‹ Traditions Populaires Du DoubsChapitre 1 sur 12 · APERÇU GÉNÉRAL SUR LES TRADITIONS POPULAIRES DE LA FRANCHE-COMTÉ · texte numérisé non relu

APERÇU GÉNÉRAL SUR LES TRADITIONS POPULAIRES DE LA FRANCHE-COMTÉ

« La vieille Séquanie est peut-être le pays le plus gaulois de France par la conservation de ses Traditions. »

(Henri Martin).

Je crois avoir poussé asse\ loin mes recherches sur les traditions populaires, pour pouvoir affirmer qu'aucune contrée de V Univers, pas même V Allemagne, VÈcosse et V Irlande, ne V emporte sur la nôtre pour la richesse, la variété et surtout pour V intérêt de ses traditions locales.

Je me suis demandé bien des fois , depuis vingt ans que f étudie cette matière, ce que Von devait entendre, au juste, par ces expressions : Traditions populaires. J'ai pensé que Von pouvait ranger d'abord, sous cette dénomination, les légendes miraculeuses, « ces harmonies de la religion

(i) Un f ragment de cet aperçu général a été lu. en 1873 dans une séance publique de la Société cPEmula-, lut ion du Doubs<

et de la nature », comme les appelaient Châteaubriand et Montalembert, où la foi et la poésie chrétienne se confondent dans une union si intime, que l'Eglise ne saurait ni les avouer y ni les proscrire d'une manière absolue. J'ai cru que Von devait mettre dans le même ordre de choses et d'idées les chroniques merveilleuses des époques chevaleresques et guerrières , récits souvent en dehors de l'histoire, où figurent cependant des personnages historiques, avec les vices où les vertus qui les caractérisent aux yeux du peuple :

sortes de broderies variées à l'infini, sur un canevas quelquefois réel et quelquefois supposé. Je me suis enfin déterminé à renfermer dans le même cadre des contes populaires, plus nombreux encore, que la fantaisie, l'ignorance ou la superstition des siècles paraissent avoir imaginés.

Prises ainsi dans leur ensemble, les traditions populaires cvmp osent certainement l'histoire la plus pittoresque et la plus poétique d'une contrée, non-seulement celle des faits mémorables qui s'y sont accomplis, mais encore celle des mœurs, des usages et des croyances du peuple, dont elles représentent, avec une fidélité parfaite, la physionomie morale^

Vit

le caractère particulier et distinctif.

Ainsi, Ton peut juger de la ferveur de la foi dans une province, par V examen attentif de ses traditions religieuses ; on peut apprécier son patriotisme par les traditions qui tiennent à ses origines et à ses exploits militaires ; on peut enfin se rendre compte de ses aptitudes poétiques par la variété même de ces récits fabuleux, qui sont comme les fruits spontanés de son imagination et de sa verve caustique.

Nos ancêtres, les Séquanes, ne nous ont laissé aucun monument écrit de leur littérature. Cependant chaque peuple a eu la sienne, et V histoire nous redit, depuis deux mille ans, que les poètes de la nation gauloise en étaient à la fois les prêtres, les législateurs et les historiens. Où retrouverons-nous les traces de cette littérature sans livres de nos pères, si ce n'est dans ces traditions mythologiques qui sont parvenues jusqu'à nous, et qui n'ont absolument rien de commun avec la mythologie des Grecs et des Romains ? D'où viendrait ce goût inné et persistant des habitants de nos campagnes pour les histoires merveilleuses, pour les contes satiriques qu'ils composent eux-mêmes, maU gré leur ignorance des premières règles de

l'art, si ce n'est d'une prédisposition originelle, d'un instinct poétique héréditaire ?

A plus d'un point de vue, la recherche et l'étude de nos traditions doivent donc paraître utiles et intéressantes.

Les éléments de cette curieuse étude sont beaucoup plus multipliés qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Ils se présentent en foule au chercheur qui daigne s' en soucier . On les trouve dans les ruines de ces vieux châteaux dont la féodalité du moyen-âge avait en quelque sorte hérissé la cime de nos montagnes ; dans les enceintes aujourd'hui désertes de ces antiques monastères auxquels notre province doit la plupart de ses défrichements et la première instruction de ses habitants ; dans ces grottes profondes que la nature a creusées dans notre sol, comme pour servir de demeure à une multitude d'êtres fabuleux ou de refuge au peuple dans des temps de calamités. Il n'est à vrai dire pas de fontaine, de lac, de rocher, de chapelle ou d'oratoire dans notre province, qui n'ait sa tradition. Les forêts, les prairies, les rivières ont aussi les leurs, où figurent les Dames blanches, les Dames vertes, les Follets, les Vouivres

et les Fées. Cet arbre séculaire, dont les vents ont déchiré les rameaux, dont la foudre a plus d'une fois brisé la cime et dont la cognée du bûcheron n'a pas encore entamé le cœur, ne Vappelle-t-on pas T Arbre des Sorciers ? N'est-ce pas sur cette pelouse aride et inculte, dans cette clairière sauvage et désolée que se jouait à minuit, le jeudi (i) de chaque semaine, les prétendues scènes de ces comédies infernales} N'ave^vous pas rencontré quelquefois, dans vos voyages, un pont rustique jeté audacieusement sur un abîme, entre deux rocs gigantesques, et ne vous a-t-on pas dit, quand vous le traversiez en tremblant, que ce pont était le Pont du Diable ? Les chemins de fer n'ont encore point de

(i) « J'ai estimé autrefois, dit Boguet, dans son livre intitulé Discours des Sorciers (ch. XX), que le sabbat se tenait seulement la nuit du jeudi, parce que tous les sorciers que j'ai vus, du moins la plupart, Vont ainsi rapporté ; mais depuis que fai lu que quelquesuns de la même secte ont confessé qu'ils s'assem* bl aient les uns la nuit dît lundi au mardi, les autres la nuit du vendredi au samedi, les autres encore la nuit qui précède le jeudi ou le dimanche, j'ai de là conclu qu'il n'y avait point de jour certain et assuré pour le sabbat et que les sorciers y vont toutes et quantes fois qu'il plaît à leur maître, encore qu'il n'y a point de doute que le jeudi ne soit le jour le plus commun pour ce regard* »

traditions, malgré la fantasmagorie qu'un écrivain moderne a intitulée : Le Train Fou (i) ; mais nos anciennes rouies, à présent délaissées par le voyageur, en comptaient presque autant que de bornes kilométriques. Le Granvalier (2) les savait, et il était rare que, dans la diligence, il ne se trouvât personne pour les dire et les apprendre à ceux qui pouvaient les ignorer encore.

On n'allait guère autrefois de Dole à Montbéliard sans ouïr conter, chemin fau sant, la tradition du Pas de Roland, ou celle de Frédéric Barberousse, attendant dans sa grotte, comme ailleurs Charle-

(1) On a vu paraître en France un certain nombre de brochures sous le titre de Traditions, de Chroniques et de Légendes, mais qui ne sont ni des légendes, ni des .chroniques, ni des traditions. Ce sont des romans et des nouvelles, que F Héritier de VA in a très justement comparés à ces meubles moyen-âge qui, encore tout pleurant de leur sève, malgré les siigma-^ tes d'une vermoulure factice, sortent de nos ateliers d'ébénistes avec des compartiments à la moderne. La tradition ne peut en effet , sans boiter, prendre V allure du roman et de la nouvelle. Elle veut garder sa marche et son costume ; elle repousse les ajustements étrangers, qui lui feraient perdre toute sa fraîcheur.

(2) Le Granvalier est encore un type du vieux temps qui va disparaître, mais dont la figure a été heureusement esquissée par Mf X. Marmier dans ses Nouveaux Souvenirs de Voyages.

magne, que sa barbe ait fait trois fois le tour de Vimmense table de pierre devant1 laquelle il est assis, pour reparaître dansle monde et V étonner encore par de nou^i veaux prodiges. On ne passait point Rochefortsans recueillir la tradition de cette , jeune bergère qui, poursuivie par des soldats, se précipita dans le Doubs, du haut d'un rocher, en se recommandant à la Vierge, et qui tomba miraculeusement, sans se faire aucun mal, sur le ga^on de la prairie voisine. Après l'histoire du Saut de la Pucelle, venait celle de la Fontaine de Châtenois, qui rajeunissait les femmes, à la condition qu'elles eussent été fidèles Un an et un jour à leurs maris ; celle des Rois Mages d'Estrabonne et de la source salutaire dont ils dotèrent ce village: Puis arrivait celle de Montferrand, où Von disait qu'un prêtre mort depuis vingt ans sortait chaque nuit de son tombeau pour chercher un vivant disposé à servir sa messe — une messe quai avait autrefois omis de dire à Vintention d'un trépassé. — A peine avait-on achevé le récit de la Messe du Revenant, qu'à Grandfontaine on rappelait que saint Germain ayant été décapité en ce lieu par des hérétiques, reçut sa tête entre ses bras et se

dirigea, sous la conduite des anges y jusqu'aux portes de l'abbaye de Baume. Près d'Avanne, on montrait la Maie Combe où, par le fait d'une trahison diabolique, les citoyens de Besançon essuyèrent une sanglante défaite. Au sommet de Rosemont, on signalait la place de cette forteresse archiépiscopale que le peuple de la cité ne voulut souffrir, et qu'il détruisit de fond en comble trois jours après son achèvement.

