‹ Traditions populaires comparéesChapitre 319 sur 386 · CHAPITRE XCVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCVlll

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La grange des Grandes-Chiettes , hameau de Denesières , est surtout fameuse dans le pays par le séjour privilégié des esprits servants. Sous le nom de Mont-Nans, qui m’avait été mal indiqué en 1834, j’avais parlé de Carabin (1), le malin follet do cette grange; mais il y aurait d’autres choses merveilleuses à raconter de ce qui s’y passe , si la gravité de l’histoire ne les écartait pas de notre livre. Au reste, comme de simples documents ne sont pas des annales sévères , nous nous permettons quelquefois d’égayer nos pages par le récit des croyances mythologiques de certaines populations qui conservent leurs anciennes physionomies.

Disons d’abord que des êtres qui aimaient à rester

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inconnus à la plupart des gens , à ceux même auxquels ils se dévouaient, on ne sait pourquoi, depuis un temps inappréciable , avaient pris la ferme des Grandes-Ghiettes en singulière affection. Sans récompense aucune , ou du moins pour très-peu de chose — puisqu’ils se contentaient de quelques légères attentions de la part des filles du métayer — ils se livraient tout entiers à ce genre de service domestique que nos valets mortels se font payer le plus qu'ils peuvent, et auxquels ils vaquent le moins largement possible. Non seulement ils battaient en grange toute la nuit et ensachaient le grain ; non seulement ils nettoyaient l’étable et pansaient le bétail ; mais encore ils s’immiscaient aussi bénévolement dans les fonctions culinaires , et préparaient fort bien la nourriture de la famille. Ils entretenaient à la cuisine l’ordre, l’arrangement et la propreté , pendant que leurs maîtres travaillaient au dehors. C’était admirable.

Mais voilà qu’à la mort du granger, tout changea de face dans la rustique demeure , sans que l’on ait pu en deviner la cause. Des personnes bien pensantes supposent que l’âme du défunt , mécontente du peu de souci que ses héritiers prenaient de son repos dans l’autre monde, avait donné aux esprits servants de la maison le mauvais conseil de négliger leurs travaux. Les esprits , épousant sa cause et partageant ses sentiments de récrimination , imaginèrent un autre genre de vengeance. A la vérité.

on battait toujours en grange; mais on s’aperçut qu’après le travail des batteurs, quelques mesures de grains manquaient au compte : ils se payaient de leurs propres mains , en emportant , on ne sait où, chacun sa part de la denrée.

Ces infidélités furent divulguées. Des amis de la maison vinrent enseigner à la veuve et aux enfants les moyens de se débarrasser de cette maudite engeance. Laissez-moi faire , leur disait un d’entre eux, j’y mettrai bon ordre! — N’y apportez aucun remède , répondait la veuve ; nous aimons mieux qu’on ne contrarie pas ces ouvriers ; nous sommes trop heureux qu’ils ne nous fassent pas payer plus cher leur journée. Autrement nous serions perdus.

Le courageux conseiller insista ; on finit, un soir, par lui donner un fusil chargé, avec lequel il s’embusqua dans un coin du fenil pour guetter le moment où les esprits-travailleurs s’y présenteraient. Entre onze heures et minuit, la bande joyeuse fait invisiblement invasion dans la grange : les uns montent sur les gerbiers et jettent le blé sur l’aire ; les autres étendent les gerbes et s’arment de fléaux. Notre sentinelle impatiente trouve le moment favorable à l’exécution de son dessein , au lieu d’attendre le moment où le vol serait commis ; et, sans voir son monde , il lâche à tout hasard son coup de fusil chargé de fonte. Aussitôt tout bruit cesse , tout s’échappe par les issues : et dès lors il ne fut

plus question de batteurs nocturnes à la grange des Grandes-Chiettes.

Depuis cette expédition , on a remarqué , d’une manière frappante , que la ferme a cessé de prospérer pour le métayer. Quant à 1a cuisine et au ménage , ils ne furent point abandonnés par le servant. A la vérité , les personnes qui veulent tout expliquer par les causes naturelles croient trouver la raison de ce service de nuit dans les dispositions de la ménagère au somnambulisme , en disant que cette veuve se relevait toutes les nuits , préparait le potage , rangeait les meubles , balayait le plancher, et retournait ensuite au lit ; mais la voix publique , en pareille matière , est toujours la plus forte : elle n’a cessé de proclamer les bienfaits désintéressés d’un servant invisible dans cette grange, aussi longtemps que la bonne femme a vécu , exacte qu’elle était à récompenser les soins et la fidélité de cet esprit.

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