‹ Traditions indiennes du Canada nord-ouest [microforme]Chapitre 47 sur 160 · PRE ARRET · texte numérisé non relu

PRE ARRET

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BÉONIYON-GOTTINÉ T£A EYAY (L'ÉTRANGER QUI VOYAGE CHEZ LES HABITANTS DE LA NUIT)

(Suite de la précédente légende.)

Deux femmes étaient les épouses de deux hommes frères (ou cousins) (1). Ces deux hommes se fâchèrent l’un contre l’autre, et l'aîné, ayant fendu et évidé un arbre, en fit un coffre dans lequel il plaça son cadet; puis il lia l’arbre et le lança sur le fleuve.

Le coffre flotta et dériva vers une certaine contrée où il atterrit et s'arrêta sur le rivage.

Un renard, ayant vu cet objet singulier, y courut; il en rongea les cordes, qui étaient en nerf d’élan, et par ce moyen délivra l’homme, qui sortit de son auge.

Ayant examiné cette nouvelle terre, l’Étranger remarqua sur le sable de la grève de nombreuses empreintes de pas d’hommes. Leurs raquettes étaient si drôles, si drôles!

— Comment sont donc faits ces hommes-là ?

se dit l’Étranger.

(1) Le mème mot signifie frère et cousin, en Dénèé.

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170 LÉGENDFS ET TRADITIONS

Il y avait 1à aussi un sentier qui serpentait dans une obscurité profonde. Il y régnait une nuit dense et Cpaisse. Il n’en pouvait plus, car c'était à grand'peine qu’il pouvait distinguer le chemin.

Tout à coup, l’Étranger entendit du bruit, et se cacha ou crut s’être caché pour épier.

— Quel est l'animal qui disparaît là-bas? disait une voix au milieu des ténèbres.

L'Étranger quitta donc le sentier et se cacha. Tout à coup, deux de ces gens s’en furent à la découverte.

— Or sus, qui est là ? Il faut que je le sache! disait-on.

Au bord de l’eau, ce peuple, sur le penchant des coteaux, tendait des filets aux oiseaux de passage. Ces oiseaux, il les baisaient, il les embrassaient. C’était un peuple composé d’hommeschiens. Ils étaient hommes par le haut du corps ; mais à partir de la ceinture, ils étaient conformés comme des chiens.

— Où est donc cet Étranger, que nous ne puissions le connaître ? s’écrièrent les deux hommes-chiens qui cherchaient l’Étranger.

Un jeune garçon sortit d’une maison et dit:

— Moi, je sens l'odeur humaine.

Un vieillard à jambes de chien sortit également et dit aussi :

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— Et moi aussi, je perçois l’odeur d’un homme.

Ce disant, il humaït l’air et reniflait à la manière d’un limier qui est sur une piste. Regardant derrière sa demeure, le vieillard ajouta :

— Sic’est un homme, je vais aller à lui. Il y a sans doute dans nos pièges de ces oiseaux que l’on baise. Non, c’est comme un petit honime aimable, ajouta-t-il.

Aussitôt les deux jeunes gens chiens accoururent vers l’Étranger.

Celui-ci, se trouvant au milieu des ténèbres et loin du chemin, espérait ne pas être découvert ; mais il se vit débusqué par les deux chiens, qui s’écrièrent :

— Mon père, c’est effectivement un homme; c'est un étranger, un étranger.

— Eh bien! emparez-vous de lui, cria le vieillard, et revenez avec lui.

Ils le prirent donc et le conduisirent à leur père. Alors on regarda l’Étranger, on le considéra, on le baisa, on l’embrassa, on le caressa, ils le prirent à bras le corps et lui firent maintes caresses à la manière des chiens. Il demeura donc avec eux, et le vieillard, qui avait une fille nubile, la lui donna en mariage, et l’Étranger dormit avec eile.

Or, le hibou blanc était la pâture principale et

affectionnée de ces hommes-chiens, habitants des ténèbres.

Le vieillard dont je viens de parler dit :

— Je vais tendre mes lacs aux hiboux.

Il s’en alla, tendit ses filets, puis, revenant, il dit à son nouveau gendre :

— Surveille mes filets.

L'Étranger se plaça donc en vedette et fit le guet.

— Voilà deux hiboux blancs qui arrivent, voyez donc ! se dit-on tout à coup.

Puis on ajouta :

— Ce méchant Étranger vient de les faire fuir de nos filets, sans doute. Quelle sorte de petit mauvais sujet surveille donc nos filets ! Voilà qu’il vient de faire s’enfuir les hiboux!

Alors on se fâcha contre lui et on le congédia.

— Lui, oui, c’est lui! C’est par sa faute que nos oiseaux se sont enfuis | s’écriait-on.

On le repoussa avec amertume.

L’Étranger se retira ; il transperça de ses flèches les deux hiboux qui s’envolaient, les passa à sa ceinture et continua sa route. Tout en cheminant, il aperçut une petite loge (nibali) solitaire, dans laquelle des peaux d’élan venaient de choir dans le feu. Du dehors, il entendit qu’on y disait :

— Mes filles, comment avez-vous fait pour brûler ces peaux ?

