‹ Traditions japonaises sur la chansonChapitre 9 sur 9 · Dans sa traduaion du Kodjilt · texte numérisé non relu

Dans sa traduaion du Kodjilt

2. Ou, comme il dit, Tfouhoucht, car ce nom, litt. Ile de la Lune, c'est-à-dire Ile de VOuest, est le nom japonais indigène de cette île.

qui, en dehors des importations chinoises, n'ont que les notions les plus primitives du culte indigène des ancêtres.

Les deux cycles précités se réunirent, pour ainsi dire, en formant le troisième, celui de Yaniato, cycle proprement japonais, qui contient les mythes de Djtmmou-Tmno, de Yamatodàké tx de tous les autres empereurs et princes de la famille des MiMos. Ces trois cycles cependant ne sont que ceux du Kodjiki. Pour en compléter le nombre, il y faudrait ajouter celui de l'Est du Japon qui comprendrait toutes les traditions relatives aux Minainoto et aux Taira, puisque ce furent les contrées les plus orientales de l'île de Nippon, et avant tout les environs de la future capitale d'Yédo ou de Tokio, qui furent le séjour de ces familles puissantes.

Il faut observer que les mythes actuels n'appartiennent pas toujours à un seul de ces cycles. Tout en les séparant, nous ne saurions nier que les mythes — et principalement ceux qui se rapportent aux dieux — sont un mélange de mythes tirant leur origine de la Chine avec des traditions aryennes, et que d'ailleurs la cosmogénie et la

philosophe des Chinois ont souvent altéré ces deux catégories.

Laissant à part ces discussions générales, et revenant à la Chanson, à la Musique et à la Danse, il est d'abord évident que ces arts sont essentiels aux mythes des deux sources dont nous venons de parler. Les Hindous avaient leurs démons de la Musique — par exemple les Gandharvas — et attachaient assez d'importance à cet art ; mais les Chinois en firent autant ; il y a de nombreux récits d'empereurs anciens qui protégeaient la tonne musique en repoussant la musique lascive et démoralisante. On dit que l'un de ces régents des temps primitifs apprivoisa les bêtes sauvages comme le fit Orphée, Si nous examinons ces récits de plus près,, on trouve que l'invention originale des dieux et des démons de la Musique est aryenne, tandis que grand et important fut le rôle que la Chine joua en les transférant aux Japonais.

Recherchant l'origine des fictions selon lesquelles certaines puissances naturelles — ou plutôt les représentants des phénomènes et dus forces naturelles, soit divins, démoniaques, hu-

mains OU de forme bestiale, — pratiquent là musique et la chanson, nous nous arrêterons d'abord au Vent. Le mugissement de la tempête nous fournira cette idée, aussi bien que le chuchotement des feuilles au doux souffle de Tair, ou le bruit que fait la pluie ruisselante. Alors ces phénomènes sont en connexion, un peu moins intime, avec le tonnerre que les Japonais appellent Kaminari ou la voix divine, et que presque toutes les autres nations comparent au hurlement des bêtes féroces, ou des monstres dont leur fantaisie peuple les airs. Les nations plus civilisées comparent le bruit du tonnere au roulement d'une voiture ou au son des tambours. En dehors de ces objets plus ou moins farouches, il ne faut pas oublier les bruits qui s'éveillent quand arrive le jour. Peut-être ce dernier moment a-t-il été plus remarqué aux époques moins reculées, car le stade de la démonoîogie fut certainement plus disposé à s'occuper des démons de la tempête, de la foudre et des nuées d'orage. Au contraire, les temps où se formaient de vrais dieux — où se distinguaient les dieux de la lumière des démons des ténèbres,' — devaient accentuer de plus en plus le cercle

formé par ralternation du jour et de la nuit ou de Tété et de Thiver, cycle où régnaient tantôt les divinités bénignes de la lumière, tantôt leà êtres démoniaques des ténèbres. Les démons de la musique ne manquèrent pas de se modifier ; ce changement, d'ailleurs particulier aux nations aryennes un peu avancées en civilisation, se communiqua aux Japonais comme il est prouvé par plusieurs de leurs mythes.

Le dieu le plus important des Japonais, se présentant à nos yeux comme exerçant les Beaux- Arts, est Sosamâ, divinité analogue aux dieux de la Tempête et de TOrage qui se trouvent chez les Aryens. S*il est dit que par ses hurlements les hommes périssaient et les herbes flétrissaient, c'est exactement ce qui convient à un représentant de ces phénomènes farouches. Descendant aux enfers, il est clairement dépeint comme un adversaire de sa sœur, la déesse du Soleil et du Jour. Parcourant les terres, il devient l'inventeur de la Poésie, de même qu'Apollon ou Hermès, dieux qui n'étaient d'abord que des patrons du Vent et des Nuées. Il reste fidèle à son caractère de protecteur de la Poésie et de la Musique, jusqu'au

moment où est enlevé par son beau-fils, son koto, instrument qui fait trembler le monde et qui n'est apparemment que le tonnerre.

