‹ Traditions populaires de l'Asie MineureChapitre 2 sur 116 · DEAN LS · texte numérisé non relu

DEAN LS

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ges NE veuve avait deux enfants, un garçon et e une fille. Cette femme était pauvre: elle SX n'avait ni champs au soleil, ni bourses d’or dans son armoire; c'était la plus malheureuse créature du pays, et elle ne parvenait à nourrir ses chers petits qu’en s’en allant travailler chez les riches et, souvent aussi, en tendant la main le long des routes ou aux portes des maisons.

La pauvre veuve était triste et son fils ne l'était pas moins, car il ne songeait qu’à la fortune; il eût voulu devenir riche afin d'aider sa bonne mère et de pouvoir faire le bonheur de sa petite

sœur chérie.

Un soir, le jeune homme s'était couché en pleurant, tant la misère était noire dans la pauvre

* chaumière. S’étant enfin endormi, il eut un songe.

Un homme, vêtu d’étrange façon, parut auprès de son lit:

« Pourquoi es-tu affigé? demanda-t-il.

— Hélas! ma mère et ma sœur sont dans la misère, et je suis pauvre. Ce m'est une grande douleur de voir ma petite mère exténuée de fatigue et ne pouvant cependant nourrir convenablement ma sœur bien-aimée!

— Jeune homme, cesse d’être triste. Lève-toi; va dans la campagne; ta fortune est cachée sous un vieux noyer. >

Ayant ainsi parlé, l'inconnu disparut.

L'enfant s’éveilla.

« Que je suis malheureux! s’écria-t-il. Ceci n’est qu’un songe, qu'un rève trompeur | »

Et de nouveau, il se laissa aller à la tristesse et il maudit la mauvaise étoile qui prenait plaisir à le tourmenter, même durant son sommeil.

S'étant endormi, il revit en songe l’inconnu.

« Pourquoi t'affliger encore? Va dans la campagne et tu y trouveras la fortune.

— Étranger, qui es-tu?

— Qu'importe mon nom!... Lève-toil »

L'enfant encore s’éveilla, et encore il se remit à pleurer.

« Hélas! dit-il, combien vrai est ce proverbe turc : « Une poule affamée se voit en songe dans le grenier à l'orge! » Je suis misérable, et voilà que je ne rêve que de fortune soudaine! »

Et il se rendormit.

L’inconnu se montra pour la troisième fois.

Maïs son visage était dur, et ce fut d’une voix impérieuse qu’il s’écria :

« Insensé, ne vois-tu pas que je suis ton bon génie, celui qui te protège depuis le jour où tu ouvris les yeux à la lumière du soleil! Lève-toi, je te l’ordonne! Dans la campagne est le vieux noyer, et sous les branches de cet arbre la fortune t'attend. Adieu, enfant, car tu ne me reverras plus! »

Le fils de la veuve se leva.

« Quoi qu'il puisse m’arriver, s’écria-t-il, j'irai où m'envoie mon bon génie! »

S’étant habillé de ses pauvres vieilles hardes, l'enfant éveilla sa mère.

« Ma chère petite pauvre mère, dit-il, donnemoi ta main à baiser et recommande-moi à la miséricorde infinie de Dieu, car je vais te quitter.

— Me quitter? que dis-tu, mon cher petit?

— Durant mon sommeil, mon, bon génie est venu me trouver, et par trois fois il m’a ordonné de me lever et de m'en aller dans la campagne trouver la fortune qui m'attend sous un noyer.

— Ah! mon enfant, n’écoute point ce rêve trompeur! Reste avec ta pauvre mère; nous sommes malheureux, mais notre amour nous soutient dans la misère.

— Non, ma chère petite mère, je veux partir.

J'irai chercher la fortune, . et ainsi tu seras riche et heureuse, et tu auras une agréable vieillesse. »

Puis l'enfant éveilla sa sœur.

« Ma chère petite pauvre sœur, dit-il, laissemoi t’'embrasser sur la bouche et sur les yeux. Je vais à la recherche de la fortune que mon bon génie me montra par trois fois dans mon sommeil. Peut-être demain ne serai-je pas de retour, peutêtre même ne te reverrai-je jamais. Adieu! petite sœur bien-aimée! »

Le frère embrassa longuement sa sœur sur la bouche et sur les yeux, et il quitta la pauvre chaumine.

