ANNA , J AN A , DIANE
prendre les unes pour les autres ; et l’on y est surtout engagé par la proximité des domaines du dieu qu’on nomme tantôt Bel tantôt Belin, tantôt Sol {Belvoir, Belmont, Hambelin et iSo/mont), s’entremêlant avec ceux de la déesse, parmi lesquels nous distinguons surtout la Combe-à-la~Dame, Roched’Anne , et Combe-Dian , ou Combe-d’lan (1).
Vous montez au château de Clémont , plus célèbre dans le roman de la Nouvelle Astrée que dans les annales de la province, vous y montez, dis-je, par la Combe-à-la-Damey ravin profond , du haut duquel tombe en cascatelles le ruisseau de rOEil-de-Bœuf. C’est à la source fraîche de ce ruisseau qu’une déesse chasseresse, après avoir fatigué sa meute sous les hêtres touffus de la montagne Bleue , attendait quelquefois le comte de Montbéliard , et conviait à un repas frugal ce nouvel Endymion.
La montagnarde au chapeau de paille, bordé et ceint de rubans bleu-céleste, vous contera que des jeunes garçons de sa connaissance, qui revenaient de la foire de Saint-Hippolyte (sans doute après avoir trop fêté Bacchus), se sont vus tout à coup investis , au milieu des pasquiers déserts et des bois ténébreux, par une troupe de jeunes dames ; que ces dames, aussi espiègles que jolies, en avaient
(I) Pour ne pas embarrasser notre marche, nous ne parlerons pas ici du hameau d'7a» , près de Bclignat et de Beauregard en Bugey (Ain). Cet lan doit avoir pareille origine.
ANNA, JANA, DIANE. 229
fait leurs jouets; qu’elles s’étaient plu à les lutiner, à égarer leurs pas; qu’elles en avaient ensuite poussé de grands éclats de rire, répétés par les échos moqueurs; que la Dame Verte était avec elles, les dépassant de toute la tête et paraissant présider à leurs jeux.
La Combe-Dian est sous Neufchâtel et Dambelin, véritable pays de chasse, où l’on respire un air sauvage comme aux savanes américaines. .\llez-y, vous y trouverez la roche de la Dame Verte, entre les villages de Neufchâtel et de Rémondan. C’est là que se cache la déesse, derrière un rideau de hêtres auxquels s’entrelacent les tiges effilées de la souple liane; c’est là qu’elle se contente, pendant la pluie, d’un étroit abri dont je ne me contenterais pas moi-même, et qu’elle passe toutes les nuits qui sont sans lune pour les humains.
Que si, après cela, vous désirez savoir le séjour favori de cette reine des forêts et de sa suite, cherchez des yeux, entre Villars et Pont-de-Roide; la Roche d’Anne, que le Doubs contourne si agréablement, en reilétant dans son miroir tranquille deux antres voûtés dignes des nymphes. Le pressoir y gémit sur les fruits de Vertumne , et il en sort une fumée qui s’élève d’un foyer bucolique. Ces lieux pittoresques ne pourraient manquer de charmer les muses de Sicile, et d’inspirer quelque poète , si le classique régnait encore.
Qui n’aura pas remarqué, sans en êtie mieux
230 ANMA, JANA, UIANE.
averti, que la Roche-d' Anne est une des grottes à' Anna, la Diane celtique ; et que la Combe-Dian ou Cornbe~d' lan est la vallée d’Iana ou de Diane ? Jana serait devenu Diana par l’addition d’un D au cominencenient du mot, disent des archéologues : ainsi, de Dea et A'iana, syncopés, serait venu Diana. On connaît effectivement une inscription monumentale portant :
ni V Ali 1 ANAE 1) IV I AN A E.
Si le vulgaire appelle le génie féminin du Lômont la Dame Ferle, c’est que Diane est la déesse des vertes forêts, et qu’elle se confond par son costume avec la déesse de la Terre. Ici , nous la considérons comme la sœur ou la femme du soleil , c’està-dire comme la lune divinisée.
Ajoutons aux lieux qui ont retenu le nom d’Anna ou d’Iana , la montagne boisée de Chaudane , qui domine Besançon , et que l’historien Chifflet nomme sans cesse Collis Dianœ, à l’imitation de la colline de Rome qui était consacrée à cette déesse, et dont parle Martial en ces termes ;
Emimliis domus est , domus est tibi colle Ihanne.