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Il voulut entrer, mais elles ne voulurent pas y consentir, et il continua sa route.

Il s’en fut, tua plusieurs rennes; puis, étant retourné au village des hommes-chiens et ayant pénétré dans sa demeure, il n’y trouva plus personne. Pendant la nuit, il entra, jeta au feu une tête de lièvre blanc et aussitôt le jour se fit. Mais tout le monde était parti durant la nuit, parce que les maisons avaient brûlé. Il entendait qu’on disait: « Son fils avait mis du gras sur le tréteau, au-dessus du foyer ; il est tombé, s’est enflammé, et a mis le feu aux tentes. »

L’Étranger s’en retourna donc à la petite maison où il avait vu deux sœurs habiter seules ; il attira leur lard, à l’aide d’un crochet, hors du feu, et leur dit:

— Deviens ainsi.

Aussitôt les deux lards se transformèrent en deux jeunes rennes qui s’en furent dans le désert.

— C'est pourtant l’anathème du lard qui a fait toutes ces merveilles, dirent les deux sœurs nubiles (1).

L'Étranger étant ressorti de la petite maison, il aperçut le vieillard, son beau-père, qui, avec ses

(r) Tous ces passages sont pleins de mots à double sens que l'onjne peut rendre en français sans blesser une oreille chaste.

enfants, se sauvait loin du village. Sa vieille femme, qui était alors allée voir ce qu’il en était, leur cria :

— Sauve-toi, sauvez-vous, mes enfants, un monstre mangeur d'hommes, un Etiéra-kotch6 (ruminant gigantesque) est caché au bord du sentier.

Et elle ajouta :

— Voilà sans doute le genre de renne que ces gens-ci tuent et dont ils se nourrissent. Eh bien ! jeunes gens, dressez le camp.

Le vieillard regarda le monstre, il le tua, l’éventra, le dépeça, l’écorcha; il en retira le gras des intestins, l’avala et en fut soûlé.

— Oh! la bonne viandel s’écria-t-il.

Après cela, l’Étranger dit au vieillard :

— Mon grand-père, je désire retourner dans mon pays.

Celui-ci lui donna la peau d’un aigle blanc afin qu'il pût voler plus vite; plus deux paquets de viande sèche qu’il lui attacha sous les aissules pour être son viatique.

— Sites ailes sont trop fortes et t’emportent trop loin, lui dit le vieillard, tu t’écrieras : « Kokkakoaë ! » et l'aigle s’arrêtera.

Ce fut ce qui lui arriva. Lorsqu'il se sentit fatigué, un rocher surgit sur lequel l’Étranger se reposa et dormit, et son aigle perdit de ses forces. Plus loin encore, il en agit ainsi, et un autre

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rocher naissant dans la mer, l’homme y descendit, y dormit et s’y reposa, tandis que son aigle s’affaiblissait de plus en plus.

Enfin, il atteignit l’autre rivage de la mer; mais comme l'aigle n'avait plus rien à manger, le vieillard lui donna la chair de ses cuisses. Cela fait, l'aigle blanc le déposa sur la terre ferme.

Or, en ce lieu s'élevait une montagne; sur la montagne se trouvait une petite maison isolée, et dans la maïson habitaient deux femmes sœurs.

L'Étranger se dirigea vers la montagne ; il se métamorphosa en un petit vieillard libertin, en un petit mauvais sujet, et alla trouver ces femmes. Aussitôt que les deux sœurs virent cet homme, elies lui dirent :

— Eh bien! petit mauvais sujet, donne-nous donc à manger et dors avec nous.

Il leur apprêta à manger, mais elles se rirent et se moquèrent de lui, et dormirent avec lui. Une des deux sœurs lui dit :

— Moi, je n'ai plus de mari, quoique je ne sois pas veuve; mais il s’est égaré.

Ce disant, elle se moquait de lui, comme pour lui faire comprenure qu’elle le reconnaissait.

Mais l’autre sœur, celle dont le mari se nommait Kpon-édin (l'Homme-sans-Feu), celle-là ne se moqua pas de lui, bien que celui-ci l’eût er-

levée et en eût fait sa femme. Tout à coup, Kson-édin, son mari, arriva, et elle lui dit :

— Ah! voilà un petit mauvais sujet qui est venu vers nous et nous a donné à manger (1), et nous avons mangé ce qu’il nous a donné.

Mais voilà que tout à coup celui qui était semblable à un petit mauvais sujet grandit de nouveau et reprit sa première forme; son mauvais petit couteau devint un sabre, il s’'émut de colère contre l’Homme-sans-Feu, ce frère sans cœur qui le sacrifia jadis en l’exposant sur les eaux ; il s’irrita, se jeta sur lui et le tua.

Et la femme qui avait dit en se riant : « Moi, je suis la veuve d’un mari qui vit encore et qui a pris la fuite dans les bois », celle-là aussi il la tua. Mais il garda l’autre bonne femme qui avait manifesté de la tristesse au souvenir de son mari, et il en fit de nouveau sa femme pour la vie.

Telle est l’histoire de « Celui qui parcourut en étranger la terre du Peuple de la Nuit ».

(:) Phrase à double sens, dont un libidineux.

DÈNÈ-K£PON-DÉYÉ

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