Après lui, nous citons la foule de divinités et de démons qui vont devant Ninigi, petit-fils de la déesse du Soleil et lui-même représentant de cet astre. Ces dieux s'expliquent par ce que nous venons de dire. Nous pouvons ajouter à ceux qui servent Ninigi — tels c{WOu\oumé et le dieu des Chemins son compagnon — ceux qui sont en opposition avec lui et sa grand'mère — tels ({yjiAmcwcààhïko, Chitaterou et Adjijiki. En quelque sorte, Okouninoushi, père de ces dieux, leur appartient aussi ; comme eux, il lui fallut faire place au descendant d'Amaiérasou quand il prit possession de son empire. Cependant cet Okouninousln tient autant d'une divinité du Tonnerre et des Nuées, que son aïeul Sosatnô.

Le mythe qui nous apprend comment la danse et la musique furent inventées par les dieux, — mythe qui en outre nous fait voir Ou:(oumé dsins un caractère tout à fait analogue, — demande une explication spéciale. Nous ne croyons pas qu'il soit très ancien ; malgré les auteurs japonais et

anglais qui en font grand cas, nous croyons qu'il est, pour ainsi dire, artificiellement antique, pi qu'il suggère la conjecture d'une rédaction posthume. La disparition et la réapparition (ÏAmatérasou, les fonctions de chacun des dieux, et tous les détails de ce conte, sont trop bien calculés et manquent de la naïveté des mythes authentiques des anciens temps. Le trait le plus significatif — • la danse et la chanson à^Ou^ioumé

— est bien loin d'être naïf ; à peine s'empêcherat-on de regarder cette partie du mythe comme le produit d'une affectation de dire des bons mots. Avant tout, l'invention des instruments à cordes

— superflue et même mal placée ici — est apparemment tirée d'une autre tradition dont elle fait partie essentielle, celle de Djingo-Kc^o, C'est là une mauvaise habitude des Japonais, critiquée déjà dans la préface de ma collection de traditions de ce peuple » . Les raconteurs de métier et les auteurs qui reproduisent les mythes et les contes Jjleus, ne se soucient pas du vrai caractère de ces

I. Japanische Marchen und Sagen, von D. Brauns. Leipzig, i88$.

— lOO —

traditions et aiment à transférer des épisodes et même des traits fabuleux importants de Tune à l'autre. Ainsi les contes soi-disant authentiques se rapprochent souvent des produits factices et arbitraires de la fiction, et des détails bien motivés dans les traditions où ils se trouvent réellement, s'égarent où ils ne doivent pas être.

Le héros le plus important du cycle légendaire de Yamato, Djimtnou, est évidemment un héros représentant le tonnerre. Pour en donner la preuve, nous n'avons besoin que de montrer son glaive à deux tranchants, pesant, ressemblant un peu à une massue, glaive d'une forme obsolète et appelé aujourd'hui Tsourougi, — tandis que les sabres usuels se nomment Katanas ; rappelons aussi que cette arme lui fut donnée et lancée par le dieu du Tonnerre lui-même. Sous cet aspect, les Tsoutchi-goumo, ou araignées de terre, prennent un sens différent de celui qu'on leur donne vulgairement. Car le mot tsoutchi, qui sïgniÛQ glaise et terre, peut être aussi un marteau, et (comme il est démontré par le nom du dieu du Tonnerre, Takemika-D:(putchi) spécialement le marteau de celui-ci. Koumo veut dire aussi bien un nuage

— lOI —

qu'une araignée. Ainsi le nom même de ces démons confirme ce que nous venon^ d'expliquer. Tout le récit de ces démons n'est donc qu'un mythe peignant le combat d'un dieu bénin du Tonnerre contre les démons des nuées d'orage qui sont anéantis lorsque Djimmou élève sa voix divine, mot que nous avons dit déjà signifier le tonnerre lui-même. Nous observons à cette occasion que le marteau de pierre de la chanson de Djimmou-Tennô est en même temps suffisamment éclairci.

Ajoutons que l'explication donnée du mot TsoutcJn-^oumo ne pourrait être attaquée en raison des chiffres chinois que l'on a choisis pour ■ l'écrire ; car ces chiffres sont sans doute d'une date moins ancienne que le mot lui-même. Il se peut que la vraie signification du mot n'ait plus été devant les yeux de ceux qui en fixaient les caractères, ou qu'ils aient été embarrassés par ce problème. En tout cas, c'est la langue parlée qui doit être décisive dans ce cas, et cette décision ne peut être douteuse.

