I.E CADET
le bétail en état; et il faut leur rendre cette justice à tous deux, qu’ils s’en acquittaient parfaitement. Lorsqu’au récit des exploits de Cadet quelque personne de la famille ou des amis venus de Lyon prétendaient que Barthélemy , un peu ivrogne et sans doute légèrement somnambule , pouvait bien avoir lui-même, à son insu, pendant la nuit, étrillé les bêtes et rempli les râteliers , les protestations empressées quoique respectueuses de toute la domesticité , les clignements d’yeux en présence du scepticisme bourgeois, l’air profondémentconvaincu des valets et des servantes , indiquaient assez que tout ce monde était du moins de bonne foi. Une circonstance particulière vint un beau jour augmenter cette croyance et lui donner un cachet d’authenticité. Barthélemy, assez ami du vin en général , revint un soir du cabaret un peu plus troublé qu’à l’ordinaire. En entrant à l’écurie, poussé sans doute par sa mauvaise étoile, il tint des propos peu obligeants pour Cadet ; c’était une imprudence, et il la [>aya cher. Le lendemain matin on trouva Barthélemy évanoui dans l’escalier de la maison, roué de coups et la tête fendue. Il n’y eut qu’un avis dans le village : c’était Cadet qui avait tiré vengeance des propos inconvenants de son compagnon de travaux. Depuis lors, aucun domestique de la Kenaudière ne se serait permis de mal parler de Cadet , tant on avait peur d’une pareille correction. Quant au blessé, revenu à lui et interrogé par scs maîtres.
LE CADET
il ne se souvint de rien , sinon de l’insulte qu'il avait ou le tort de faire à un être susceptible et chatouilleux. Jusqu’à la hn de sa vie, arrivée il y a peu d’années, il ne put expliquer que par l’entremise de Cadet son aventure , c’est-à-dire d’ètre sorti de l’écurie , d’avoir traversé une vaste cour , d’avoir pénétré dans la maison d’habitation soi- / gnousement fermée pendant la nuit , et de s'étre trouvé meurtri et massacré , la tête en bas , le long d’un escalier où il n’avait que faire.
Parmi les exploits malicieux de Cadet , à Thurins, nous citerons encore un trait que nous tenons d'un témoin oculaire.
Une femme de ce lieu, Jcanneton Bernard, avait aussi assez maltraité Cadet à la veillée , et plusieurs voisines avaient eu soin de protester contre ces propos dangereux. Le lendemain matin , clic se rend à son écurie : sa chèvre n’y était plus. Elle sort, elle crie, on accourt. Un bêlement plaintif fait lever toutes les têtes, et l’on aperçoit la malheureuse chèvre attachée sur le toit avec une forte branche d’osier. A ce spectacle tout le monde fut ému , tout le monde reconnut la vengeance do Cadet; mais nul n’éprouvait les angoisses de la triste Jcanneton qui criait les mains jointes : « Cadet, mon bon Cadet , rin mé ma chura : jo no divin plus jin dé ma dé té![\ ! » Peine perdue, prière inutile! Cadet ne
(1) Cadel , mon bon Cadcl . rcn<ls-moi ma chi'vrp : je ne liirai plus «lu mal «le loi.
LE CADET
descondit point le quadrupède; cc furent quelques jeunes gens robustes et de bonne volonté, qui, avec des échelles , montèrent eux-mêmes sur la maison, détachèrent la pauvre bête et la remirent entre les mains de sa maîtresse, en présence do deux cents spectateurs ébahis dont la moitié peut-être pourrait encore aujourd’hui attester ce fait.