EXAMEN DES TRADITIONS JAPONAISES
Nous avons achevé la citation des traditions japonaises relatives à la Chanson, la Musique et la Danse. Cette récolte est assez riche, en laissant même de côté tout ce qui peut paraître peu important ou sujet à quelque doute. Recherchons quelle partie est essentiellement japonaise et quelle autre est due à des importations. Nous avons déjà dit qu'il y avait plus d'une voie par laquelle des légendes et d'autres contes mythiques avaient pu parvenir au Japon. Le caractère primitif et vraiment indigène des idées religieuses du Japon est le culte des ancêtres, c'est-à-dire des aïeux de la propie famille de chaque individu. Les Japonais ne sont point parvenus ni à adorer la nature comme matière opposée et supérieure à
rhomme,ni à en vénérer les phénomènes comme gouvernés par une multitude d*êtres divins. Il n'y a chez eux que Tadoration des morts, des âmes et des revenants. La religion nationale du Chintô ou du Kami-no-mitchi (la voie des dieux), religion d'une antiquité vénérable, mais sans doute d'origine étrangère, n'a pas eu une influence si grande que l'on pourrait l'imaginer. Bien que son importation se soit faite à*une période assez reculée, il est impossible de négliger les faits que les dieux et les déesses du Ciel, du Soleil, de la Tempête, de l'Enfer et de la Terre, dont cette religion nationale est remplie, ne sont devenus adorables pour les Japonais que par la supposition qu'ils sont les vrais ancêtres du peuple et de la famille des régents. La chose essentielle pour le Japonais fidèle à la religion antique, n'est que le respect dû à ses propres aïeux ; tout le rituel du Chintô en est témoin. Le petit Miya^ ou l'image d'un temple, que chacun des Japonais orthodoxes érige chez lui en l'honneur de ses ancêtres, la tablette portant le nom des apparentés défunts qui y est placée quand on prépare les funérailles, et la tenue des prières adressées aux
âmes des parents, démontrent assez clairement ces sentiments. Les règles pénibles dont le but est la propreté extérieure, — règles caractéristiques des cultes des morts, — sont les seules lois éthiques nationales ; elles démontrent le degré inférieur où, eu égard à la religion, le peuple japonais s'est arrêté. Les habitants des îles Loutchou et de plusieurs vallées désertes, ont conservé ces caractères religieux encore plus primitifs. Les fêtes y sont presque exclusivement vouées aux défunts, auxquels on offre du riz, du saké et d'autres comestibles, mangés plus tard solennellement par les hommes eux-mêmes. On nettoie et consacre les os des défunts trois ans après Tenterrement.
Les idées religieuses ont une connexion intime ave'ck prépondérance des contes de revenants dans les traditions japonaises. Ce sont les esprits des parents que Ton implore pour obtenir un secours, si les autres moyens sont épuisés; ce sont ceux des familles hostiles ou des hommes qui4)nt quelque droit à la vengeance, qui menacent les hommes de tous côtés. Selon l'opinion des Japonais, le succès et la ruine sont le résultat delà lutte plus
OU moins heureuse des esprits bienveillants contre les esprits malins, qui, au fond, ne sont que les âmes des amis ou des ennemis morts.
Ces idées s'étendent naturellement aux animaux. Il y a des revenants humains ou animaux; c'est ce trait qui prédomine dans les contes japonais où des bêtes jouent un rôle. On n'y trouve pas, au contraire, de divinités semblables au dieu des eurs qui se rencontre chez les Aïnos, voisins des Japonais du côté du Nord, ou aux dieux des élans, des serpents et des poissons, propres aux indigènes de l'Amérique; à vrai dire, les idées religieuses des Japonais ne sont point parvenues au stade de la démonologie.