D'autre part, c'était la Grotte des Apôtres de Besançon, que Von indiquait en racontant^ parmi d'autres faits miraculeux, l'histoire de cette Mauve fleurie qu'une pèlerine, la sœur de saint Grégoire de Tours, y trouva en faisant sa prière, et dont la vertu rendit la santé à son époux*

On ne pouvait sortir de Besançon sans avoir recueilli à pleines mains les traditions populaires qui y abondent : entre autres celles de Jacquemard et des Boussebots, de Barbisier et de la Place Labourey. Plus loin on trouvait celle de la Femme sans tête ; du Confitemini ; des Rancenières ; de la Combe d'Huche ; de la Combe de l'Homme mort, dans la forêt de Chaillu^ ; du Géant de Châtillon-le-Duc, dont le squelette occupe, dit-on^ sous la terre, cinq mètres et

plus de longueur; des Bonnes Fées da la Roche de Palente .; de la Dame verte de Thise ; de Notre-Dame d'Aigremont ; du Saut de Gamache ; du Chêne marié qui figure encore sur la carte de V Etat-Major, et du Fauteuil de Gargantua.

Combien d'autres histoires populaires nous trouverions sans nous éloigner beaucoup de la grand' r otite.

Baume, encore plus connu peut-être aujourd'hui par la renommée de ses Craquelins, ses Confitures et de ses Pâtes de coing que parles fastes glorieux de son antique abbaye, nous fournirait en passant un abondant tribut de récits légendaires ; nous y trouverions la tradition de Gontrand et celle de Sainte Odille, les légendes de Buin> de la Fâchée et de l'Ermite de Chatard.

Clerval nous donnerait le merveilleux récit des couches plantureuses de la dame de Montfort ; Montbéliard, le mythe si gracieux de la Tante Arie, cette divinité des enfants, cette fée bien-aimée des chaumières, que Masson chanta dans la Nouvelle Astrée.

A Mont joie, tout le monde sait encore la Légende de sainte Claudine qui, portant un jour dans les plis de son manteau plu~

sieurs pains qu'elle allait distribuer aux malheureux, rencontra fortuitement un père avare et méchant. Celui-ci, la voyant accablée sous le poids de son fardeau, lui demanda vivement ce qiûelle portait, et sans attendre sa réponse, découvrit ce qu'elle s'efforçait de cacher; or., les pains avaient été remplacés par des touffes de roses blanches et rouges, les plus fraîches et les plus belles du monde.

A Mathay, on parle toujours delà Sirène du Doubs ; à Maîche, de V affreux Revenant du Manoir; ailleurs, du Chevalier de Clémont, du Sylphe du Vaux de Roche et du Dragon de Dung.

Nos découvertes surpasseraient nos espérances, si nous avions le temps d'explorer la vallée de la Lotte depuis le Vald'Amour à Saint -Gorgon ; la vallée du Cusançin depuis la retraite glacée de Vondine Vénéla à la Fontaine de l'Ermite ; la vallée du Dessoubre depuis Saint-Hippolyte à Consolation, à la Roche du Prêtre et au pays de Vennes. Dans la vallée haute du Doubs, nous verrions cette cataracte à la fois gracieuse et redoutable, tant de fois décrite par nos romanciers, chantée par nos poètes et reproduite par le burin ou le pinceau de nos paysagistes. Sur le bord

de cet abîme, où le fleuve tout entier -s'élance comme un coursier indompté, nous entendrions redire la lamentable histoire de ces jeunes époux qui, un jour de printemps, étaient venus célébrer dans ces lieux la fête de leur bonheur* Tout à coup la nacelle qui berçait sur l'onde perfide tant de jeunesse et tant d'espérance, est, emportée par le courant irrésistible. Un cri d'effroi retentit. Les échos lointains le répétaient encore, que déjà tout avait disparu pour jamais dans le gouffre insondable. A quelques jours de là, seulement, ajoute la tradition du Saut du Doubs, un% pêcheur delà vallée

« Retrouva dans sa basse un bouquet d'oranger. »

Non loin ^du saut du Doubs, sur le lac même de Chaillexoh, on nous montrerait cette Grotte des Fees qui dut être abandonnée par elles quand Frédéric-Guillaume III y entra en conquérant, et fit graver son nom sur V arcade, afin d'apprendre à tous que cet asile, jusqu'alors inviolable, n' appartenait plus dux fées, mais au roi de Prusse.

Nous visiterions successivement Morteau, Montbenoit, Pontarlier et Mouthe, et cette partie de notre pays nous appa-

r attrait comme la terre classique de la tradition ; car c'est là que nous apprendrions, entre mille récits merveilleux, les légendes de Notre-Dame de Bonnevaux, de Remonot, de Montpetot, de Damvauthier et de Sainte-Colombe ; la tradition du Château de Volson, du Champ du Sang, de l'Eglise des Fontenottes et de là Pierre du Serment, de Berthe de Joux, des Dames d'Entreporte et de Charles le Téméraire, visité clans son camp, au pied du Laver on, parle fantôme d'un guerrier tué à Morat.

Dans le Jura, nous aurions à faire une aussi riche moisson, soit en nous appyrochant du château de Partey; famèux dans nos traditions par les esprits divers qui y apparaissent pendant la nuit, soit en pénétrant dans la forêt de Mont-Saint, lieu redouté, où Von ne se hasarde guère à des heures tardives, parce qu'il est réputé pour être un rendez-vous de revenants et un théâtre effrayant d'apparitions nocturnes.

A Poligny, on nous raconterait l'histoire de cette fameuse Pierre qui Vire (i),

(i) // existe en Franche-Comté plusieurs curiosités naturelles du même genre, notamment le Moine, à Mouthier-Haute-Pierre ; Ïoum-Tâtre, à Clèron ; la Pierre qui Tourne, à Champey, canton d' s Hèricourt ;

du Mont Saint-Savin et celle de la Fontaine de Sainte Colette ; à Salins, la légende du Prieur et celle de Saint Anatoile.

A Noçeroy, sur les bords de la Serpentine, on nous redirait la légende de Notre- Dame de Mièges, et nous voudrions relire encore dans les Contes de la Veillée de Ch. Nodier, la Légende de Béatrix et de Notre- Dame des Épines Fleuries, alors même que nous la savons par cœur \

Au bord du lac de Bonlieu, sur le rocher où fut bâti le château de l'Aigle, nous évoquerions le souvenir de ces dou\e Vaudrey dont le Coup de Lance était si redoutable, la devise si hautaine et si digne de leur courage : J'ai Vallu, Vaux et Vaudrey.

Non loin d'Arinthod, entre les vallées de V Ain et de la Valouse, nous entendrions parler des Dames de Pierre ou d'Oliferne et de la fin tragique de ces trois filiales princesses dont les âmes sont encore errantes et plaintives parmi les ruines de leur antique manoir.

Onpourrait croire que la Haute-Saône

l'Homme de Pierre, sur la Valouse ; la Pierre Tournoie, à Charte^ etc. Chacune de ces piefres a son

histoire particulière que la tradition perpétue.

