LA LAMIE
Le L’agotsuté (Lamia obscura, sorte de callidie ou capricorne qui ronge l’écorce du sapin) lança, au commencement, un sort sur la terre, en disant : « L'homme mourra. » Fort heureusement que la grenouille (1) retourna le sort en répliquant : « Mais l’homme ressuscitera. »
C’est donc la Lamie qui, en lançant une pierre dans l’eau, a occasionné la mort de l’homme; aussi la tuons-nous toutes les fois que nous la rencontrons.
(1) La grenouille s'enfonce dans les marais, en automne ; elle y passe l'hiver congeléc avec le sol environnant et aussi dure que du marbre, pour ressusciter au printemps avec le dégel de la terre et des eaux.
KOTCHILÉ SA £AN NIKHÉNIHA (LES DEUX FRÈRES QUI SE SONT RENDUS A LA LUNE)
Origine de la race lunaire.
Au commencement, deux frères partirent en pirogue pour aller à la chasse au canard, afin d'en ramasser le blanc duvet. Il arriva qu'ils s’'égarèrent sur l’eau et furent emportés bien loin de leur pays, vers des rivages qu’ils ne connaissaient pas.
Bientôt une terre immense apparut à leurs regards étonnés. Ils s’y dirigèrent, y abordèrent, et y virent une grande foule de monde qui y demeurait.
Mais, dès ce moment, le frère cadet disparut et s’égara. Son frère aîné, très inquiet, se mit à sa recherche, et finit par apercevoir la pirogue de son frère qui sortait de terre sur le rivage. Comment son cadet avait-il pu être englouti dans les entraillés de la terre ? L’aîné vit une racine d’arbre qui surgissait, il la tira et l’arracha, et en même temps, il délivra son frère, qui tenait la racine par l’autre bout.
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— Mon frère cadet, voilà que je t'ai sauvé la vie, dit l’aîné à son frère. Eh bien! dès ce moment, écoute-moi et obéis à ma parole.
Les deux frères s’en retournèrent vers le peuple de ce pays nouveau pour eux. Ces gens-là étaient des hommes-loutres (1). Parmi eux encore, le frère cadet disparut et s’égara.
L’aîné le chercha donc encore, et à cet effet, il partit en pirogue. Il vogua d’île en île jusqu’à un détroit (l’atoa-niha), et là il plongea afin de découvrir son cadet. Un homme-loutre, qui l’accompagnait, plongea également dans la mer. Ils
guèrent au loin, et ils tendirent leurs filets. Ce
dans ces filets qu’ils prirent le frère cadet et le retirèrent de la mer.
Alors l'aîné rejeta sa pirogue :
— Cette terre n’est pas la nôtre ; abandonne ton canot, dit-il à son cadet.
Et le cadet rejeta aussi son canot.
Les pirogues abandonnées, ils partirent tous deux sur un grand sentier battu, le long duquel des poteaux se trouvaient plantés de distance en distance.
(1) Les Aléoutes, les Kollouches, peuples qui avoisinent le détroit de Béring, ont la loutre en grande vénération, et la reconnaissent pour leur génie tutélaire. Les Dénè l’ont en horreur, Pour eux, c’est la personnification du malin esprit.
i18 LÉGENDES ET TRADITIONS
— Mon cadet, ne t’avise pas de rien dérober dans ce pays, dit l’aîné.
Ils aperçurent une grande tente vers laquelle le grand chemin conduisait. Une femme, ravissante de beauté, y demeurait :
— Mes gendres, leur dit-elle, quelle sorte de gens êtes-vous, je suppose ?
Alors eux :
— Nous étions de jeunes garçons, lorsque nous partimes avec notre père pour aller à la chasse au gibier, sur les bords de la mer occidentale. Nous nous sommes égarés en canot; et maintenant, le temps s’est écoulé ; nous avons vieilli, et nous ignorons la voie qui conduit à notre patrie.
Ainsi parlèrent les deux frères.
— Mes gendres, reprit la belle femme, moi, je suis le Soleil, et votre grand-père, mon mari, est la Lune. Mes gendres, vous êtes bien malheureux, dites-vous; obéissez donc à mon mari, ct il vous protègera; car il est bon.
Sur le soir, le mari de la femme-soleil arriva. Il Ctait beau, son mari, dit-on. Alors eux:
— Mon grand-père, nous avons agi de la sorte et de la sorte, lui dirent-ils de nouveau; nous nous sommes perdus loin de notre patrie, et nous ne reconnaissons plus notre pays.