Les dieux du Chintô, produits de la fantaisie d'autres nations, sont d'importation et ne se sont ajoutés que superficiellement à ces idées primitives. Bien que remplissant une assez grande partie des livres anciens, ils ne jouent pas un rôle aussi grand dans les traditions populaires. Les livres canoniques de la voie des dieux, comme on pourrait appeler les histoires àUsanaghi et de son épouse, d'Amatérasou et de son frère, de Ninigi et de son fils et petit-fils, sont devenus
plutôt un appareil de gouvernement, qu'un moyen pour donner satisfaction à la foi et aux. sentiments. Les libations que l'empereur offre à son aïeule Amatérasou sont une affaire de convenance dont le peuple fait moins de cas que de celles qu'il offre à son propre parentage. Peut-être le gouvernement a-t-il commis une grave erreur en faisant, en 1868, du Chintô purifié la religion dominante de l'Etat, au lieu de laisser ce culte allié au Boudhisme, ou bien de protéger celui-ci. Les divinités du Chintô, d'une part, se sont accommodées aux idées innées des Japonais; d'autre part, elles n'ont guère perdu de leurs caractères originaux et l'on trouve, en comparant les traditions japonaises à celles d'autres nations, que dans celles-là il y a un trait stéréotypé. La vraie nature des êtres mythiques importés n'étant qu'imparfaitement comprise, on fut obligé de les conserver comme ils avaient été introduits. Le Boudhisme même n'influa que fort peu sur les traditions antiques et sur les idées que l'on eut des dieux du Qnntô admis et sanctionnés en vertu de sa tolérance. Le résultat fut que, chez les Japonais, les notions polythéistes se sont conser-
vées d'une manière exceptionnelle et conforme plutôt à l'antiquité qu'à la civilisation de nos jours.
Passant à la queistion du terme où ces importations se firent, on peut dire à bon titre qu'elles s'étendirent sur tous les siècles durant lesquels les îles du Japon furent en coiftmerce avec le continent de l'Asie. Il y eut, sans doute, des missions civilisantes de la Chine et de la Corée bien antérieures à celles du Boudhisme, et remontant aux siècles avant Jésus-Christ, tandis que le Boudhisme ne fut introduit au Japon qu'après le vje siècle de notre ère. En conséquence, nous trouvons déjà dans les mythes anciens du Chintô assez de preuves de l'influence des mythes aryens; mais dès le commencement du xiie siècle, époque où le Boudhisme s'était notoirement répandu sur le Japon et y prédominait, — fait affirmé par l'histoire du xiiie siècle, époque importante à cause de l'invasion du Japon que les Moghols tentèrent sans résultat en 1281 — les traditions se remplissent de plus en plus de traits empruntés de la mythologie indienne.
Quant au chemin que les missionnaires civili-
sateurs prirent pour arriver au Japon, il est bien sûr que pour les Boudhistes ce fut celui de Fîle de Kiouchiou, tandis que dans les temps antérieurs, ce fut celui de la Corée méridionale, à travers le détroit Tsoujima, d'où ils passèrent pour la plupart à Idzoumo et dans les provinces voisines de l'île de Nippon. L'existence de ces colons civilisateurs sortant du continent de l'Asie, et précédant les prêtres du Boudhisme, est prouvée encore par un alpliabet ancien essentiellement différent de celui des Chinois, mais apparenté à Talphabet coréen, que les savants japonais ont découvert il y a une centaine d'années. » Notons que les lettres coréennes, de même que celles du kami-no-modji, tirent leur première origine de l'Inde. Il n'est donc pas étonnant que les traditions japonaises nous montrent des traits influencés par l'Inde, même à des époques très reculées.
Cette dépendance où est la mythologie japo-
I. On l'appelle le Kami-no-modji ou VEcriturt divine. Pour ces caractères fort singuliers, je me bornerai i citer l'ouvrage de M. Kempermann publié dans les Mitiheilungen der deuischen Guelhchaft fur Ostasien, \o\. II, p. 8>, où l'on trouvera un précis assez détaillé de ce sujet.
naise quant à celle des Hindous (et à celle des Aryens en général) serait sans doute encore plus prouvée si elle n'était troublée par des influences chinoises. M. Basil Hall Chamberlain donne ' les limites de plusieurs cycles légendaires des Japonais, qui, sans les faits que nous venons de discuter, ne seraient guère explicables. Il fixe d'abord le cycle âi^Id^oumo, qui correspond aux importations les plus antiques provenant de G)rée; puis celui de l'île de Kiouchiou 2 ; et enfin celui de Yamato. Le cycle de Tsoukouchi renferme la plupart des m)rthes de la déesse Soleil et de ses ambassades qui portèrent aux hommes des cadeaux précieux, cadeaux symboles du Soleil, et des récoltes qiï'il nous donne. L'origine essentiellement chinoise de ce mythe, nous est garantie par des mythes analogues de plusieurs nations chez lesquelles une autre origine est exclue, par exemple les Karén des Indes transgangétiques, et les habitants de quelques îles du groupe des Loutchous