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est bien moins pourvue que le Doubs et le Jura en fait de traditions populaires. La vérité est peut-être qu'elles y ont été jusqu'à ce jour moins cherchées que dans le Jura et dans le Doubs. N'avons-nous pas, en effet, à Autrey, la célèbre et émouvante histoire de Gabrielle de Vergy qui, avant d'épouser le sire de Fayel, avait aimé Raoul de Coucy, ce noble ménestrel à la fière devise :

a Je ne suis ray, ne duc, prince, ne conte aussi, « Je- suis le sire de Coucy. »

Raoul, malheureux, chercha d'abord quelque soulagement à sa peine en composant des chansons naïves en V honneur de Gabrielle ; mais bientôt, le désespoir dans Vaine, il partit pour la guerre sainte, et là-bas, en Palestine, il chantait encore d'une voix dolente :

(c En périlleuse aventure,

« M'avez, âmors, atorné,

« Quand pour vous n'a de moi cure

« Celle à qui m'avez donné ! »

Mais aux jours de bataille, il reprenait toute son ardeur .Depuis deux ans, il

semblait en vain braver le sort des combats, quand un jour un trait fatal traverse sa cuirasse et le blesse mortellement. « Lorsque mon cœur aura cessé de battre, dit-il a son écuyer, tu le prendras dans ma poitrine et tu le porteras à Gabrielle. » Après la mort de son maître, le fidèle êcuyer plaça le cœur de Raoul dans un ècrin précieux, puis s* embarqua pour la France. Il arriva près d'Autrey, aux portes du vieux manoir des Vergy.

Le sire de fiayel, qui revenait de la chasse avec ses veneurs, demande à Vècuyer ce qu'il porte dans sa cassette. « Cet ècrin, dit Vècuyer renferme le cœur d'un poète et d'un preux chevalier, de mon maître, le sire de Coucy. « Quand mon cœur aura cessé de battre, m'a-t-il dit, prends-le dans ma poitrine et le porte à celle que f aimais, à la dame de Fayel. » — « Je connais cette dame, reprit vivement le comte, en arrachant V ècrin au loyal messager : je te décharge de ta mission. » A peine arrivé dans son manoir, Fayel fait préparer un mets avec le cœur de Raoul et le fait manger à Gabrielle. Mais à peine elle a mangé, que des ruisseaux de larmes coulent de ses yeux. Fayel, alors, lui dit d'un ton railleur : « Le cœur de la

colombe a la vertu de rendre triste et de faire pleurer ; mais il paraît, Madame, que le cœur de la colombe n'est rien au prix de celui-ci. Vous vene^de manger le cœur du chevalier amoureux et poète qui a chanté vos attraits. » — « Raoul ! s'écrie-t-elle, oh ! infamie ! Je restais étrangère à Raoul vivant ; mais voilà que je sens mon âme se rouvrir aux chants du ménestrel. Je lui jure dès ce moment un éternel amour, et jamais aucune autre nourriture n'ira souiller dans mon sein le. cœur de Raoul de Coucy. » A quelques jours de là, Gabrielle mourut, moins de faim que d'amour.

W avons-nous pas encore, à Champlitte, la tradition de son château défendu par une vaillante femme, en souvenir de laquelle la porte Nord-Est du manoir reçut et garda le nom de Porte Claudine ?

Au château d' Oiselay, n'est-ce pas encore une femme que la tradition nous montre sur la brèche, arrachant une hallebarde aux mains d'un officier ennemi, le tuant et taillant en pièces des soldats étonnés de rencontrer dans une femme un tel héroïsme ? Après la chronique chevaleresque de Jeanne cfOiselay, nous trouverons à Ray, ou peut-être à Beaujeu, Vhis-

mi

toire populaire de cette jeune châtelaine qui, attaquée dans son manoir par des prétendants indignes de son cœur et de sa main, se précipita du haut d'une tour> laquelle, en mémoire de sa mort tragique, retint le nom de Tour de Rose ou de Tour d'Amour.

A Colombin, près de la source de la Charcenne, nous recueillerons de la bouche du peuple une précieuse tradition qui, venant heureusement suppléer à Vinsuffisance des textes historiques, nous révélera, en ce lieu, le passage de Jules César et y fixera la place d'une grande bataille.

« Autrefois , la Char senne avait un autre nom.

« On l'appelait Senne, et alors ce mot vovtlait dire de Veau.

« Or, Jules César ayant remporté une grande victoire à Colombin, la terre fut trempée de sang jusqu'aux conduits souterrains de la source.

u Lorsque le général, mourant de soif, y accourut pour boire, le sang V avait devancé.

— « O Senne, pour cent lieues de pays dont tu seras reine, une goutte d'eau pure !

« Mais là Senne continuait à vomir du sang.

— « Pour mon empire, qui s'étend aussi loin que le cours des fleuves et sur les îles de la mer, une goutte d'eau pure !

« Le Senne vomissait toujours du sang.

— - « Pour mon nom, ô Senne... que la victoire m'aura coûté cher !

— « Je retiens ce mot, dit la Senne, js retiens ce mot qui fera durer le souvenir de ta visite. Va, tu ne me reverras plus!

« Et depuis ce temps, la Senne a pris le nom de Chère-Senne.

« C'était au temps de nos ancêtres les Gaulois. Maintenant, les arbres ne veulent plus croître sur Colombin, et les bruyères qui y poussent sont encore marquées de sang (i). »

N'avons-nous pas aussi, à Vesoul, la tradition de cette montagne aiguë qu'un druide appela le Tombeau du Soleil ; celle

(i) Cette légende, publiée pour la première fois par M. J. . Quicherat, dans sa Conclusion pour Alaise (p. 41), a été reproduite par M. A. Delacroix, dans Alaise et Séquanie {p. 142), et par M. A. Castan, dans ses Préliminaires du Siège cTAlesia {Mémoires de la Société émulation du Doubs, 5e série, t. ix, 1864,

de cette vigne fameuse que le roi avait promis de donner aux gens qui, après un an de mariage, ne se seraient jamais repentis de s'être mariés, et qui, depuis, diton, n'a pu être encore obtenue par personne ; et celle de ce Débordement miraculeux du Frais-Puits, qui, en 1557, obligea fortuitement le baron allemand Polviler à lever le siège de Vesoul, en abandonnant aux Vésuliens : échelles, artillerie, tambours et bagages, « voire, chose incrédible entre les Allemands, dit Gollut, les bouteilles mêmes et les barils remplis de* vins ! »

A Charie^, on pourra nous rappeler Vhistoire de la Pierre Tournoie ; à Montai gu, on nous entretiendra des apparitions de la Dame blanche du château; à Rapt, Ch. Nodier nous scandaliserait peut-être un peu lui-même, en nous contant les amours de la Dame verte et du Moine rouge ; mais à Chauvire^, le sort de l'infortunée Béatrix nous arrachera certainement des larmes de pitié.

A Faucogney , enfin, nous voudrons savoir ce que Von dit encore de ces Douze • Fées des Vosges, qui ont leur mystérieuse demeure sur le plateau de la montagne nommé la Planche aux Belles Filles. ^No us

voudrons savoir surtout si la Planche aux Belles Filles ne nous a pas été ravie naguère pour être comprise dans les territoires annexés à la Prusse ; et notre cœur battra d'aise encore quand nous saurons que, malgré nos malheurs, les Belles Filles sont restées françaises !

Cette excursion dans le vaste domaine de nos traditions franc-comtoises est bien trop rapide pour être suffisante. J'aurais voulu pouvoir, si les bornes d'une préface me Vêtissent permis, mettre en lumière quelqttes-unes des lois suivant lesquelles se forment, se modifient et se perpétuent les traditions populaires. J'aurais voulu pouvoir mieux montrer, par une série d'exemples empruntés à différents lieux et à différentes époques, de quelle manière j'estime que Von doit s'y prendre pour cueillir d'une main légère ces fleurs sauvages des ruines, et faire bénéficier V histoire de leur parfum. Je dois me borner à rappeler sommairement ce qui a été fait jusqu'à ce jour pour sauver de l'oubli quelques-uns de ces récits d'autrefois, et ce qui pourrait être fait encore dans notre province pour assurer la conservation de ces simples fragments, de ces restes mutilés d'un immense trésor de poésies populaires.

Pourquoi, me dira-t-on, V étude des légendes et des traditions, ces naïves épopées de Venfance et du peuple, a-t-elle été si longtemps négligée, qiV elle ne date guère que du commencement de ce siècle ? Nous comprendrons, en y réfléchissant un peu, que les latinistes de la Renaissance et les écrivains élégants du siècle de Louis XIV aient eu d'autres sujets de préoccupation* Notre belle langue néo-latine atteignait alors un degré de formation que Von considérait comme le degré suprême de son perfectionnement. Plus claire, mais moins concise que celle de Rome, au temps d' Auguste, elle s'efforçait encore d'en atteindre la précision et de s'épurer à la douce euphonie du langage des Hellènes,

« Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. »

Aussi, à cette époque, et encore longtemps après, toute idée qui n'avait pas passé à la filière des Grecs et des Romains était réputée barbare. Toutes les ressources de la poésie semblaient alors être renfermées,, comme Vobservait malicieusement Nodier, dans le Pantheum Mithicum et dans le Dictionnaire de la Fable.