Yatuatodaké, héros du cycle légendaire de Yaniato, qui tient le premier rang après Djimmou^ est

apparemment analogue aux représentants du Printemps tels que Siegfried et Helge de VEdda, le Ratna des Hindous, ou les princes Syavouche et Isfendiar des chansons épiques des Perses. Il est vrai qu'il y a dans son histoire quelques traits qui rappellent le Tonnerre et la Foudre, par exemple son combat contre des déinons habitants des montagnes qui. firent naître les tempêtes et la grêle contre lui, et la rnanière dont il se sauva d'un incendie causé par des démons insidieux, en coupant les herbes autour de lui avec le glaive du dieu Sosanô, et puis en allumant un feu sacré grâce à une boîte à amadou donnée par sa tante, prêtresse du vieux temple d'Isé. Mais nous n'hésitons pas à lui attribuer le rôle précité par Ja force de raisons majeures. La mort d^Yamatodaké atteint aii moment de son retour victorieux, mort causée par les fatigues qu'il avait endurées, confirme décidément notre interprétation. U s'envola de son tombeau transformé en oiseau blanc gigantesque^ et fut en vain poursuivi par les siens. Certes son caractère — comme celui de ses compatriotes dont il est le favori prononcé — n'est pas exempt de fausseté, et par cela il dif-

fèfe essentiellement des héros précités ; mais il ^st clair que cette circonstance ne nous autorise point à nier l'identité mythologique de tous ces demi-dieux ou à voter pour Torigine japonaise à'Yamatodaké. S'il y avait encore quelque doute à cet égard, il suffirait de se souvenir de plusieurs passages de l'épopée hindoue du Mahàtharata, où Krichia, Ardjouna et Bhima jouent un rôle aussi peu conforme à notre code moral et à notre point d'honneur.

Les empereurs qui succédèrent au père d' Yatmtodaké (dont le plus important est Odjin ou Yahata (Hatchiman), dieu de la guerre) sont naturellement analogues ou à Djimmoû ou à Yaniatodàké. Le dieu Hatchiman^ auquel les colombes fuirent consacrées, semble un représentant de la Lumière, tandis que son fils Nintokou tient d^un héros représentant la tempête. L'arbre merveilleux qui crût et fut tranché sous son empire, s'accorde très bien avec ce caractère, car les arbres — comme l'olivier de Pallas-Athéné ou l'arbre de la déesse Holle des Allemands — sont des symboles des nuées aussi bien que les vaisseaux. Le Koto merveilleux, que Nintokou

fit faire avec les débris du vaisseau tiré du bois de l'arbre, ne s'accorde pas moins nettement avec notre idée.

La jeune fille divine, qui apparut à un général de l'empereur Soudjin, s'explique tout simplement si nous acceptons les explications données ci-dessus. Elle fut sans doute ambassadrice des puissances célestes qui sympathisaient avec la dynastie apparentée au Soleil ; elle se rapproche d'Egérie aussi bien que la vieille femme amie de l'empereur Ken:(ô,

Nous avons déjà dit que les mythes du cycle de l'Est (cycle que nous avons ajouté à ceux de M. Basil Chamberlain) ont encore plus de traits tirant leur origine de l'Inde. Nous 'nous bornons à citer les Tengous et les monstres semblables à ceux des contes et des épopées européennes.

Pour la plupart, les traditions populaires, les contes bleus et les mythes s'attachant à certaines localités, et particulièrement les légendes, ne diffèrent pas des mythes héroïques de ces detniers temps. Celles qui ont rapport à la chanson, à la musique et à la danse démontrent que ce rapport est dû à des influences aryennes. Nous citerons

avant tout le Saule de Mouhojhna, la jeune fille céleste à la robe de plumes, les Tengous et les démons des ondes. Il faut faire mention des contes des champs èlyséens et ' du pays des Amazones. Même dans le cas où il s'agit de contes fondés sur les superstitions primitives des Japonais — contes de revenants, de renards blancs sorciers, du âiOnis, tels que le Momidji-gari nous les fait voir — il est possible et même vraisemblable que les rapports aux arts qu'on y rencontre sont dus essentiellement à des idées importées du continent de l'Asie, et originaires du monde aryen. D'après ce que nous avons dit au commencement de ce traité sur le plaisir que la musique et la chanson font éprouver aux Japonais, il est naturel qu'on ait fait un usage assez fréquent de ces épisodes. Les sept dieux du bonheur y participent donc très largement et d'autant plus peut-être que celle de ces divinités qui exerce la musique et la danse par préférence, la déesse Benten, la vraie Vénus des boudhistes japonais, est originaire de rindostan.

' Ces divinités, devenues excessivement familières aux Japonais, prouvent donc autant que

~ io6 —

toutes les autres traditions que cette nation, — habile sans doute à imiter ce qu'elle voit autre part, mais dépourvue du vrai talent inventif, — ne montre qu'un reflet des traditions aryennes quand il s'agit de la chanson, de la musique et de la danse. Les idées religieuses originales des Japonais étant peu conformes à celles qui leur furent transmises, il s'explique d'ailleurs que celles-ci — comme nous l'avons démontré — soient devenues stagnantes et se reconnaissent sans difficulté.

Voilà un des anachronismes les plus frappants de nos jours, anachronisme qui met la civilisation japonaise en plein jour et qui, au reste, rend les traditions que nous venons de discuter, très importantes pour la mythologie de tous les peuples du monde.

Page 1