La nuit était encore toute noire; à peine si quelques étoiles brillaient à travers les gros nuages; le vent grondait; mais le jeune homme, le cœur rempli d'espérance, traversa le village, prit un sentier, puis un autre, et s’achemina dans la campagne vers le vieux noyer que lui avait désigné son bon génie.

Après avoir marché longtemps, il arriva au pied de l'arbre. La lune se montra au ciel, éclairant la vallée; rien, personne n’attendait sous le vieux noyer.

L'enfant s’assit et pleura.

« Pourquoi, s’écria-t-il, pourquoi m’ai-je pas écouté ma bonne petite mère? pourquoi n'ai-je pas suivi ses sages conseils ? Je serais auprès d’elle

pour la consoler dans son malheur, tandis que maintenant je suis perdu dans la plaine solitaire. Combien je suis malheureux! »

Abattu par le découragement et par le chagrin, l'enfant s’endormit.

Il eut un nouveau songe.

Un chevalier armé de toutes pièces, monté sur un vigoureux cheval gris, venait de se montrer à son côté. Un nuage de fumée sortait des naseaux du cheval, et la sueur coulait de son corps, comme s’il avait fourni une longue carrière.

« Enfant, s’écria le chevalier, monte en croupe avec moi sur le cheval gris. »

L'enfant hésitait.

« Monte, te dis-je, ou ce poignard te percera le cœur! »

Effrayé, le jeune homme obéit et sauta sur le cheval gris.

Le jour allait paraître.

« Allons, dit l'inconnu, allons, mon gentil cheval! Nous avons encore à galoper, si nous voulons arriver avant le lever du soleil. »

Et le cheval gris s’élança comme une flèche à travers les broussailles et les taillis, les plaines et les vallées, les collines et les montagnes. Ah! comme il se précipitait! et comme sous ses pas volaient les tourbillons de poussière et les éclairs de feu!

Enfin le cheval gris s'arrêta tout à coup. On était sur un plateau élevé couvert d'herbe drue et de buissons fleuris; une rivière murmurante arrosait ce ravissant endroit de délices, et des bandes d'oiseaux au plumage de pourpre et d’or chantaient à l’envi parmi les bosquets touffus.

« Descends! ordonna le chevalier. »

L'enfant se laissa glisser sur le gazon, et l'étranger reprit :

« Jeune homme, tu cherches la fortune, n’estce pas ?

— Oui, noble chevalier.

— Eh bien! ta fortune se trouve en cet endroit. »

Et il lui offrit une flèche et du feu.

« Tu vois ce gros oiseau perché sur ce buisson; ce sera ta nourriture d'aujourd'hui. Lance-lui ta flèche. »

L'enfant banda son arc, visa l'oiseau et tira. Hélas! il n'avait pas visé juste! Et quand ül se retourna, le cavalier avait disparu.

Plus désespéré que jamais, le fils de la pauvre veuve marcha toute la journée, parcourant le plateau dans tous les sens, voyant mille et mille oiseaux, et ne pouvant en tuer aucun, Enfin, vers le coucher du soleil, il visa un petit oiseau jaune, lui lança sa flèche et le tua.

L'enfant revint à l'endroit où il avait entretenu

LE ROMAN DU RENARD ÿl

son foyer, et, ayant déplumé son gibier, il le fit rôtir, le mangea, puis songea à dormir. Il lui fallut se coucher à la belle étoile, un mouchoir sur la tête pour se garantir le visage contre le froid de la nuit.

Le matin du deuxième jour, l'enfant reprit sa flèche et s’en alla à la chasse. Au coucher du soleil, il revint avec deux oiseaux qu'il avait tués.

Il était assis devant le foyer où rôtissaient ses deux pièces de gibier, quand il s’entendit appeler.

« Le salut soit sur toi, Ô étranger! »

Il se retourna et vit un Renard affamé, exténué, mourant, qui se soutenait à peine sur ses jambes chancelantes.

« Sois le bienvenu, mon frère! répondit l’enfant. »

Le Renard s’approcha et s’assit devant le feu.

« Vois, dit-il, je meurs de faim; depuis huit jours je n’ai pas trouvé à manger.