Boileau lui-même, le judicieux Boileau, n'avait pas compris ce que les dogmes et les ^mystères de la religion catholique avaient de compatible avec V art et la poésie. Nous avons tous appris par cœur dans notre enfance ces vers indignes de V illustre ami de Jean Racine :

' « De la foi d'un chrétien les mystères terribles

« D'ornements étrangers ne sont point susceptibles.

« L'Evangile à l'esprit n'offre de tous côtés

« Que pénitence à faire et tourments mérités. »

(Art poétique. Chant ni0).

Les poètes, suivant Boileau, ne devaient donc chercher leurs inspirations que là où les poètes grecs et latins avaient cherché les leurs. Cependant, on ne croyait pltiSy depuis Socrate et Lucien, aux fantômes des mythologues. Le Christianisme avait opéré une réforme complète de V ancien monde et avait ouvert le cœur de Vhomme à une fotile de sentiments que les anciens n'avaient pas connus. Une poésie nouvelle était née avec d'autres mythes et d'autres histoires. C'était "line nouvelle source d'inspiration à laquelle ne pouvaient puiser utilement les beaux esprits et les philosophes matérialistes du

dix-huitième siècle. Ces habiles artisans de la parole, qui rejetaient d'une manière à peu près absolue V emploi du merveilleux chrétien dans V épopée — comme s'ils eussent ignoré les chefs-d'œuvre qu'avaient produit le Dante, le Tasse, le Camoens, Milton, Gessner et autres, — dédaignèrent, à plus forte raison, nos traditions religieuses si variées et quelquefois si belles, sous V orgueilleux prétexte que ces légendes ridicules étaient indignes de leur attention et de leur gravité. Elles demeurèrent donc forcément reléguées à la veillée des chaumières, où elles n'eurent longtemps d'autres conservateurs que la mémoire des hommes, la sensibilité des femmes et la crédulité des enfants.

Mais tant de récits modernes, palpitants d'intérêt, sont venus interrompre les récits d? autrefois, qu'il n'est pas surprenant qu'on les oublie. La Révolution, les guerres fameuses de la République et de l'Empire, les grandes inventions modernes, ga\, chemins de fer, télégraphes électriques, tant d'événements se précipitent depuis un siècle, qu'ils laissent à peine aux populations le temps de respirer. Les plus longues soirées ne suffisent plus aux entretiens qui ont pour objet

les choses actuelles. On n'écoute plus les récits des vieillards ; on prête V oreille au ■jeune homme qui lit le journal.

«Au nom de l'histoire, s' ècrie-t-on, ne se présenter a-t-il pas quelqu'un qui soit ému de compassion pour ces pauvres traditions qui s'en vont finir ? Quand elles sont expirantes, n'y aura-t-il personne qui se dévoue à aller recueillir le dernier souffle de leur agonie (i) ? »

Ils allaient donc se perdant de jour en jour ces vieux récits populaires, ces rustiques fabliaux, humbles productions des esprits incultes, poésies primitives du pâtre et de la fileuse, ces trouvères de nos hameaux.

Enfin, quelques hommes avisés devinèrent qu'il y avait là une mine précieuse à exploiter, et ils en découvrirent les premiers filons. Bientôt les poètes et les romanciers en profitèrent comme d'habiles accapareurs. Les traditions locales furent aussi recherchées avec empressement par les voyageurs et les historiens. Les excursions des voyageurs, dit Nodier, ne leur ont pas montré une famille sauvage qui ne racontât quelques étranges histoi-

(i) Préface de Grimm*

res et qui ne plaçât dans les nuages de son atmosphère ou dans les fumées de sa hutte je ne sais quels mystères surpris au monde intermédiaire. Les légendes, avec leurs ingénieuses fictions et leurs enseignements naïfs, ajoute de son côté M. X. Marmier, furent plus d'une fois utiles à V etnographe pour établir la filiation des peuples, à défaut d'autres documents.

Malgré nos prétentions nationales, tin •peu diminuées depuis quelque temps, ati titre ^'initiateurs de V humanité, nous sommes forcés de reconnaître que ce sont les frères Grimm, en Allemagne, qui, les premiers, ont publié des traditions populaires. Aidés de plusieurs de leurs amis, les Grimm commencèrent leurs recherches et les poursuivirent pendant dou^e ans, interrogeant les souvenirs de leurs contemporains et scrutant les archives des communautés et des paroisses.

Ces chercheurs infatigables ont consulté toutes les sources écrites et notamment plusieurs livres aujourd'hui fort rares des seizième et dix-septième siècles. Ils ont fait une ample moisson dans les ouvrages de Praetorius sur les traditions des bords de la Saale et de VElbe. Prœtorius écrivait dans la seconde moitié du

dix-septième siècle. Dans le long temps qui s'est écoulé jusqu'à la publication du recueil d'Otmar, en 1880, à peine trouvet-on, quelques bluettes sur les traditions allemandes, par Musœus et M'nc Naubert, mais pas un livre.

Les recueils de Bùsching, en 1812, et de Gollschalk, en 1814, ne contiennent qu'une douzaine de traditions allemandes.

En 1815, un nombre aussi minime de traditions suisses sont publiées par Wyss.

Ce que Von possédait avant Grimm, en ce genre, était donc peu considérable. Le traité de Dobenech, qui parut en 1815, sur les superstitions, ne contient d'ailleurs que des vues plus ingénieuses que solides sur la poésie populaire.

Grimm a profité de tous les travaux de ses devanciers et de ses contemporains, et il s'est montré très minutieux dans ses recherches formant deux volumes in-8°.

Grimm a fait école. Son exemple fut suivi par d'autres chercheurs allemands qui recueillirent les diverses légendes de leur pays. Le goût de ces choses, une fois inspiré, gagna successivement le Danemark, la Suède, la Norvège, l'Angleterre, l'Irlande, les Pays-Bas et la Suisse. Par*

tout on voulut faire comme Grimm, écrire, sous la dictée des gens dit peuple, les traditions des rues et des champs.

En Italie , Straparole a recueilli les contes populaires de V enfance, dans ses Nuits facétieuses.

Le napolitain Basile, dans son Pantamerone, plus connu peut-être en Allemagne qu'à Naples même, a tâché de noter non-seulement les narrations populaires, mais encore le dialecte de son pays. Avant d'être conquis par les Allemands, Basile avait été pillé par Go\^i, Lippi Wieland, peut-être même par notre Perrault.

Un èvêque de Bisceglie, Mgr Pompeo Sarnelli, ne dédaigna pas d'écrire en napolitain une Posillicheide dans laquelle il rapporte cinq nouvelles racontées après un souper, sur la colline du Pausilippe, par quatre petites paysannes et leur mère, avec beaucoup de vivacité et de naturel.

Vittorio Imbriani, à Milan et à Florence; Gubernatis, à Santo Stefano ; Bernoni, à Venise ; Mme Coronedi Berti, à Bologne, ont exhumé des trésors que les frères Grimm leur auraient enviés.

La Sicile a été explorée avec beaucoup de succès par Mme Laure Gensenbach. Gui-

seppe Pitré, de Palerme, a déjà publié dix volumes sur la littérature populaire de son pays : chansons, récits, nouvelles, contes de fées, et il annonce encore des études sur les jeux d'enfants, les proverbes et les fêtes.

Le goût de ces mêmes recherches s'est enfin développé dans quelques-unes de nos provinces de France (i),

« Hâtons-nous, disait Ch. Nodier, demain peut-être il sera trop tard..., hâtons-nous d'écouter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées, avant qu'il en ait rougi et que sa chaste poésie, honteuse d'être nue, se soit couverte d'un voile, comme Eve exilée du Paradis. »

Trois fois, de 1834 à 1838, V Académie de Besançon mit au concours le sujet suivant : Recueillir les Traditions de la Franche-Comté ; signaler les événements auxquels elles peuvent se rattacher, ainsi que les traits de mœurs locales qui y correspondent ; enfin, indiquer le parti qu'on en pourrait

(/) M. Champ fleur y m'écrit, à la date du 20 août i8j6, qu'il a recueilli dans sa bibliothèque la majeure partie des brochures et livres ayant trait à la matière, et que V ensemble tient aujourd'hui plusieurs longs rayons, rien que pour la France.

tirer, soit pour l'histoire, soit pour la poésie. »

C'était demander beaucoup, sans en avoir l'air. C'était demander presque en même temps un Macpherson et un Walter Scott. On se contenterait volontiers, je pense, en attendant, d'un Grimm ou d'un Perrault.

