EX VOTO
« Aux déesses Maires, Julius Régulus, en accomplissement d’un vœu. »
Les Romains qui habitaient les Gaules ont bientôt quitté ce mot barbare de Mairae , qui ne se pliait pas , à cause de la diphthongue ai , au génie de leur langue , et ils en ont fait , par une sorte de
LES MATRONES
transaction avec le barbarisme, le mot Matrœ , d'abord en Alsace , où Sextus , fils de Clément , éleva un édifice sacré aux Mâtres :
MARABVS;
puis, à Besançon , où nous voyons qu’un Martial, prêtre d’Auguste , averti par un songe et en exécution d’un vœu , élève un monument de sa piété aux Matrabus ; et une dame, nommée Oscia Messoriaca, leur adresser également un sacrifice; puis on voit , à Lyon , une Mastonia Bella s’adresser aux Matrœ , protectrices de la famille impériale :
MATRIS. AVG.;
l’affranchie Eutiché , ériger un temple et un autel aux mêmes déesses , pour la maison des Sédius ; et enfin , toujours dans là même ville , une Sapienna Lychnis acquitter un autre vœu tout simplement aux Mâtres :
SAPIENNA LYCHNIS MATRIS (1),
puis , à Vienne , en Dauphiné , un Titius Sedulus rendre le même devoir aux
MATRIS AVGVSTIS.
Ensuite , les Romains reviennent au vrai latin Mairibut , aux Mères.
Dès ce moment , T. Paternius , corniculaire de la XXX* légion, trouve à Trêves des déesses Maires,
(1) D'aulres avaient lu : Sapienna Lucinit malritnu. Sapienna en l'honneur des mères Lucines.
LE» lUTRONES.
et s’adresse à elles pour avoir leur protection; son inscription commence par
MATRIBVS TREVERIS.
Un autre soldat, de la flotte germanique, Similion , les prend pour ses mères ,
MATRIBVS svis.
Parmi les nombreux monuments qui rappellent le culte des déesses Mères , dans notre contrée , un des plus intéressants est sans contredit le petit basrelief qui représente ces divinités avec leurs attributs champêtres , et qui se trouvait autrefois engagé dans le mur extérieur de la façade de l’église d’Ainay, à Lyon, au-dessus de la porte principale. On peut le voir maintenant au musée lapidaire de cette ville. Les déesses Mères y sont représentées soutenant de leurs mains quelques fruits déposés sur leurs vêtements ; celle du milieu a , de plus , une patère à la main droite et une corne d’abondance à la gauche. On lit au bas :
MATR. AVG. PHLEGN. MED.
« Aux augustes Mères , Phil. Ëgnatius , ou Phlégon. »
Voici comment M. Alph. de Boissieu , dans son remarquable ouvrage sur les Inscriptions antiques de Lyon , explique ces mots :
« Je crois qu’il faut lire avec Orelli : .M.VTRibus .\UGustis PHLEGN MEDicus. Quant à l’abréviation med., on doit, je pense, l’interpréter \tdxmedicus.
LES HATBONES.
Le surnom de ^aysmediomatrix, medionuUriciu, qui semble avoir prévalu , n’est fondé que sur la fausse opinion admise par quelques auteurs , et , entr’ autres, par D. Martin , que les déesses Mères étaient des divinités propres au territoire Messin. Cette opinion , qui repose sur la découverte faite à Metz d’un curieux bas-relief, représentant ces déesses , ne peut être soutenue. »
Lors de la victoire de Septime- Sévère contre Âlbinus , qui lui donna l’empire à Lyon , les courtisans se montrèrent, et T. Cl. Pompcianus se distingua dans l’inscription monumentale suivante :
** PRO SALVTE. DOM.
N. IMP. L. SEPT. SEVERI AVG. TOTIVSQVE DOMVS EIVS.
AVFAMIS (1) HA TRONIS ET HATRIBVS PANNONIORVM ET DALMATARVH T. CL. POMPEIANVS TRIB. MIL LEG. I. MIN.
LOCO EXCVLTO CVM DISCVBITATIONE ET TABVLA.
On ne sait ce que c’était que ces Matrones et ces Mères , qui sortaient de la Pannonie et de la Dalmatie , et auxquelles Septime-Sévère attribuait le
(1)0d trouve dans d'autres inseriptions Aufaniubut et Aiifanabut-
LES MATRONES
gain de sa cause et même son salut. Ou c'était des divinités de ces provinces étrangères , ou c'était de ces mères de famille , maires familias , qui , daos la Germanie , remplissaient les fonctions d’oracle et de pontifes , même à la suite des armées. Nous aurons ailleurs une nouvelle occasion d’en rechercher l’origine.