— Tu seras mon hôte, mon cher frère! »

Et quand les oiseaux furent rôtis, le jeune homme en donna un au Renard et garda l’autre pour lui-même.

Le pauvre Renard mangea la pièce de gibier offerte si généreusement par l'étranger, et il revint à la vie. |

« Sois le bien remercié, Ô bon jeune homme!

dit-il. Si tu le veux bien, je serai ton hôte et ton gardien ; je veillerai sur toi durant ton sommeil. »

L'enfant se coucha et s’endormit, et le Renard veilla sur son sommeil.

Le matin venu, le fils de la pauvre veuve s’en fut à la chasse. Au coucher du soleil, il revint avec trois oiseaux qu'il avait tués.

Le Renard était assis devant le foyer, quand arriva un Loup affamé.

« Pourquoi courir, dit le Renard? Viens auprès de moi; j'ai un maître fort bon et fort charitable qui me nourrit de fin gibier et qui te nourrira de mêmel »

Aussi le Loup s’approcha de l'enfant et lui dit :

« Le salut soit sur toi, Ô étranger!

— Sois le bienvenu, mon frère! répondit le jeune homme.

— Vois, je meurs de faim; depuis huit jours, je n'ai pas trouvé à manger.

— Tu seras mon hôte, mon cher frère! »

Et quand les oiseaux furent rôtis, le jeune homme les partagea; il en donna un au Renard, un autre au Loup, et il garda le troisième pour lui-même.

Le quatrième jour, l’enfant tua quatre oiseaux et il les partagea entre le Renard, le Loup et l’Ours affamé qui était venu à son foyer; il garda la quatrième pièce de gibier pour lui-même.

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Le cinquième jour, l'enfant tua cinq oiseaux, et il les partagea entre le Renard, le Loup, Ours et le Singe affamé qui était venu à son foyer; il garda la cinquième pièce de gibier pour luimême.

Le sixième jour, l’enfant tua six oiseaux, et il les partagea entre le Renard, le Loup, l’Ours, le Singe et le Chacal affamé qui était venu à son foyer; il garda la sixième pièce de gibier pour lui-même.

Le septième jour, l’enfant tua sept oiseaux, et il les partagea entre le Renard, le Loup, l’Ours, le Singe, le Chacal et le Faucon gris affamé qui était venu à son foyer ; il garda la septième pièce de gibier pour lui-même.

Le fils de la veuve allait chaque jour à la chasse et il tuait sept oiseaux qui servaient à sa nourriture et à celle de ses hôtes. Aussi ceux-ci disaient:

« Le salut soit sur notre maître si bon, si charitable et si généreux ! Que Dieu lui donne longue

vie et bonheur! »

Un jour, tandis que le jeune homme était à la chasse, le Renard s’assembla avec les quatre animaux et aussi avec le Faucon gris.

« Mes chers compagnons, dit-il, nous avons un maître généreux qui nous traite avec une bonté sans pareille; sans lui, nous serions morts de faim et notre corps depuis longtemps aurait

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servi à nourrir les vautours. Il ne s’occupe que de pourvoir à tous nos besoins; il travaille sans relâche dans cette contrée déserte afin de tuer les oiseaux qui serviront à notre nourriture. Mais que faisons-nous pour lui? Rien. Tout lui manque; il couche en plein air, sans tente et sans aucune couverture de laine pour se préserver du froid de la nuit; il n’a ni vases pour sa cuisine, ni beurre, ni blé concassé pour apprêter le pilau; partout, les plus pauvres boivent du café pour leur plaisir, et lui en est privé.

— C'est vrai! approuvèrent les animaux.

— C'est vrai! dit le Faucon gris.

— Eh bien! continua le Renard, aidons notre cher petit hôte ; fournissons-le de tout ce dont il a besoin pour mener une agréable existence. C’est la saison où les Nomades se déplacent ; enlevonsleur les tentes, les ustensiles de cuisine, le beurre et le blé concassé. |

— C’est juste! approuvèrent les animaux.

— C'est juste! dit le Faucon gris.

— D'abord, reprit le Renard, nous devons nous choisir un chef qui nous dirige. Nommons un roi.

— Tu seras notre roi! s’écrièrent d’une seule voix les animaux et le Faucon gris. N’es-tu pas notre chef par droit d'ancienneté? car tu es venu le premier au foyer du bon jeune homme. »

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