Deux Franc-Comtois, Désiré Monnier, du Jura, et Clovis Guyornaud, de Besançon, répondirent seuls à V appel de V Académie. Ils présentèrent successivement deux recueils incomplets, quoique volumineux. On reprocha au premier d'avoir, en quelqiie sorte, dénaturé celles de nos traditions qu'il avait pu recueillir, en voulant les rattacher systématiquement aux croyances de V antiquité asiatique et romaine. On fit un grief au second, tout en tenant compte du patriotisme sincère qui anime son travail, de ne s'être pas appliqué à reproduire nos traditions dans teiir forme originale, et d'avoir trop lâché la bride à son inspiration personnelle ; car, c'est une grave erreur de croire que Von peut tirer de la poésie -populaire de son propre fond. Le premier devoir d'un collectionneur de traditions, c'est la fidélité et la vérité. Il faut suivre la règle

que Grimm lui-même a formulée et qu'il a constamment suivie : il faut respecter dans les traditions jusqu aux plus petits détails, jusqu'au moindre accident, et rassembler avec la plus scrupuleuse exactitude les faits et les circonstances qui s'y rapporten t. Il faut même, autant que possible, s'attacher aux mots sans s'en rendre esclave, et copier religieusement chaque tradition dans sa teneur locale.

Cette règle n'a pas été suivie plus fidèlement par Auguste Demesmay, dans le beau volume qu'il a publié sous le titre de Traditions franc-comtoises, car, s'il eut le tort de traduire en vers médiocres un certain nombre de nos traditions, au lieu de se borner a les reproduire dans leur simplicité native, ainsi qu'il le conseillait si justement aux autres, il commit une faute plus grave encore, en donnant comme jranc-comloises plusieurs légendes de provenance étrangère.

Aussi, malgré les tentatives qui ont été faites jusqu'à ce jour dans notre province, nous ne possédons pas encore le recueil des Traditions populaires de la Franche- Comté. Ce livre ne pourra résulter que d'un travail long et minutieux, accompli en quelque sorte par le concours ie tout

le monde ; car, il faut bien le dire, après M, Xavier Marinier, les traditions d'une province ne sont pas V œuvre d'un seul homme, ni même d'un seul âge ; elles sont V œuvre de tout un peuple, V œuvre successive et graduelle de plusieurs générations.

Ch. THURIET.

DU DOUDS

(arrondissement de Besançon)

L'Esprit de Crimont

(Canton d'Amancey)

rimont est une des nombreuses dentelures qui bornent au nord-ouest le vaste plateau d'Amancey. Cette dentelure est située sur le territoire de la commune de Malans, entre Amancey et Coulans, à une distance à peu près égale des trois communes. Crimont tient au plateau par une roche, aplatie au sommet, escarpée de chaque flanc, et si étroite sur plus de deux cents mètres de longueur, qu'il n'y a de place que pour le passage d'un seul chariot. Un vallon, ayant la forme d'un croissant de lune, fait le tour entier de Crimont. Si de cette hauteur, parun temps calme, on pousse un cri, deux grou-

pes d'échos, l'un à droite, l'autre à gauche, répondent par un son très prolongé, pareil à un formidable gémissement. C'est, dit-on, VEsprit de Crimont. Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est que la voix de V âme en peine se fait entendre quelquefois d'elle-même aux visiteurs. Vainement les savants cherchent à expliquer ce phénomène par les règles de la physique, le populaire se refuse à croire que ce gémissement si singulier ne soit autre chose qu'une transformation naturelle de chaque bruit qui monte de la vallée et que les coteaux, disposés comme les pavillons de deux cornets acoustiques, portent aux oreilles de l'observateur placé au sommet de la montagne. On a cru depuis longtemps et l'on croit encore dans le pays que l'écho de Crimont est la voix d'une âme en peine. « Quant à moi, dit Désiré Monnier, dans son ouvrage sur les Traditions populaires de la Franche-Comté, je puis attester que, me trouvant au bois de Crimont en 1826, j'entendis derrière moi, à une assez grande distance, comme le cri inarticulé d'un homme qui réclame quelqu'un ; que je retournai sur mes pas, et que n'apercevant personne, je demandai à ceux qui m'accompagnaient si c'était une voix que j'avais entendue. On me répondit affirmativement; mais comme nous continuions la marche sans attendre celui qui

nous appelait, je proposai de nous arrêter, afin de lui donner la possibilité de nous rejoindre. — Allons toujours, me dit-on en souriant, il nous rattrapera bien, s'il le veut ; car c'est r 'Esprit de Crimont que vous entendez. La dénomination de Crimont, déjà mentionnée aux anciens titres, est une bonne preuve que le cri sef ait entendre depuis longtemps sur cette montagne. »

La Fontaine de Gal

(Canton d'Amancey)

(m;ntre Amancey et Coulans, presque au //m sommet de la Vallée du Bief-Tar, qui existe à l'ouest de Crimont, on trouve Çv) la Fontaine de Gal, sortant d'un rocher bordé de mousse et de lierre dans un lieu boisé et d'un accès peu facile. L'ensemble du rocher d'où s'échappent les eaux de la source ressemble au déversoir d'une écluse. La tradition locale dit que l'eau de cette source, qui est d'une fraîcheur extraordinaire, a la propriété de guérir toutes les plaies de l'âme et du corps et de laver toutes les souillures. Autrefois, on ne se servait que de cette eau pour faire la toilette des morts, et à cette fin on venait eft

chercher de très loin à la ronde. Toutefois, malgré le renom de ses propriétés miraculeuses, cette source est redoutée. Les berg-ers n'y boivent point et n'y abreuvent pas leurs -troupeaux.

(Tradition orale et récit de M. Tabbet Quinet, curé d'Amancey.)

La Lutinière ou le Tambourin

(Amance}T)

L existe au bas du champ de foire d'Aman cey et du communal de la Lavière une ouverture étroite entre deux rochers gris élevés à peine d'un mètre au-dessus du sol. Cette ouverture paraît être l'entrée d'une cavité souterraine et profonde où les eaux se jouent dans les temps de grandes pluies et produisent des bruits semblables à ceux d'un tambour. Ceci est le fait vrai qui a sûrement fait donner à ce souterrain le nom de Tambourin. Une tradition locale rapporte que cette cavité est un séjour infernal où les lutins et mauvais esprits de la contrée se rassemblent de temps en temps pour y célébrer leurs fêtes et leurs danses maudites. De là

sans doute est venu le nom de Lutinière, donné aussi au Tambourin d'Amancey.

On raconte encore qu'autrefois de mystérieux maréchaux hantaient ce souterrain et qu'ils étaient serviables et bienfaisants. Quand on avait un fer à cheval ou un soc de charrue à réparer, il suffisait de le déposer le soir à l'entrée de la caverne, avec un petit gâteau bien garni de beurre ou de confitures. Le lendemain matin, le gâteau avait disparu, mais le soc de la charrue ou le fer à cheval était réparé. Malheureusement pour le paysr un mauvais plaisant apporta un jour à l'entrée de la caverne un vieux fer à cheval avec ungâteau sur lequel, en guise de confitures, il avait répandu de la fiente de vache. Cette méchanceté mécontenta les maréchaux de la Lutinière, et, depuis ce temps-là, si parfois ils font encore entendre le bruit de leurs marteaux dans la forge souterraine, ce n'est plus pour rendre service aux gens d'Amancey qu'ils travaillent. L'ingratitude durcit le: cœur de la bienfaisance.

(Tradition orale.)

Le Moine de Cléron

(Canton d'Aman cey)

N descendant d'Amancey à Cléron, on , aperçoit sur le flanc droit du vallon de Norvaux une énorme aiguille de rocher qui n'a pas moins de quarante mètres d'élévation et qui, plantée perpendiculairement à mi-côte, affecte à l'œil la forme grossière et gigantesque d'un moine avec une couronne de cheveux autour de la tète et une cordelière autour des reins. Les gens de la contrée disent : c'est le Moine ou la Poupée des vignes (i). Une tradition locale rapporte qu'un esprit s'était charg-é de porter, d'un côté à l'autre de :1a vallée, l'énorme monolithe et qu'arrivé devant la corniche de rocher qui, sous le nom de curons, couronne la montagne de toute cette région,, il fat impuissant à terminer son entreprise et tomba emprisonné sous sa charge.

(i) On connaît encore en Franche-Comté le Moine de Mô'uthier, l'Homme de pierre sur la Valouse et le 43cèant de la pierre qui vire à Poligny.