Le vieillard se reposa un peu, et en même
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DES DÈNE PEAUX-DE-LIÈVRE 1i9
temps on entendit par en bas, sur la terre infcrieure, comme des hommes qui criaient.
— Voilà nos parents qui nous cherchent et qui nous appellent, sans doute, pensèrent les deux frères.
Alors, le vieillard-lune leur dit :
— S'il en est ainsi, emparez-vous de mes ailes et couchez avec moi.
Les deux frères se blottirent l’un et l’autre sous chacune dc ses aïles qu’ils saisirent.
Dès qu’il les vit endormis, le vieillard se leva et partit en courant, comme le fait la lune dans les nuages.
En cet endroit, il s'arrêta encore un petit instant pour prendre haleine, et dit à ses deux protégés :
— Voilà que je vous donne mes plumes.
Vivez dans la terre d’en bas.
Et il les fit descendre sur cette terre.
Les plumes du vieillard-lune se changèrent en une multitude d'oiseaux aquatiques, de canards. Les deux frères descendirent sur la terre que nous habitons, et de la Lune tombèrent les petits canards. Et c’est pourquoi il y en a tant dans notre
pays.
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ÉTRINTA YÉNNÉNÉ (LA FEMME INVISIBLE)
Suite de la légende précédente,
Les deux frères ayant disparu et s’étant égarés, l'aîné pensa :
— Mon frère cadet s’est noyé peut-être, je vais aller à sa recherche.
Il se mit donc en quête de son frère, mais en
vain. Il ne trouva rien.
Deux hivers s'étant ainsi écoulés sans qu’il eût pu parvenir à obtenir des nouvelles de son frère, l'aîné s’en alla un jour à la chasse aux canards, dans sa pirogue d’écorce. Tout à coup, il aperçut au berä d’un lac un canot sans maître et qui paraissait abandonné, et sur ce lac un beau cygne qui s’y promenait en chantant. Puis il entendit le bruit de quelqu'un qui voyageait en canot et celui d’une pirogue qui voguait. Par le fait, il aperçut tout à coup son frère cadet au large et qui s’en venait.
L’aîné transporta sa pirogue sur ce lac, s’y embarqua, et courut vers son frère :
— Mon cadet, comment, te voilà! Qu’as-tu donc fait depuis les deux ans que l’on ne t’a vu? Il y a bien longtemps que je te cherche.
— Eh bien! mon aîné, tu sais que je me suis égaré sur l’eau. Voilà tout.
Ses vêtements étaient fort beaux; il avait sa chevelure bien peignée et arrangée, et son visage blanc et radieux. Il tua deux cygnes de ses | flèches, et s’en retourna.
arés, — Viens chez moi, dit-il à son frère aîné. Étant allés ensemble à sa demeure, l’aîné y re- , je marqua une foule de choses précieuses et belles à Ù voir. Il y avait [à une grande abondance de s en peaux d’élan, de viande, de dards de porc-épic, de plumes, enfin, toute espèce de richesse; mais eût on n’y voyait point de femme.
ère, Le frère cadet avait épousé Étointa Yennéné, la rds, femme invisible. Mais son aîné ne la vit pas, car rçut jamais homme vivant ne put la voir. Cependant, pa- lorsque cette femme avait envie d’un homme et gne qu'elle l’aimait, il lui était donné de la voir; it le mais tous ceux qui ne pouvaient l’apercevoir t et n'avaient aucun espoir d’en êtra chéris et de recet, il voir ses faveurs.
e et C’est pourquoi le frère aîné ne la vit pas; car
la Femme invisible possédait déjà le cadet.
Il aperçut bien un beau cygne venir dans la tente et demeurer familièrement avec son cadet.
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— Qu'est-ce que ce cygne fait avec mon frère, je suppose ? se dit l’aîné.
Il ne vit pas autre chose, et de femme il ne vit point.
On vit la cuisine se faire, on fit rôtir de la chair de cygne, on festina, on parla; mais c'était toujours la même chose : de femme point.
Le frère cadet fit de nombreux présents à son aîné. Il lui donna quantité de belles peaux d’élan, de la viande, des plumes. IL plaça sa tête à côté de celle de son frère; pendant la nuit, il dormit à ses côtés. Et le lendemain, tout avait disparu. 11 n’y avait plus ni tente, ni cygne, ni richesses, ni frère cadet.
L’aîné se retrouva tout seul avec les objets que son cadet lui avait donnés: les peaux, la viande et les plumes.
Depuis lors, le frère aîné ne revit jamais plus son frère, dit-on, le mari de la Femme invisible.
Voilà ce qui se passa au commencement.
IA KOTCHILÉ