G SÉJOUR DE LA DAME-VERTE
à celui de M. do Pirey ; mais on ne sut pas deviner le motif de son apparition , faute d’avoir conservé les bonnes traditions du pays , et l’on ne se prémunit pas contre le péril imminent dont on était menacé. Il est fâcheux que la Dame-Verte ne parle plus.
Si nous descendons ensemble cette poétique rivière do la Loue, jusqu’aux environs de Dole (1), en face de cette immense forêt de Chaux qui nous révèle encore des enceintes sacrées (2), nous nous arrêterons au village d’Augerans, dont les habitants s’entretiennent quelquefois d’un lièvre-fée, bien connu dans cette commune ; le lieu nommé au Bas de VEsprit est bien fréquenté par la Dame- Verte ; mais j’avoue que je n’ai rien recueilli sur son compte. Je ne ferai pas le même aveu relativement à la Dame-Verte de Relans (3) , si ce n’est qu’elle fréquente un pays tout druidique , tout rempli de traditions merveilleuses , dont nous renvoyons ailleurs les récits.
Elle y a des compagnes , vêtues de superbes tuniques vertes , comme elle. On les rencontre de temps en temps dans un sentier de la forêt, nommé le sentier de la Sauterelle , qui , du chemin vicinal de Commenailles , conduit à l’étang du Virelot. Ces
(1) Département du Jura.
(2) Notamment sur le terriloirr de Coiiv , village où nous avons déjà signale le culte de Diane.
(3) Département du Jura.
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(lames viennent au-devant des hoiniues qui traversent le bois. On rapporte qu’elles en ont autrefois entrainés par d’invincibles agaceries , en des endroits écartés et secrets. Le charme, ajoute-t-on, ne durait pas : ces beautés si aimables , si gracieuses , se transformaient bientôt en mégères impitoyables , et pourchassaient leurs dupes avec autant de fureur qu’elles avaient employé de douceur à les attirer. C’est la morale de cette fable. Le réduit de ces Nymphes s’illuminait quelquefois de la lueur des feux qu’elles allumaient dans la solitude , surtout au chêne des bras. Alors on les entendait crier et chanter-, mais , comme on le pense bien , personne n’était assez hardi pour aller les écouter.
Côges est une des communes limitrophes de Relans : les traces de l’antiquité gauloise n’y font pas défaut à l’investigateur ; monuments et traditions , tout y sollicite sa curiosité. Les rives des nombreux étangs qui couvraient jadis le territoire , étaient peuplées de fantômes femelles appelés Dames- Blanches ou Dames-Veries. Ils attiraient les voyageurs par leurs agaceries , puis les précipitaient dans les eaux (Ij.
A Nancuise , entre la ville d’Orgelet et le bourg d’.\rinthofl (2), on raconte la Dame-Verte aux veil-
(1) ùict. géogr. Hiit. el ilal. dr la Franrhr-Cnmir.
(2) Idem.
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lées d’hiver , ses apparitions à un certain buisson qui borde un pâturage communal , les frayeurs qu’elle cause aux gens pusillanimes , et les tours d’espiègle qu’elle joue à ceux qui ne professent pas pour elle assez de respect.
Le village de Veyria connaît de grandes et belles dames vertes qui fréquentent ses forêts , et qui sont assez folâtres pour prendre les passants par le bras , et les engager à prolonger la promenade au-delà du territoire. Là , ils s’égarent avec elles et ne rentrent que fort tard. Les jeunes ûlles de Veyria en sont jalouses. On dit aussi qu’on voit assez souvent aux Sept-Fontaines , source dont les eaux descendent à Graye par un vallon très-solitaire , ces belles créatures , qui lavent gaîment leur linge comme de simples lavandières ou comme la princesse Nausicaa dans le poème de l’Odyssée.
Graye (1) est un lieu d’origine grecque comme le bourg de Gigny, où nous allons passer.
Gigny (2) semble avoir été un séjour de Ginn ou de Génies (3), restés attachés aux sources du Suran et aux grottes souterraines qui recommandent ces parages aux amateurs. « Vous ne m’avez encore parlé que des Dames -Vertes des montagnes du département du Doubs , m’écrivait un jour le doc-
(1) Departement ilu Jura.
(2) lilem.
(3) l'n Cinnùlnn séi|iiaiiici\. Le (jiiinutun des Arabes est le pavs des Fées.
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leur Gaspard , de Gigny ; vous ne savez donc pas qu’il y a aussi une Dame-Verte dans mon pays natal ? Mon enfance a été bercée de contes de la Dame-Verte ; et je ne sais combien j’ai connu de gens qui l’ont vue ou qui l’ont entendue passer près d’eux. Quelles sont les faneuses qui n’ont pas occasion d’en parler, lorsque l’on fauche la grande prairie , surtout le pré des Roses , et du côté des grottes ! Elle et ses compagnes s’y réunissent. On pourrait juger do leur multitude par l’étendue qu’elles foulent ensemble , lorsque l’on voit les herbes et les épis s’incliner sous leurs pieds légers. Cette réunion de femmes divines sur le territoire do Gigny a pu paraître assez remarquable à nos ancêtres pour avoir motivé l’imposition de ce nom : Gyné , gynaicos en grec signifient femme , et Gi~ niacus est le nom latitiisé de Gigny. »
La fontaine de Ginn , auprès de Clairvaux-les- Vaux-d’Ain (1) , semble à un auteur récent (2) avoir pris ce nom de quelque génie oriental , comparable au Ginns et aux Péris. Les cultes établis dans cette commune dès la plus haute antiquité , comme nous l’attestent les monuments celtiques et les traditions mythologiques dont elle abonde, nous autorisent à admettre cette conjecture !
Il existait sur le territoire des Nans(3) , au sommet
(1) Département du Jura.
(2) M. Alph. Housset. Dicf. gêogr. , etc. , .iii mol Clairvaux (Jura',.
(3) Département du Jura.
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d’une montagne boisée , certain manoir qui n’est plus qu’un monceau de ruines , mais où une Dame Verte trouve toujours à se loger. Elle se montre si fréquemment à la population voisine , qu’on s’est familiarisé avec ses apparitions, sans se familiariser pourtant avec elle. Cette Dame est grave, taciturne et pourtant gracieuse. Elle se promène seule autour de son château de la Berne, ou près de la fontaine Noire qui coule au pied de la montagne. Les passants étrangers qui la rencontrent la saluent respectueusement , quand ils ne se doutent pas que c’est un esprit , et s’enfuient à toutes Jambes, quand ils la reconnaissent pour la Dame -Verte. Françoise Petit , couturière au village de Supt , qui , jusqu’à trois fois dans sa vie , l’a trouvée sur son passage à la Fontaine-Noire , a été si profondément troublée de cette émouvante rencontre , qu’elle a renoncé à retourner aux Nans pour exercer son état de tailleuse.