Le Château de Cléron et le Clairon de Charlemagne

(Canton d'Amancey)

|]||||n des sites les plus agréables de la rjjjr Franche-Comté est celui qu'occupe le château de Cléron. On peut prendre, pour s'y rendre, le courrier de Besançon à Amancey qui part chaque matin du bureau de la poste. Il descend à toutes brides les rues Ronchaux et Sainte-Anne, sort par la porte Notre-Dame, passe à Beure, monte à Arguel en laissant à gauche dans leur profonde retraite la cascade et les moulins du Bout-du- Monde. Au delà de Pugey, la route gagne le hameau de Bois-Néron, où une sanglante bataille s'est livrée. Virginius Rufus, général romain, y défit Vindex, chef des Gaulois révoltés contre l'empereur. L'histoire dit que Néron avait fait annoncer à son de trompe qu'il donnerait cent mille sesterces à celui qui tuerait Vindex. — Moi, avait répondu ce dernier, je donnerai ma tête à qui m'apportera celle de Néron. Vingt mille hommes restèrent sur le champ de bataille. Vindex, désespéré,

se donna la mort pendant le combat. De Bois-Néron, la route s'engage au midi dans une espèce de désert où, pendant une heure, on ne rencontre à travers les forêts et les prés-bois ni village ni habitation. Enfin l'on arrive à Epeugne}^, d'où Ton aperçoit à gauche, sur une éminence, les ruines du château de Montrond, et à droite, le pays d'Alaise, le Poupet et quelques autres sommets du Jura dans le lointain. D'Epeugney on descend, par la gorge de Cademène, dans la vallée de la Loue qui sépare en cet endroit le canton d'Amancey de ceux de Quingey et d'Ornans.

Bintôt on est à Cléron, en face du château qui mire dans la rivière ses hautes tourelles et ses fenêtres gothiques. La vallée est large en cet endroit ; de tous côtés s'élèvent de gigantesques rochers. L'un d'eux, dont la pointe s'avance comme un promontoire de l'Est à l'Ouest, entre les vallées de la Loue et de Valbois, porte les ruines curieuses et imposantes de l'antique château de Scey-en-Varais (i).

(i) Ce château, bâti vers l'an 1020 par Pierre de Scey, s'appela d'abord le château de Saint-Denis. Les Routiers, commandés par Brisebarre, s'en emparèrent par surprise en 1365 et y retinrent prisonnier un des plus illustres seigneurs de Bourgogne, Henri de Vienne, sire de Mirebel, ancien gardien du comté de Bourgogne. Les chevaliers comtois se réunirent à Quingey avec les milices des villes pour aller délivrer ce seigneur.L'as-

L'origine du château de Cléron remonterait,, d'après la tradition, au temps de Charles-le- Chauve. Lorsque cet empereur descendit des montagnes du Jura après avoir défait, dans une grande bataille entre le Doubs et le Drugeon, le comte de Bourgogne Gérard de Roussillon (i), qui s'était révolté contre lui, il voulut récompenser la fidélité de ceux des guerriers bourguignons qui étaient restés attachés à sa cause. A l'un des parents du seigneur de Scey en Waresgau, il fit présent d'un clairon d'argent qui avait, dit-on, appartenu à Charlemagne, son aïeul, et en donnant cet instrument au jeune guerrier, illuidit : « Sonne de ce clairon aussi fort que tu pourras le faire, et je te donne d'avance tout le pays sur lequel le son aura pu se faire entendre. » Ils étaient

saut fut donné avec furie, et, après une vive résistance, Brisebarre fut forcé de se rendre (1365). Pendant les guerres de Louis XI, en 1477-80, cette forteresse fut livrée à prix d'or aux troupes françaises commandées par d'Amboise. Lors de l'invasion de Wtymar, en 1636, le château fut assiégé par le colonel Rose. Jean-Claude de Scey repoussa vigoureusement son attaque, et le duc de Lorraine accourut de son côté au secours de la place ; mais tous ses efforts furent inutiles, la forteresse fut prise et brûlée. Prise de nouveau en mai 1674, elle ne se releva pas de ses ruines.

(1) Entre le Doubs et le Drugeon,

Périt Gérard de Roussillon.

alors sur les bords de la Louve. Du haut d'un rocher qui domine cette rivière fougueuse, le jeune guerrier se mit à sonner du clairon aussi fort qu'il put, après avoir adressé à son instrument ces deux vers que ses descendants ont retenu pour devise :

« Sonne haut, ô mon clairon ?

« Pour l'honneur de ma maison. »

Tout le pays où le son du clairon avait été

entendu lui appartint de droit, et, sur le rocher

même où il avait sonné de cet instrument, il

fit élever un château-fort qu'il appela le château

du Clairon, nom qui fut accepté au XIIe siècle

par ses descendants. On dit que tant que

ceux-ci conservèrent le clairon de Charle-

magne, ils fleurirent et prospérèrent ; mais

l'un d'eux, Antoine de Cléron, ayant eu le

malheur de perdre ce précieux talisman, fut

tué en 1643 au siège du château de Vaîte, et

avec lui s'éteignit sa glorieuse famille (1).

(L'architecture du château de Cléron est en partie du xn0 siècle. La terre et le château furent vendus avant la Révolution à noble Jacques Terrier, docteur en droit, qui fit restaurer le château. Il appartient aujourd'hui à M. le marquis Terrier de Loray. — Sous ce titre, le Musicien Lombard, il existe dans le recueil des frères Grimm une tradition qui a la plus grande analogie avec celle du Clairon de Char le magne ).

(1) La famille de Cléron n'est pas éteinte, comme le prétend cette tradition.

Légende du Château de Dame Jeanne

(Canton d'Amancey)

ES ruines ou pour mieux dire les décombres du château de Dame-Jeanne se trouvent entre Déservillers, Bolandoz et Amancey, non loin du hameau de la Forêt. Autrefois, dit-on, on y voyait des tours. Il n'en reste aucun vestige ; mais on distingue encore facilement la forme carrée d'un retranchement de 60 à 70 mètres de largeur. Le fossé qui l'entourait n'est pas encore entièrement comblé. La tradition locale rapporte qu'au château de Dame-Jeanne était une comtesse de ce nom, qui refusa d'ouvrir les portes de son manoir aux troupes suédoises et s'y vit aussitôt assiégée. Un petit nombre de défenseurs étaient enfermés avec elle dans cette forteresse, et tout annonçait que la résistance ne pourrait pas durer longtemps. Pleine de confiance dans le secours de la Vierge, Jeanne fait vœu d'élever à la mère du Sauveur une chapelle où son image sera exposée à la vénération publique, si par miracle les Suédois cessent leurs attaques contre son château. Les

ennemis ne tardèrent point à se retirer, et la pieuse châtelaine, fidèle à sa promesse, fit élever une chapelle à Notre-Dame des AveJttures. Cet oratoire, que des vieillards contemporains ont encore vu, fut supprimé dans le dernier siècle, par un ordre épiscopal ; mais le buste de la Vierge a été recueilli dévotement, et on le vénère encore aujourd'hui dans l'église de Bolandoz.

(Voir Essais sur quelques antiquités trouvées sur le territoire dy Amancey, par Bourgon. Recueil de l'Académie de Besançon, janvier 1839, Pa£e I^0-)

Le Manteau de saint Christophe

(Canton d' Amancey)

sait que saint Christophe était un 11 géant dont le plus petit doigt avait plus d'une aune d'épaisseur. Les images çj de ce saint étaient jadis fort répandues. On leur donnait ordinairement une hauteur prodigieuse, et une enfance populaire attribuait aux images de saint Christophe le pouvoir d'empêcher de mourir subitement ou accidentellement ceux qui chaque jour en pouvaient voir une. « Christ ophorum videas>

disait-on proverbialement, postea tutus eas. » On plaçait à ce dessein des statues de saint Christophe au portail des cathédrales ou à l'entrée des églises pour que chacun les vît en y entrant. Le nom de ce saint, signifiant en grec porte-Christ, on le représentait souvent portant l'enfant Jésus sur ses épaules. L'imagination du peuple a enfanté une multitude d'histoires fabuleuses sur ce grand saint. A Nans-sous-Sainte-Anne, en visitant le gigantesque portique de la grotte Sarrasine, on fait remarquer sous le vaste ciel de pierre, appelé le Manteau de Saint-Christophe, une tache sombre que la tradition locale dit être l'empreinte des épaules du géant. La même tradition ajoute que le manteau de saint Christophe, qui couvrirait la façade entière de Notre-Dame de Paris, n'est que l'entrée de la grotte Sarrasine, caverne sans fond où des armées innombrables ont trouvé refuge.