Je ne parlerai pas des Matrones; le nombre on est immense , et je sortirais trop de ma direction.
Il suffit des citations qui précèdent pour établir ici que nous avons été fondé à dire , à la vue de la multitude de filles et de femmes qui remplissent nos traditions populaires, que le culte de la femme avait jeté dans nos pays de profondes racines.
Nous ajouterons cependant à toutes ces Mères , à toutes ces Matrones , la bonne et belle Matuta , dont on a publié l’image dans les antiquités des Romains expliquées , avec l’inscription de sa base :
matvtæ. lvg.
« A la Matuta lyonnaise. »
La fête , instituée en l’honneur de cette divinité à Rome, s’appelait Matralia , parce que les femmes mariées seules la célébraient. Il y avait cela de particulier aux cérémonies de Matuta que, pendant le sacrifice, les femmes prenaient les enfants les unes des autres , et leur souhaitaient toutes sortes do bonheur. A ce trait on doit reconnaître une Matrone aussi chère aux enfants qu’à leurs mèras.
LES MATRONES
Au reste , les anciens ne faisaient pas trop de façon pour gratifier de ce titre la plupart de leurs divinités féminines : ce laisser-aller leur avait fait admettre , au nombre des Déesses-Mères , jusqu’à Vénus elle-même , qui ne devait pas être un modèle de mœurs pour les épouses ni pour les filles ,• mais il est évident qu’elle y était comme présidant à l’union des sexes et à la procréation.
Que dis-je ? et qui nous expliquera un pareil rapprochement ? Matra était le nom de Vénus chez les anciens Perses !
On croit que la gracieuse déesse avait un temple à Lyon sur la montagne de Fourvière. Nous avons lu quelque part que Fourvière se traduisait en latin par forum Veneria , la place de Vénus. Delà sans doute — dans cette supposition — la nécessité d’ériger sur remplacement d’un temple aussi impur, un autel à la plus belle , à la plus douce et à la plus chaste des femmes.
Notre-Dame de Fourvière , dont le renom est immense , et qui attire d’incessants pèlerinages , a fait disparaître , sous une dévotion dont l’austérité n’exclut pas les légitimes tendresses , ce que les peuples portaient d’infàme à l’ancienne protectrice de Lugdunum.
Là fut un tcm|i|p où l'on venait sans cesse Des voluptés adorer la déesse ;
Mais quel rontraste I nu lieu meme où jadis L'encens fumait sur l’autel de Cypris ,
LES MATRONES
On ne voit plus qu'une simple chapelle ,
Où chaque jour le mortel malheureux Vient humblement , à la vierge immortelle ,
Offrir son cœur , son encens et ses vœux (1).
M. Alphonse de Boissieu fait observer que la seule inscription qui constate , à Lyon , le culte de Vénus , est celle qui se lit sur le chaton d'une bague romaine trouvée en 1841 , avec une infinité de bijoux, sur le versant de la montagne de Fourvière :
VENERI ET TVTELE VOTVM.
S’il reste à Lyon quelque chose du culte de Matuta, ou de Vénus, ou des Déesses-Mères, ou de quelque prétresse des faux dieux , divinisée sous le nom de Dame-Blanche , il faut croire qu’on le reconnaîtrait dans les apparitions d’une certaine dame qui s’est montrée , plus d’une fois de mon vivant , aux environs de cette grande cité. Je me suis trouvé, dans le temps, à portée d’entendre, de mes propres oreilles, des récits mystiques de prétendues révélations d’une Dame-Blanche sur les tristes incidents du règne de Louis-Philippe , qui fut inquiété — comme on sait — par la pénurie des subsistances , par le choléra et par plusieurs inondations désastreuses. On disait l’avoir vue une fois derrière les forteresses de la Croix- Rousse. Une autre fois, déguisée sous les dehors d’une pauvre voyageuse , et recueillie sur la voiture d’un hon-
(t) A. Martin. iMtres à Saphir.
LES MATRONES
néte et charitable voiturier , elle s’était répandue en prédictions plus ou moins sinistres contre la France, et elle avait disparu on ne sait comment. Ailleurs, puisant nos renseignements à des sources certaines, nous les rapporterons sous le titre de la Dame-Blanche de Lyon en 1840.