Pour op|X)ser un culte à un autre, les premiers chrétiens de Besançon avaient bâti , sur (Chaudane , un monastère de vierges, qui a été remplacé par une tour de défense |K)ur la ville. Chifflet dit que cetti' tour antique et vulgairement appelée la Tour-de-
AN>A, JaNA, DIANE.
Diane, quatn vulgo Diana vacant. Aujourd’hui, le génie militaire a converti la tour de Chaudane en une fortification plus imposante.
Un ruisseau parcourant la partie supérieure du bourg de Conliège (1), au pied de la montagne qui portait la castramétation romaine de Coldre, se distingue par le nom de Diane. Dans cette partie des habitations est une Notre-Dame miraculeuse , au sujet de laquelle le peuple raconte — comme on le fait presque en tout pays — que son image ayant été trouvée par une bergère ou un berger , fut transportée dans une église ; mais qu’elle retourna, dès la même nuit , au petit réduit champêtre d’où elle avait été tirée : transport et retour qui auraient eu lieu jusqu’à trois fois. Cette insistance aurait décidé les personnes pieuses à ériger un petit oratoire à la vierge à l’endroit même qu’elle désignait si formellement pour celui de son choix. Ici , encore , la chaste fille de David a donc fait oublier la chaste fille de Latone , dans un vallon que les Romains avaient pu lui consacrer.
A la limite des territoires de Doucier , de Songeson , et de Chambly (2) , on a planté le signe du Christianisme près de la roche percée d'Aradiain , comme pour exprimer le triomphe de la foi nouvelle sur un autre* autel consacré à Diane , Ara
(1) Départniioiil du Jtini.
232 ANN A, JANA , DIANE.
Dianæ. Là se platt une Dame-Blanche. Feu Pélery, de Songeson , mort en 1830, assurait, sur ses grands dieux , que cette dame aimable et badine l’avait, durant toute une nuit, promené le long des précipices de la vallée de Ghambly , un pied sur le sol , un pied hors de la comiche du rocher. Le vallon a deux lacs. Sur le bord du lac principal, qui fut jadis plus spacieux, on montre l’emplacement d’une prétendue abbaye que les flots auraient isolée du rivage (1). C’était, je le présume, un Ilot consacré au culte de la Terre (2). Elle est en face de la fontaine de Virin qui sort d’une petite grotte ; et delà part un sentier qui monte sur la roche , et s’appelle la Cueille-aux-Nones. Une vallée aussi pittoresque devait attirer des Génies et enfanter des mythes religieux; c’est, en effet, ce qui est arrivé.
Là , pour nous enchanter, tout est mis en usage,
Tout prend un corps, une àmc, un esprit, un visage.
On y admire des antres comparables à celui des Nymphes , qui servit de refuge aux habitants de Delphes (3) , et de superbes cascades que l’on ne
(1) Aucune charle, aucun écrit n'a fait mention d'un monastère en c^t endroit. Le peuple , qui n'est pas chronologiste , a souvent pris des demeures de prêtresses pour des couvents.
(2) Les lacs de Clairvaux , de Grandvaux et d'ilay ont de petiLs îlots ou de petites presqu'îles, qui semblent avoir eu celte destination sous le polythéisme.
(3) Les habitants de la contrée trouvèrent un asile ilans les grottes rscarpées de (ihambly , au moment de l'ncrupalion de la Franche- (!nmlé par les Fi-aneais , en tt>3*>
ANNA, JANA, DIANE. 233
pourrait comparer à aucun autre si le ruisseau de l’Hérisson , qui les alimente , avait toujours un volume imposant. Ce ruisseau descend, de chl^te en chùte , de l’Olympe de la Séquanie , ces montagnes de l'Aigle et de Bonlieu, dont nous avons déjà visité la Vouivre et le sylphe cavalier, et au pied desquelles nous visiterons encore et les follets et les servants.
Enfin, on a recueilli, à Lyon, un autel votif, érigé à Diane Augtute (1) , avec une inscription qui retrace le nom de notre Condes , si fréquemment cité dans nos pages :
.... ANAE AVG. SACRVM >. HONOR. PACI CONDAT.