Voir Alaise et Sèquanie, par A. Delacroix, p. 78.) (Voir aussi la Légende de Saint-Christophe, à Montjoie, canton de Saint-Hippolythe, Doubs.)

Légende du sire de Cademène

(Canton d'Amancey)

'est aussi à Cléron, d'après une tradition que l'on raconte dans tout le bassin de la Loue, qu'un autre Léandre, le sire de Cademène, perdit la vie dans un lac que formait alors la vallée et sur les flots duquel il se hasardait chaque soir, pour aller quérir de la dame de ses pensées une parole de merci.

(Voir la jolie légende deY Amant noyé avec la chanson du Val d'amour, dans notre ouvrage sur les Traditions populaires du Jura, page 40.)

Le Pont du Diable

(Canton d'Amance}^)

^^OUR aller du Crouset à Sainte-Anne, il H faut traverser le Pont du Diable, jeté entre deux roches d'où l'eau du torrent tombe en cascade dans un affreux précipice. Il y a longtemps, longtemps, racontait le père Borne du Crouset, c'était quand on

construisait ce pont pour la première fois, le diable venait chaque nuit renverser les travaux qu'on avait faits pendant le jour. Le maître maçon, qui se voit sur le point d'être ruiné, se livre au désespoir et appelle le démon à son aide. Celui-ci ne se fait pas prier deux fois : il apparaît aussitôt au maître maçon qui s'était éloigné de ses ouvriers pour gémir et pleurer. — « Ne pleure pas, lui dit le diable, je viens à ton secours. Grâce à mon aide, tu pourras terminer demain tes travaux, à la seule condition que la .première personne qui passera sur le pont une fois terminé m'appartiendra corps et âme. » Le malheureux maçon consent à tout ; mais à peine a-t-il signé le pacte infernal, qu'il s'en repent et tombe gravement malade. Ses ouvriers se hâtent de le transporter dans son lit, à Sainte- Anne, et d'envoyer chercher le curé du Crouset pour l'administrer. Lorsque celuici dut venir, le lendemain, apporter le viatique au mourant, le pont se trouvait achevé parla main du diable, et personne encore ne l'avait traversé. Le diable était là qui attendait avidement le premier passager. En voyant approcher le vénérable curé du Crouset, il s'apprête à saisir cette proie sur laquelle il ne comptait guère. Mais voilà qu'au moment où il veut s'en emparer, au beau milieu du pont, le bon Dieu, que le prêtre portait dans ses mains,

apparaît dans toute sa majesté, et le diable épouvanté tombe la tête la première dans le gouffre sans fond où se perdent les eaux du torrent et qui est, à ce que l'on croit, un des entonnoirs de l'enfer. Depuis ce temps-là, les rochers d'alentour affectent à l'œil des formes bizarres qui rappellent aux passants la grimace que le diable dut faire quand il reconnut la figure de Dieu dans celle de la première personne qui traversa le pont neuf du Crouset à Sainte-Anne. C'est aussi depuis le même temps que ce pont a été appelé le Pont du Diable.

La Grotte des Vaux et l'Esprit de la côte d'Oye

(Canton d'Amancey)

v Montricharde est une haute roche c environnée de sapins par laquelle se ^ termine à pic, sur la gracieuse vallée de Nans-sous-Sainte-Anne, la montagne de Belin. Dans les parois abruptes de cette montagne se trouve une caverne qui se nomme la grotte des Vaux. D'après la tradition locale, d'immenses trésors y sont cachés. Non loin de ,là se trouve la côte d'Oye, où une autre tradi-

tion prétend que l'Esprit d'Oye fait parfois entendre dans la solitude cette sage parole :

« Qui bien fera, « Bien trouvera. »

(Delacroix, Alaise et Sèquanie.)

LÉGENDE DES TROIS-RoiS

(Etrabonne, canton d'Audreux)

errière le maître-autel de la cathédrale de Cologne, dans une magnifique châsse en argent doré soutenue par des colonnes d'émail enrichies de pierreries, on voit encore les crânes des Trois-Rois-Mages^ Gaspar, Melchior et Balthazar, s'il faut en croire les noms inscrits sur leurs couronnes.

On dit qu'Hélène, mère du grand Constantin, les a}^antfait apporter de Perse à Constantinople, dans l'église de Sainte-Sophie, saint Eustorge les transféra à Milan, et que lors de la prise et du sac de cette ville, en 1162, Frédéric Barberousse les donna à Regnold, archevêqne de Cologne, qui les déposa dans sa cathédrale.

Ces reliques passèrent par la Franche-Comté

et reposèrent quelque temps à V abbaye de

Lieucroissant (près de l'Isle-sur-le-Doubs), qui dès lors a pris le nom à' abbaye des Tr ois- Rois. De là aussi serait venue cette devise des sires de Grammont, protecteur de ce monastère :

« Dieu aide au gardien des Rois ! »

Le passage de ces reliques est un fait dont on retrouve des traces curieuses dans les croyances populaires de notre province. C'est ainsi que, dans les environs de Dole, personne n'ignore que les trois mages n'ayant plus une étoile miraculeuse pour les reconduire chez eux, se trompèrent de route, et, prenant l'Occident pour l'Orient, vinrent dans nos contrées et passèrent un jour par Etrabonne. Le village, dit cette tradition, n'existait pas encore. Les trois voyageurs ayant soif se désaltérèrent à une fontaine. Le premier en trouva l'eau de son goût, le second convint qu'elle était bonne, et le troisième s'écria : Elle est très bonne ! De ces trois mots, assure-t-on, serait venu par une légère corruption le nom à' Estr abonne. Voilà certes, observe malicieusement Désiré Monnier, une étymologie des plus satisfaisantes.

Le village d'Estrabonne où vit encore cette vieille tradition des Trois-Rois, serait remarquable par son gros château-fort, un des mieux «conservés de Franche-Comté, dit M. Ju-

les Gauthier, si la légende ne donnait pas plus de prix encore à la modeste fontaine qui coule en ce lieu.

« C'est en la Franche-Comté, dit François de Belleforest, que est ce lieu tant recognu par les estrang-ers, appelé Strabonne, appartenant aux seigneurs d'Aumont et aux aisnés d'icelle maison, comme un apanag-e non aliénable de la famille, à cause de cette prérogative que Dieu leur donna, pour Tesgard de ceste place de Strabonne, qui est de telle sorte. On tient que du temps que les corps saints des trois sages qui vinrent adorer Nostre-Seigneur, furent portés à Cologne d'Italie, on les reposa quelque temps en ce village de Strabonne en la Franche-Comté, de sorte que depuis y ayant esté fondée une chapelle, près laquelle a source une; fontaine d'eau vive, les malades des escrouelles qui vont en pélérinage en ce lieu et boivent de l'eau de ceste fontaine et mangent du pain de Taumosne donné en cette chapelle, ne f aillent, de s'en trouver allégez, et est grande merveille que les seigneurs de Strabonne portent ordinairement avec eux de ce pain duquel ils; donnent, non sans grand effect, à ceux qui sont atteint de ceste maladie. Ceste chapelle est bastie au nom des Trois-Rois^ et les plus; consciencieux estiment que par les prières de ceux~eyf les patients recoyvent allégeance.

Or, de ce miracle tout grand et si ordinaire, m'ont fait foy deux ou trois g-entilshommes à qui Ton cnrye, qui m'ont juré d'en avoir veu de grandes et merveilleuses expériences. » (Cosmographie universelle).

Les Haricots du Saint-Sacrement

(Canton d'Audeux)

N homme avait un jour commis un larcin ; il avait dérobé un ostensoir dans la chapelle du Moutherot. C'était au XIIe siècle, alors qu'existait en ce lieu un prieuré de l'ordre de Saint-Benoît. Afin de soustraire aux investigations de la justice le fruit de son larcin, le voleur enterra l'ostensoir dans son jardin et sema en cet endroit des haricots ordinaires. Quand ces légumes parvinrent à leur maturité, plusieurs personnes remarquèrent avec surprise que tous les grains de haricots portaient une image peinte et tout à fait pareille à l'auréole d'un ostensoir. Cette singularité éveilla le soupçon. On ne tarda à faire une fouille et l'on trouva, à quelques pieds du spl, l'ostensoir volé. Le coupable fut puni après avoir fait l'aveu de son crime ; mais

eette nouvelle espèce de haricots, que la curiosité populaire multiplia par de nombreux semis, reçut et conserve encore aujourd'hui le nom de Haricots du Saint-Sacrement.

(Tradition orale recueillie à Jallerange).

