‹ Traditions populaires comparéesChapitre 242 sur 386 · II. DcLEsuiaui · texte numérisé non relu

II. DcLEsuiaui

Le môme garde forestier , qui avait vu dans les bois d'OIiferne le festin du chasseur sauvage , nous a donné sur l’ancien seigneur de cette terre des renseignements biographiques dont l’authenticiU* n’est pas moins certaine.

Il me parla fort au long, — sans rien dire de trop assurément, — de l’ancien seigneur d’OIiferne , qui avait été un puissant personnage de son époque. A l’en croire , il aurait balancé le pouvoir du roi de France ; et , suivant lui , c’était beaucoup dire ; mais il était aussi haut que son manoir. Le narrateur entendait par ces paroles que le baron était aussi orgueilleux que son château était élevé audessus des deux grandes vallées qu’il dominait. Car on disait que cette forteresse de son domaine

i8U LKS DAMES DE PIERRE Ot d’OLIFERNE.

était de celles qu’on ne peut prendre ni conquérir que par l’art de la nécromancie (1).

« Ce présomptueux vassal, disait le roi , se moque de tout le monde et se croit au-dessus de nous : je veux le forcer de rentrer dans des sentiments de soumission plus convenables à la condition d’un simple feudataire. » Le monarque le menace , en conséquence , d’une guerre , par un envoyé qui lui en porte la déclaration. — «Dites à votre maître, répond le seigneur d’OIiferne, qu’on ne récolte pas assez de foin dans tout son royaume pour remplir les fossés de mon château. » Les fossés de la forteresse d’OIiferne sont , en effet , la profonde vallée de la rivière d’Ain , d’une part , et le bassin de la Valouse , contenant tout le canton d’Arinthod , de l’autre ; avec le ténébreux ravin de l’Anchéronne et celui de Vescles , qui rendent, en effet, inabôrdable la haute position d’Olifeme. Inattaquable à la force brutale , le Ber baron resta vainqueur; il eut ensuite' à se défendre contre la ruse.

On ne chercha plus qu’à saisir sa personne , et des émissaires apostés le guettèrent pour le surprendre dans le sommeil. Or, se doutant bien de l’espionnage, que fit le rusé seigneur? Partout où il se retirait pour passer la nuit , il arrivait sur un cheval ferré à rebours, de manière à faire croire

(1) Emoi nur Vhhtùirr de ta Fraiir/t^-Conité ^ I. n , p. t33

LES DAMES DE PIERRE Oli d'oLIFERNE. iSI

qu’il était parti de ce lieu dans la direction des empreintes des fers de sa monture sur le sol.

A la fin cependant , soit par le nombre, soit par une plus habile stratégie , soit par la trahison , le roi se rendit maître de la formidable forteresse. Le seigneur s’échappa sans doute ; mais ses trois filles, saisies dans leur refuge , payèrent de leur vie la résistance de leur père. Elles périrent par le supplice de Régulus : on les renferma dans un tonneau que l’on garnit d’une multitude innombrable de clous , dont les pointes étaient tournées contre elles , et on les lança dans la pente de la montagne. Le tonneau roula ainsi jusqu’au fond de la vallée , trajet d’une demi-lieue qui fut fait en moins de deux minutes ; la rivière d’Aiu le reçut dans ses flots.

La pitié du peuple, qu’émut cette triste aventure, imagina dès lors une métamorphose pour en perpétuer le souvenir. On montre sur la rive opposée, en face d’OIiferne , trois pointes de rocher , d’inégales hauteurs , et ces aiguilles s’appellent TroU Dameltes. On donne le même nom à la forêt qui couvre la montagne. Au reste, toute cette historiette,dont la moitiénous reporte aux temps mythologiques , et l’autre moitié aux hostilités de la France contre le comté de Bourgogne, est une de ces compositions populaires où la chronologie est ordinairement fort maltraitée , et à travers lesquelles il ne faut pas chercher de la vraisemblance, si l’on n’a pas de temps à perdre.

iSâ LES DAMES DE PIERRE Oli b’uLlFERNE.

Ce qu’il y a de plus apparent dans ces traditions, c’est que le chasseur d’Oliferne ressemble singulièrement au chasseur nocturne qu’on appelle, à Condes , le roi llérode , traversant la vallée de l’Ain la veille du Jour dos Rois(l).

Nous devons ajouter, avant do pousser plus loin, qu’on écrivait , dans un temps , Holoferne pour Oliferne. Chacun sait qu’Holoferno était un illustre capitaine dont la mort tragique est un des grands événements dramatiques de l’histoire des Hébreux. Il est assez bizarre que les souvenirs d’Holofemo et d’Ilérodo SC soient donné rendez-vous dans la vallée do l’Ain, entre la Franche-Comté et le Bugey ; nous n'avons pourtant nulle tentation do tirer des inductions d’un tel rapprochement.

Ainsi , les pics des Trois Damettes d' Oliferne garderont un éternel souvenir do lour catastrophe, dont la couleur est aussi danoise ou Scandinave qu’orientale , grecque ou romaine. Leur supplice n’est pas do l’invention des seuls Carthaginois : vous le trouvez dans la Suède et le Danemark , à une époque fort ancienne , à en Juger par les recueils [X)étiques du Folk Visor, où l’on voit un jeune roi menacer la jeune Karine , si elle ne veut pas être tout à lui , de la faire mettre dans un tonneau armé de pointes de fer, et qui l’y fait périr en effet. « Alors deux blanches colombes descendent du ciel et pren-

(1) Voir rftrlicie Ctmdps dans ri4nn*/aiVf de 1851 , p. 178.

LES DAMES DE PIERRE OU d'olIFERNE. 483 nenl la jKJlile Karino. On n’avait vu venir que deux colombes : en ce moment , on on voit trois (1). » Les âmes toutes bliak% des dames d’Olifeme n’ont pu se décider à se rendre où vont toutes les âmes; elles ont préféré se réfugier dans les trois aiguilles de pierres , poste élevé d’où elles peuvent, tout le jour, contempler à leur aise , le manoir paternel , et dont elles se détachent , au soir , pour se promener dans ce romantique séjour. Tantôt leurs mânes vont s’asseoir, pâles et silencieux , au champ- Dolent (2) , sur le bec de Grimona, ou sur les troi» pierres de Brandon (3) , bornes de leur ancienne châtellenie; tantôt on les voit marcher d’un pas grave à travers les forêts jadis sacrées de Trépierre{A) et de Chastain (S). Une autre fois, on les entendra gémir parmi les chênes dodoniens du mont de la Colombe , ou pleurer dans les roseaux de l’étang de Saint-Colomb.

(IJ Xavier Mormicr. Sotitirntrt de voynye.

(2) Ce onni c$l tout à fait <Iniidi(|ur , il iiulii(ut- |)arluut où un l( ‘ruconirc lu proximité d'uii luonumciil gaulois.

(3) Indice d'un dolmen.

(4) Autre indice d'une picnv levée

(i) Cailuw nemu».

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