kowon-élan et les siens demeurèrent sur les terres élevées. Ses gens avaient perdu l’ouie, Il la ieur rendit par sa magie. Ils traversèrent un archipel d’ile en île, et l’Étranger reprit sa vieille femme, bien qu’elle n’eût plus qu’un tout petit feu. Cette femme, quoique vieille, était parfaitement belle ; c’est pourquoi on la lui pillait sans cesse.
Pendant l'été, il leur arriva à tous deux une chose merveilleuse. Elle alla faire sa provision de lichen et le mettre à sécher; son mari l’aida à transporter ce lichen et à l’étendre au soleil, lorsque tout à coup le lichen se changea en une grande montagne. On la voit encore dans la chaîne des Montagnes Rocheuses. On l'appelle /a Grande-Montagne.
Plus tard, l’Étranger sans feu entraîna vers la mer un homme, il l’étendit sur un gros sapin et l’y attacha solidement. Puis il s’éloigna à quelque distance, pas bien loin de là. Sa vieille femme se prit à pleurer à cette vue, mais l’Étranger lui dit :
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— Ne * lamente pas, car bientôt mon fils renaitra. Voilà que je m’en vais ‘Îler voir « Celui qui voit et agit en avant et en arrière ». Alors il se retira en pleurant, s’en alla vers le peuple et rassembla une grande fule de guerriers (1).
Peu après on lui enleva de nouveau sa belle femme. Les ravisseurs disparurent, comme la première fois, au bord de la mer. Kewon-élan se mit donc à leur recherche et atteignit le rivage, où il trouva deux jeunes gens assis sous un arbre, *t un vieillard qui cherchait son fils. Aussitôt qu'ils virent le vieillard, ils se cachèrent pour cpier sa venue. Celui-ci atteignit la grande eau, dont les rivages sont arides et dont on ne peut voir l'extrémité ni d’un côté ni de l’autre. Alors les deux jeunes gens 5€ transformèrent en ours, et, iout en marchant comme ces animaux, ils traversèrent la grande eau où, redevenant hommes, ils tucrent le vieillard.
Cependant Kpwon-êtan arriva chez ceux qui lui avaient ravi L'atoa-lsandia, et, pour mieux espionner ses ennemis, il se cacha au milieu d’un buisson touflu. Tout à coup, sa femme parut et se mit à chercher et à interroger du regard la loca-
(1) Ce paragraphe es: diffus. Le conteur, ne 2 souvenant pas bien des détails, n’a pu mieux l'éclaircir,
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