LES BÉCASSES
Au commencement vivait une vieille femme, mère de trois enfants, et dont on ignorait le mari. C'était une sorcière. Avec du poil de porc-épic, elle tressait des franges magiques (ou philactères dont on s’entoure les bras et les jambes).
Son fils aîné lui dit, un jour qu’elle tissait ses franges :
— Mère, que fais-tu là pour moi ?
— Mon fils, répondit-elle, tu le vois, j’exécute la médecine-forte de ton père.
Mais ce père, le jeune homme ne le connaissait pas.
Ce jeune homme venait de tuer à la chasse un orignal, et l'avait dépécé.
— Mère, dit-il à la vieille, as-tu une corde à me donner, afin que je puisse transporter ici ma venaison ?
La vieille lui donna la corde qui fermait la coulisse de sa propre sacoche. Dans cette sacoche était cachée une loutre vivante, qui était tapie au milieu des franges magiques.
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Ses fils l’ignoraient. La nuit arrivée, la vieille suspendit le sac dans un arbre et l’on se coucha. Or, ses fils l’entendirent rire et se jouer dans les ténèbres comme l'aurait fait une femme avec son mari.
Cependant le chasseur, fils aîné de la vieille femme, s’en alla quérir l’orignal qu'il avait tué ; puis, étant de retour, il alluma un grand feu pour festiner, et découpa de la viande.
La chaleur extrème qui en résulta incommoda si fort la loutre, qui était suspendue dans l’arbre, qu’elle commença à s’agiter dans la sacoche de peau, où elle était engourdie par le froid parmi les franges magiques. Elle se anima même si bien qu’elle donna l’alarme au jeune chasseur, qui la prit et la jeta au feu, elle, la sacoche et les franges de porc-épic. Celles-ci crépitèrent en tombant dans les flammes et firent : « Tra/ tra! tra l » C’est pourquoi le feu pétille, depuis ce temps-là, dit-on.
La loutre, Eftsun, fut donc jetée au feu, où elle s’y brûüla et mourut.
Quand la vieille mère arriva pour visiter son sac et qu’elle trouva tout brûlé, elle s’irrita; car cette loutre était son mari, et ses trois fils l’ignoraient. Elle saisit donc un rondin, en frappa ses enfants et les pourchassa loin d’elle,
Ceux-ci avaient si grand’peur de la vieille sor-
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cière, qu'ils se sauvèrent du côté du fleuve. Mais là ils se trouvèrent arrêtés.
— Mère, donne-nous au moins ton grand capuchon, afin qu'il nous serve de pirogue, direntils À la vicille jongleuse,
Elle jeta sur l'eau son grand bonnet. Ils y prirent place et traversèrent le fleuve sans encombre. De l'autre côté de l’eau, il y avait bien, à la vérité, un monstre, un Nahay, qui gisait sur le rivage. Mais ils lui passèrent sous le nez sans qu'il se dérangeit.
La vieille en agit aussi de la sorte. Avec son tranche-glace, elle mit même le monstre en pièces. Il s’en échappa une multitude de petits morceaux de chair qui volèrent jusqu’au ciel, où ils disparurent et furent métamorphosés en btcasses.
— Wäl wé! avé fl s'écrièrent-ils d'une voix plaintive.
Depuis lors on entend gémir les bécasses dans la nue; mais on ne les voit point, on ne saurait les apercevoir.
Or cette femme, c’est cette même L’afoa-natsandè, dont le mari est appelé Kpon-édin ou l'Homme-sans-Feu,