L'HABITANT DE LA LUNE
Jadis une vieille femme trouva un petit enfant au bord de l’eau et l’éleva. L'enfant, ayant grandi, devint très puissant et procurait à ses parents adoptifs des rennes, en les prenant au lacet pendant la nuit. Il les tuait par le pouvoir de sa magie et par elle il les engraissait.
Un jour, il dit à ses parents :
— Séparez pour moi la graisse des intestins des animaux que je vous procurerai.
Enyant palacet sa
Stins
Les ingrats refusèrent. Alors l’enfant pieurr, il se lamenta beaucoup en parcourant les tentes. Son oncle adoptif lui dit alors :
— Retournet’en dans le soleil, d’où tu es venu. Nous n'avons pas besoin de toi.
L'enfant se tut, et la nuit étant arrivée, on se coucha. L'enfant puissant se coucha, comme d'ordinaire, entre sa mère adoptive et le mari de cette dernière.
Cependant il disparut pendant leur sommeil, ce qui fit beaucoup pleurer sa mère. C’est que, de fait, l’enfant était remonté vers le soleil; mais comme il n’en put supporter l’extrème chaleur, il en revint encore, de sorte que, le lendemain, on le retrouva dans la tente.
Il prit sa couverture, et, avant de s’en aller de nouveau, il dit à la vieille grand’mère :
— Mère, étayez et affermissez bien votre tente, car elle sera fortement ébranlée cette nuit.
L'enfant portait des mitasses en peau de martre. Il les fendit en deux et les suspendit au faîte de la tente; puis il dit à ses parents :
— Placez du sang de martre au-dessus de la porte, dans une vessie, et attachez ma petite chienne blanche près de la porte, hors de la maison, car vous allez bientôt mourir tous. Sur cette terre, les crimes pullulent, je ne puis plus les supporter, aussi m’en vais-je dans la Lune;
c'est là que ceux qui me haïssent me reverront. Taisez-vous, ne pleurez pas, ajouta-t-il ensuite, il n’y a rien là qui puisse vous faire pleurer. Mais agissez de la manière suivante : Lorsque vous voudrez faire cuire de la viande, vous la découperez, vous découperez toute la chair de l’épaule droite d’un renne, mais en prenant bien garde de n’en point rompre les os. Cet os d’épaule, exposez-le ensuite hors de la tente, au clair de la lune, avec toutes ses articulations intactes. Par ce moyen, je vous procurerai beaucoup de viande.
Ainsi parla l'Enfant lunaire, On lui obéit ponctuellement. La nuit venue, on iia et on ferma la tente avec soin, on suspendit une vessie pleine de sang au-dessus de la porte, on découpa une épaule de renne sans en briser ni en disloquer les os et on la mangea rôtie. Quant à la petite chienne, on la lia à la porte, hors la maison.
Alors, durant la nuit, on vit s'élever une grande fumée du faîte de cette tente, mais on n’y revit plus le jeune homme magique. Il était parti pour la Lune.
En ce moment, la lune apparut pâle et décolorée; un vent impétueux se leva, emportant les créatures humaines à travers leurs demeures; les maisons demeurèrent vides ; tous les ennemis périrent et tous les Zhœnan, ou nation des Femmes publiques, chez lesquels on demeurait, furent
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DES DINDJIÉ OU LOUCHEUX 69
emportés à la cime des sapins, et y demeurèrent congelés et suspendus; tous leurs animaux mêmes disparurent.
Quant à l'Enfant magique, après avoir pris le sang de la martre, les mitasses en peau déchirée, et la petite chienne blanche, il était parti pour la Lune, où l’on peut le voir encore, tenant d’une main la vessie, et sous l’autre bras sa petite chienne.
Après son départ, ses parents ne mangèrent que l’épaule droite des rennes qu’ils tuaient. Ils en taillaient la chair sans en briser les os, et ces os, il les plaçaient dehors dans une sacoche, et les épaules repoussaient d’elles-mêmes.
Pendant longtemps, ils agirent ainsi, vivant confortablement sans être obligés de chasser ni de tuer des rennes.
En ne mangeant jamais que de l'épaule de renne, l’os en demeuraït toujours entier, l’épaule renaissait d’elle-même. On la coupait encore et de nouveau elle renaissaît intacte. Maïs, à la fin, les Dindjié se lassèrent de ne manger plus que de la chair d'épaule. Après qu’ils l’eurent mangée, ils en brisèrent les os, et ce fut fini, l'épaule ne repoussa jamais plus.
KRacontée par Emma Lebeau, femme dindjié, en 1870, au fort Bonne-Espérance,
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