CHAPITRE PREMIER
l’oeuf primitif, l’oeuf du monde.
C« même fut cmplOTé par IcaCbaÜéAQt IM Peruoa, Ica lodiena et mime lea Chincla-
(Noil. Dicl. dea mytbologiea ).
Nos petits maîtres, qui brisent aujourd'hui la coque de leurs crofs pour se doikuer des grâces à table , sont bieo loin de penser que ce soit nnesieille superstition.
J. B. Sil.ft(rt.
D’où vient l'usage de briser la coque d’un œuf frais qu’on vient de manger? D’où vient que l’on loque avec les œufs teints de Pâques?
Ceux qui essaieraient de donner cours à leurs réflexions sur ces propos de table , dignes de Plutarque, se laisseraient entraîner bien avant dans l'histoire des anciens peuples, car ces usages tien-
214 l/oEUF PRIMITIF, l’oEUF Ül! MONDE.
lient à des mystères théogoniques de la plus haute antiquité.
Il n’y a que les personnes pieuses , celles qui aiment à tout rapporter au christianisme , à qui il soit permis de s’en tenir à l’établissement du Carême, pour expliquer les œufs de Pâques : elles prétendent que du iv* au xvm* siècle, l’église, ayant interdit l’usage des œufs pendant un long jeûne de quarante jours, surtout pendant la semaine sainte, il se trouvait qu’une énorme quantité d’œufs avait eu le temps de s’entasser dans les provisions du ménage, et qu’alors il n’y avait pas de moyen plus expéditif, pour en tirer parti, que de les prodiguer au profit de la jeunesse. On en aurait fait un de ses divertissements, en les teignant, en les ornant de diverses figures et en les destinant à des chocs où, comme partout ailleurs, les plus forts donnaient la victoire, et les plus faibles devenaient la proie du vainqueur. On en gagne, on en donne, on les sert sur les tables : c’est la fête des œufs.
Mais comment admettre une semblable version, quand nous voyons en Perse, par exemple, où il n’y a pas de carême pour les réserver, les gens s’offrir des œufs peints et dorés, le premier jour de l’an? quand nous voyons en Russie et chez les Juifs (où l’on n’observe pas non plus les abstinences de l’église latine ) les schismatiques grecs et les mécréants se donner mutuellement des œufs, au temps de Pâques?
l’oelf primitif, l’oeuf or monde. 245
A Pâques, le soleil, en montant sur l’horizon, ouvre la série des longs jours : il a môme, dans un temps, ouvert les portes de l’année j^ur les enfants de Romulus et pour les Francs , sous les premiers Capétiens.
Le renouvellement de l’année a toujours ramené les étrennes.
Mais pourquoi ofl'rait-on un œuf? C’était parce que l’œuf est l’emblôme naturel du principe de , toutes choses. Probablement c’est aussi parce qu’il leur exprimait cette idée que les Romains le servaient, comme nous le faisons nous-mômes, au commencement du repas. De là leur venait la locution proverbiale cantare ab ovo usque ad mal a, chanter depuis l’entrée jusqu’au dessert (1); de là nous vient à nous l’expression plus simple ah ovo, prendre la chose à son point de départ ; car rien n’exprime plus énergiquement l’origine que la ûgure do l’œuf, qui contient le germe de la vie. Le présent d’un œuf, au commencement de l’année, était donc en parfaite harmonie avec le motif de la fôte, qui était d’ailleurs un rappel de la création de l’univers.
Le créateur, principe de toute existence, était adoré chez les Phéniciens sous forme ovoïde, car, suivant leur théogonie, l’amour et le genre humain, qui ne se sont jamais quittés, étaient sortis d’un œuf pondu par la Nuit.
(1) Littôralpmcnt di*|»uis les æufs juMju’aux poinnirs
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On connaît une figure hindoue fort curieuse, qui représente le mystère de la création du monde, à la manière des Orientaux. Un voile enveloppe en partie Brahm et Sacti ou Parasacli, l’un avec une tête de soleil radieux, l’autre avec un buste de femme qui est coiffée d’une thiare enflammée. Audessous de ce groupe amoureux, tombe un œuf entouré d’un serpent. Que signifient cet œuf et ce serpent? — On répond que c’est le monde et l’éternité (1). Voilà ce que l’on appelait l’œuf primitif, * voilà ce qu’Orphée, poète philosophe, donnait pour le principe fécondant de la terre.
Un tableau indien , plus curieux encore et qu’on ne peut regarder sans y puiser de nombreuses réflexions , c’est celui qui représente la création du monde par le souverain seigneur de toutes choses.
Le créateur a devant lui un œuf ouvert par le flanc , dans lequel on aperçoit des êtres vivants.
Sur la coque de cet œuf , est l’homme , qui vient d’être formé. Il se trouve placé entre le bon et le mauvais principe , le bon génie et le mauvais esprit. Celui-ci a la figure du diable , avec sa queue et ses cornes , tel que se l’imaginent les Chrétiens dans toutes leurs compositions.
Dans les mystères religieux du Japon, figure également l’œuf primitif, l’œuf du monde. On remarque parmi les images sacrées des Japonais un
(1) Uclùjwnt de Vunlimf'ttt'. 'S . Miillrr, l. 1.3.
l’oeuf primitif , l’oeuf du monde. 247 oeuf sortant d’une surface d’eau contenue par un rivage, et un taureau qui se précipite dessus pour le briser d’un coup de corne. Il n’y a pas de doute que ce taureau n’aille faire éclore le genre humain.
M. Xavier Marinier, notre aimable et savant compatriote, qui nous a laissé tant de gracieux souvenirs de ses voyages, rapporte une tradition finlandaise qui s’ajuste admirablement au sujet que nous traitons. Nous devons faire observer, avant de la rapporter, que la Finlande est peuplée de colonies asiatiques, descendues, suivant Klaprotb, des montagnes de l’Oural ; et que les Russes les appellent Tschudi, c’est-à-dire Scythes. Cette observation nous met sur la voie pour expliquer la communication de certaines croyances , car les Galls ne sont pas moins Scythes d’origine que les Finlandais.
« Un oiseau mystique, dit le voyageur, dépose un œuf sur les genoux de Vœimœinœn, qui le fait éclore dans son sein et le laisse tomber dans l’eau. L’œuf se brise. La partie inférieure de la coquille forme la terre, la partie supérieure le ciel, le blanc liquide devient le soleil, le jaune la lune, et les écailles de la coquille sont changées en étoiles. Encore ici , le monde est sorti d’un œuf.
L’œuf était regardé comme un emblème de la nature, comme une substance mystérieuse et sacrée. On était persuadé que les magiciens s’en servaient dans leurs conjurations; qu’ils le vidaient
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et traçaient dans son intérieur des caractères magiques dont la puissance pouvait opérer beaucoup de mal. On en brisait donc la coque après les avoir mangés, pour détruire le charme, et ne pas offrir à ses ennemis un moyen de maléfice. (1).
« C’est à cette croyance, dit Pline, qu’il faut attribuer l’usage de briser la coque des œufs et des coquillages , dès qu’on a avalé ce qu’ils contiennent. »
Pline avait son idée à lui ; mais les mythologues en avaient une autre , et c’est à celle-ci que nous nous tenons. Ainsi donc, pour nous, briser la coque de l’œuf, c’est renouveler le mystère de la création du monde.
(1) Eo pertinet, ui'orum ut txiorbueril quitque r<Uicrt, rochlrarnmqut prvtinus franqi