LE SOLEIL ADORÉ
Tancua , on allume encore le Bâ ou le Beau , à la veille de la Saint-Jean.
Allumer un beau , construire un bâ , c'est construire , c’est allumer un tas de bi\ches ou de branchages sur un des points les plus apparents du territoire , en l’honneur du saint précurseur , suivant les uns; en l’honneur (mais sans intention) du soleil au solstice d’été , suivant les autres.
En plusieurs villes de France , à Paris même , on célébrait autrefois la même solennité par un feu de joie ; et ce qu’il y avait de fort remarquable , c'est que le bûcher se terminait par des cages pleines d’animaux vivants. Or, il faut savoir que les Sabiens brûlaient tout vifs des animaux dans les fêtes qu’ils avaient consacrées à leur déesse Bellha ou Baaltis, la lune (1) ; et que les Grecs, — le 6 et le 7 du mois de Thargélion, fête d’Apollon et de Diane — offraient à ces dieux du soleil et de la lune des holocaustes composés d’abord des prémices des fruits et du froment , puis d’une foule de bêtes vivantes , qu’on jetait sur un bûcher de bois sec, auquel on mettait ensuite le feu pour les consumer (2).
Bâ parait être une altération de Baal ou de
(1) Remarque]! en passant ectfc Bellha, et comparer ce mot à celui do Btlla, qui signifie beauté en italien. Au chapitre de la Lune adorée , qui suivra bientôt , nous verrons que la lune a été appelée la Belle, et qu'elle a été donnée pour le type de la Ijoauté.
(2) Félrit et Cniirlieannes ilr In Crère , liv. il.
sim LES BORDS DE LA BIENNE. 209
Bal (1). Court-de-Gébelin prétend que le mol Bal a primitivement désigné le soleil , et que Beau en est la traduction. Il dit , par conséquent , que Bal et Bel étaient la même chose. David de Saint- Georges dit , à son tour, que « Bell est la plus ancienne et la plus raisonnable des étymologies de lépithète bel, beau, etc., parce que les idées métaphysiques ne pouvant être rendues que par des mots qui expriment l’objet physique le plus analogue , il était tout simple que le nom du soleil , le plus bel emblème de la divinité , fournit le type de tout ce qui devait faire concevoir la beauté , dans telle acception que ce pût être. »
Baal, Bal , Bel , Helus , en langue chaldaïque, signifiait seigneur; c'était la divinité suprême des Orientaux. Baal était le soleil , que l’on regardait comme le seul dieu du ciel ; Bell était aussi , chez les Celtes venus d’Asie , le nom de Dieu , le même que leur Belen , dont les Latins écrivaient le nom Belenu» , et dont on avait fait le dieu-soleil chez nos pères.
Il y a, sur le territoire de la Mouille , une éminence nommée les Beaux , d’où l’œil sonde avec effroi les profondeurs de la vallée de la Bienne , en face de Morbief : on y allume sans doute des beaux à la SainlJean. Deux montagnes du même territoire sont appelées Bérega et Bévet ; c’est une
(1) Vo}'cz, plus loin, le chapitre sur la h'emmr de Bà.
LE SULEIL AUOBÉ
prononciation montagnarde de Beauregard et de Beauvoir.
Les habitants de la Mouille regardent le site élevé de leur église et de leur antique prieuré comme le premier point où s’est manifestée la religion chrétienne dans cette région. Ils prétendent que, lors de Tadmission de la foi parmi les sauvages peuplades du Jura , on mettait le feu à un sapin , au moment du saint sacrifice , et que c’était là le signal convenu pour tomber à genoux, et pour s’unir d’intention à la célébration des nouveaux mystères. Si cette tradition est sûre , — et il n’y a pas de raison pour la révoquer en doute, — il faudrait en induire que l’éminence du prieuré de la Mouille a pu être un lieu sacré , aux temps les plus reculés du christianisme, dans la Séquanie, et môme que l’établissement chrétien n’y aurait été formé que pour opposer le dieu de toute lumière au dieu-soleil. Un auteur récent (1) conjecture, avec beaucoup d’apparence de raison , que ce fut ici le second monastère bâti par saint Romain, au V* siècle.
Au territoire de Lézat , sur la rive opposée , on croirait reconnaître , dans les dénominslions locales de Mont-à-Bé (2) et de Bélière quelques in-
(1) M. Roussel, dans son Diction. Géoyr., hi$t. et ctatùtique delt Franche-Comté.
(2) Uont-à-Bé, prononciation montagnarde comme ou l'a ru plus haut aux mots Béregat et Bévet pour Betregard et Belvoir. Au reste, Mont-à-Bé est peut-être la même dénomination que cclli de Montarbfl , aux environs de l'Etoile , dont il a été question au (hapitrcxivi
SUR LES BORDS DE LA BIENNE. 2il
dices de Bel ; dans celle des Senèdes un séjour druidique (1), et dans celle de Champs-à-la-Dame , le mémorial d’une prêtresse gauloise.
(1) Senhleê riendrait de Sentt , ricillards ; Senedn , en patois, signifie encore pronostiquer, annoncer l’avenir. Rappelons-noas qu'au chapitre xlvi , nous avons su le nom de Devins imposé à un étang qui forme l'une des sources du Fonl-Belin, dans la Dombes.