LE TABOU DE L’ORIGNAL
Une femme qui demeurait avec son mari ne mangeait jamais de gras d’orignal; car dans l’ancien temps, les femmes ne mangeaient pas même la viande de l’orignal. Elle était réservée aux hommes ; et maintenant encore, elles n’en mangent jamais la tête.
Son mari, s’imaginant qu’elle mentait, mêla, pour s’en assurer, du gras d’orignal à un pémican qu’il lui servit, en lui disant :
— Il n’y à pas de graisse d’orignal là-dedans.
C’est pourquoi la femme mangea sans défiance. Puis le mari partit pour la chasse, laissant sa femme dans la loge qu’elle gardait. Mais quand il revint, elle n’y était plus. Elle avait disparu.
Le chasseur s’en alla donc à sa recherche et n’aperçut qu’une piste d’orignal qu’il suivit patiemment jusqu’à une petite rivière tortueuse, au bord de laquelle il s’embusqua, après avoir euvoyé sa petite chienne sur les brisées de l'animal ; car, dans l’ancien temps, nous chassiuns avec @es chiens.
Quelque temps après, il entendit sa chienne donner de la voix au loin et pourchasser l’animal du côté où il se tenait à l'affût. Tout à coup, il vit passer un gros élan portant les ossements d’une femme enchevètrés dans sa ramure.
Le chasseur l’attendit, le fixa attentivement, le perça de ses flèches, et le tua. Puis, il démêla les os de sa femme du milieu de la ramure de l'animal, et se coucha avec la bête pendant tout un jour.
Aussitôt il refit sa femme et la rendit vivante.
C’est pourquoi nos femmes ne mangent pas le gras de l’orignal, et ne traversent jamais la piste de cet animal.
DÈNÈ-ÉTAY GOFWEN