CHAPITRE LUI
LA DAMK BLANCHK DE LYON, KM 1840.
Qtti m a v«c â pleure.
Qui Bit verra pleurera
Nous nous faisons un devoir de conserver dans nos pages un monument écrit qui pourrait se perdre de vue aux lieux mêmes où il se produisait en 1840 : nous le tirons du journal lyonnais le Réparateur , organe des préoccupations populaires de la fin de cette année calamiteuse. On sera frappé du singulier conflit d’idées religieuses et païennes qui se réveillèrent alors , et l’on y reconnaîtra combien il est naturel au peuple de recourir à des prodiges pour expliquer les catastrophes qui le frappent.
a En présence des calamités que le ciel vient de faire peser sur notre pays , beaucoup d’esprits sont abattus et sous l’empire d’une terreur secrète : il circule dans le peuple une foule de récits plus ou moins extraordinaires. Un correspondant du Répa-
rateur lui adresse un résumé de tout ce qu'il a entendu raconter dans le peuple.
« Voyez, dit-il, comme l’instinct |K>pulaire se rattache à tout : on vous parle de cette sécheresse extraordinaire qui , au printemps , a laissé nos rivières sans eau , et de cette pierre au fond du Rhône sur laquelle une main inconnue a tracé une menace qui ne s’est que trop réalisée : Qui m’a vue a pleuré, qui me verra pleurera. Les récits les plus effrayants , les contes les plus absurdes sont dans toutes les bouches. Ici c’est le prophète de Salons en Provence qui annonce pour 1840 une inondation telle que les hommes n’en virent jamais depuis le déluge ; là , c’est le prince de Hohenlohë qui a prédit que Lyon périra par l’eau , aussi en 1840. Les uns annoncent que, le S4 novembre , Lyon sera enseveli sous les eaux ; d’autres disent le 6 décembre. On se rit de ces sinistres prophéties ; mais on ne peut se défendre de la peur.
a On dit qu’à Grenoble . il y a quelques mois , à la veille de cette fatale année, une vieille femme apparut sur le haut de je ne sais quel clocher , tenant en ses mains deux flacons, l'un rempli d’eau, l’autre plein de sang ; l’eau , vous disent les commentateurs, signifiait l’inondation; le sang , c’était la guerre. A Fourvières, ajoute un autre, on a trouvé , la nuit , la chapelle illuminée comme aux grands jours de fôte , et la statue de la Vierge implorant , à genoux devant l’autel , la miséricorde
divine en faveur de la ville dont eHe est la protectrice.
« Sans doute aussi , vous aurez entendu parler d’une Dame blanche qui s’est montrée, la nuit, sur les hauteurs, se promenant silencieusement près d’un des forts qui nous dominent. Une première fois , elle passe non loin d’une sentinelle , elle porte une coupe remplie d’eau; au qui vive! du soldat, elle ne répond pas et disparait. Bientôt elle revient, et cette fois elle pôrte une torche d’où jaillit une flamme livide; même qui vive! même silence. Elle réparait une troisième fois tenant à la main un pain; toujours même silence ! Enfln, elle revient une dernière fois un glaive flamboyant à la main. En la voyant armée, le soldat redouble ses qui vive! et menace de faire feu. La Dame blanche s’arrête et répond d’une voix lugubre et solennelle : Quand j’ai passé près de toi avec une coupe pleine d’eau, c’était l’inondation et tous ses désastres; tu vois... La torche signifiait la peste ; le pain , c’est la famine, et ce glaive, c’est la guerre. Malheur, malheur , malheur à vous tous ! Et elle disparut . san.» qu’on ait pu savoir qui elle était.
« Voilà ce qui se raconte dans le peuple , et bien autres choses encore ! Ne diriez-vous pas que nous sommes revenus au moyen àgel* Tout cela est absurde sans doute , tout cela est incroyable dans le siècle de lumières , au milieu d’une révolution qui prétend avoir régénéré l’cspril humain et avoir fait
justice de l’ignorance et des préjugés; mais tout cela ex.plique la situation des esprits , et prouve jusqu’à quel point ils sont frappés de terreur. Fautil en croire ces rumeurs populaires , et les menaces de 1840 ne seraient-elles pas toutes accomplies?»