LA JUMENT DU SIRE DE JOUX
Le poète de Pontarlier a consacré par des ballades les traditions de sa patrie (1) : elles m’ont causé trop de plaisir pour que je ne le rende pas, du moins en partie, à mes lecteurs.
Revenu de la Palestine avec un cheval arabe pur sang, qu’il avait, un jour de victoire , enlevé à quelque mécréant de Bédouin, le sire Amaury (2) n’avait pas de plus douce jouissance que de chevaucher chaque jour, par monts et par vaux, sur cette brillante cavale, dont la vigueur égalait au moins la rapidité. Un jour , au moment môme où le cavalier sortait de l’enceinte castrale, la herse tombant trop tôt, coupe sa monture en deux, et la croupe séparée du tronc reste derrière la porte. Personne ne s’aperçoit de l’accident. Le noble coursier d’Arabie continue sa route ventre-à-terre , franchissant les haies, les fos.sés, gravissant les collines, volant dans les campagnes à perte de vue , comme un vrai Pégase ; tant et si bien , qu 'après mille circonvolutions , il finit par être forcé de s’arrêter au bord du Doubs :
Le palefroi qu’aniciile soif dévore ,
Se prend ù boire ; il boit , il l>oit encore,
Il boit toujours.
Quand le haut baron jtigt,' qtie son hippogrifl'e a suRisaminent étanché cette soif inextinguible , il
(I) Tradition* populnircx delà Franchr-CéOmti, parM. Aug. Dcnirsiiiay , 1 83ï^.
(*2) Amaury III** du nom était |ïarli pour la Trrrr-Sainle en (I)roz. Histoire de In ville de Pontnrlier , 1760, p. 75. )
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fait , mais en vain , tous ses efforts pour l’arracher de la rive ; jusqu’à ce que , perdant j>atience et voulant châtier l’opiniâtreté de l’animal , il met pied à terre , et que voit-il?... qu’il n’a plus que les pieds de devant , et que l’eau qu’il boit se perd à mesure sur le pré ! Ce prodige est bien fait pour l’étonner ; nul doute qu’il n’y ait là quelque magie; et tout brave que soit un héros des Croisades, le sang-froid ne tient pas contre de pareilles épreuves. Araaury se hâte vers le vieux manoir dont toute la population, émerveillée à son récit , accourt bien vite sur les créneaux, afin d’être témoins d’un spectacle aussi étrange. Mais le diabolique roussin avait déjà disparu.
Il n’a pourtant pas abandonné ces quartiers , et , s’il est devenu invisible , on peut du moins l’entendre encore. L’air vous apporte par fois le bruit sourd de ses pas sur le sol et ses hennissements , lorsque vous vous promenez dans la combe sauvage qu’arrose le ruisseau de la Fontaine-Ronde. C’est à la source môme de cette eau mystérieuse , connue des Romains , qu’il aime à s’abreuver , plus de cent fois dans la journée ; sa soif infernale l’épuise , ce qui explique mieux son intermittence au vulgaire que les plus doctes raisonnements de laphysique(I ).
(1) L'intermittence de l« Fontaine-Ronde que l'on voit à troi< quarts de lieue du fort de doux , sur le bord de la route de Lausanne, a lieu de six en six minutes ( 120 fois dans onze heures). On y a trouvé, en 1 837, une colonne milliaire portant une inseription latine.