La Flûte accusatrice

(Canton d'Audeux)

i^ntre Pagney et Jallerange, sur le territoirede ce derniervillage, se trouve, non loin de la route, une avenue de peupliers, au bord d'un ruisseau. La Nanette Thouret, qui est morte il y a déjà longtemps, racontait à ses petits neveux, pour les endormir,, cette histoire merveilleuse :

Un jour, trois jeunes enfants, une petite fille et ses deux petits frères, étaient venus jouer sous les peupliers. Comme c'était au printemps et qu'une sève abondante montait dans les branches des arbres, chacun de ces enfants avait à la main une flûte taillée dans une branche de peuplier. La flûte du plus jeune garçon rendait des sons plus doux et plus mélodieux que celles de son frère et. de sa sœur. Poussés par une jalousie criminelle, ces.

deux-ci tuèrent leur frère et lui prirent sa flûte, après quoi ils l'enterrèrent dans le fossé, sous le peuplier. Dès qu'ils rentrent à la maison, le père et la mère leur demandent où est leur frère. Ils répondent qu'ils n'en savent rien ; que leur petit frère s'est éloigné d'eux et que sans doute il aura été mangé par le loup ; car ils ne l'ont pas revu et n'ont rien retrouvé de lui que sa flûte...

Or, pendant la nuit, cette flûte se mit à jouer d'elle-même, et elle disait très distinctement : Mon frère et ma sœur m'ont tué pour avoir ma flûte ; ils m'ont enterré dans le fossé qui est sous le peuplier. Dès le matin, le père et la mère se rendent avec les gens du village au lieu désigné. La flûte parlait toujours et disait : C'est là qu'ils m'ont enterré. On creusa •dans cet endroit, et, à quelques pieds du sol, on trouva l'enfant mort, qui était beau comme un petit ange. Alors le père demanda aux gens <lu village ce qu'il fallait faire de ces deux enfants méchants qui avaient tué leur frère pour -avoir sa flûte. Les gens dirent tous qu'ils fallait les faire mourir et les enterrer dans le fossé qui est sous le peuplier. Le père désolé voulut savoir ce qu'en pensait la victime. Il lui adressa la parole et le petit mort, ouvrant la bouche, dit : Placez ma flûte sur mes lèvres. On le fit, et aussitôt l'enfant revint à la vie et

pria que l'on fit grâce à son frère et à sa sœur, parce qu'ils s'étaient repentis de leur faute.

(Tradition orale recueillie à Jallerange.)

Légende de Ruffey

(Canton cTAudeux)

u commencement du Ve siècle, lorsque les Vandales, sous la conduite de Crocus, envahirent le diocèse de Be-

^) sançon, les murs de la métropole, ruinés par les invasions précédentes, n'offraient pas un suffisant abri à Tévêque Antide et à son clergé. Après avoir pourvu à la sûreté des fidèles de Besançon, il s'achemina seul, à pied, vers le château-fort de Ruffey, qui lui avait été donné par Théodose, et qui était bâti sur la pointe d'un rocher près de la rivière de TOgnon (Oppidium Ruffiacum). Il est accueilli avec des cris de joie par toute une population éplorée qui s'était réfugiée dans ce château. Cette joie dura peu, car bientôt on entendit les hurlements des barbares. Ceux-ci mettent le siège devant le château et, connaissant la présence de Tévêque dans cette forteresse, ils somment les habitants de leur livrer

Antide ; ceux-ci, pressés par la famine, le livrèrent bientôt aux Vandales, et Crocus lui fit trancher la tête dans l'enceinte même du château. Depuis ce temps-là, dit une tradition déjà populaire au XIe siècle, la race des habitants de Ruffey fut frappée d'anathème ; le goitre, le crétinisme'et d'autres maladies horribles devinrent héréditaires chez elle, et de nos jours encore, bien qqe les effets de la malédiction aient depuis longtemps cessé, dans les combats que se livrent entre eux les bergers des deux rives de TOgnon, les pierres lancées de la rive droite sur les bergers de Ruffey sont accompagnées du quolibet suivant :

« Gens de Ruffey, <( Qu'ont vendu leutt curé « Pou m mouché (morceau) « De toutié (gâteau). »

(Voir Vesontio, pars II, 67, 96, et Vies des Saints de Franche-Comté , saint Antide.)

Légende des saints Ferréol et Ferjeux

(Canton de Besançon)

fdVANT la conquête des Gaules par Jules ^ César, notre pays pratiquait la religion

druidique. Après la conquête, les Romains y introduisirent le paganisme, de sorte qu'à cette époque, nos aïeux étaient plongés dans les ténèbres d'une double idolâtrie. La corruption des mœurs romaines vint encore ajouter l'égarement des sens à l'égarement de l'esprit. Quand un peuple arrive à ce degré de perversion, il meurt, où, par un des effets de sa toute-puissance, Dieu le régénère.

Vers la fin du IIe siècle de notre ère, deux jeunes prêtres étrangers, Ferréol et Ferjeuxr envoyés par les évêques de Smyrne et de Lyon, vinrent à Besançon pour y prêcher l'évangile. Vesontio était alors un municipe qù le préfet romain Claudius exerçait un pouvoir presque absolu. Les deux apôtres établirent leur chaire et leur autel dans une grotte voisine de Besançon. D'abord ils attirèrent à eux quelques habitants des campagnes qu'ils convertirent à la nouvelle doctrine. Bientôt

l'épouse elle-même du gouverneur Claudius est initiée et consent à recevoir le baptême. Claudius apprend cet envahissement du christianisme dans sa propre maison. Il réprouve la conduite de son épouse et se venge par une persécution cruelle. Les saints martyrs sont étendus sur un chevalet ; des pointes aiguës sont plantées dans leurs pieds, dans leurs mains, dans leur poitrine, sur leur tête. On leur arrache la langue et voilà que, de leur bouche vide et sanglante, ils parlent encore. Enfin, on leur tranche la tête. Ces choses se passèrent le XVI des calendes de juin de l'an de Jésus-Christ 212. La tradition rapporte encore, et nos pères ont cru, qu'après leur supplice, les deux corps des martyrs se relevèrent ; que, prenant dans leurs mains leurs têtes sacrées et lumineuses, ils sortirent lentement de l'amphithéâtre, au milieu du peuple éperdu, et regagnèrent la grotte qui avait été leur sanctuaire, et qui leur servit de sépulcre. Toutes les pierres qu'ils foulèrent dans ce suprême voyage ont conservé jusqu'à nos jours la trace sanglante de leurs pas. Chaque fois que Besançon est menacé de quelque malheur, les corps des deux apôtres martyrs sortent de leur tombe miraculeuse pour venir, un flambeau à la main, parcourir les rues de cette ville, qu'ils protègent to uj o urs .

(Voir Cheflet, Vesontio ; — Dqnod, Histoire de F Eglise de Besançon ; — Vie des Saints de Franche" Comté; — Les Martyrs de la Sèquanie, parle vicomte Chiflet, etc.)

lé

La Mauve miraculeuse

(Canton de Besançon)

A sœur de l'illustre évêque saint Grégoire de Tours voyait depuis quatre mois son mari gravement malade, et lentement miné par une fièvre qui résistait à toute les ressources de l'art. Elle entreprit un pèlerinage au tombeau des saints Ferréol et Ferjeux, pour demander par leur intercession le rétablissement d'une santé qui lui était si chère. En s'agenouillant dans la grotte sacrée, la douleur lui causa une sorte de défaillance; elle se prosterna, les yeux baignés de larmes, sur le pavé du sanctuaire. Ses mains en tombant s;attachèrent à une touffe de mauve fleurie, qui avait été déposée sur le sépulcre des saints apôtres. Dans le trouble dont elle était saisie, elle crut d'abord que c'était un lambeau détaché de son voile, ferma la main, se releva et sortit de la grotte. Quand elle eut reconnu son erreur, elle ne put s'empêcher de

regarder cette toufle de mauve comme un remède que la Providence lui indiquait dans l'intérêt du malade. Elle revint auprès de lui avec une joie pleine d'une douce confiance, lui raconta ce qui s'était passé, et lui offrit un breuvage composé avec l'herbe miraculeuse. La foi de son mari égalait la sienne : il en fut récompensé aussitôt en recouvrant le bienfait de la santé.

(Saint Grégoire de Tours raconte lui-même ce fait miraculeux.)

Légende de sainte Colombe

(Canton de Besançon)

u commencement du IIIe siècle, vers l'époque où saint Ferréol et saint Ferjeux furent martyrisés à Besançon,, vivait avec son père, au hameau de Bregille, une douce et chaste jeune fille du nom de Colombe. Elle avait seize ans et était d'une remarquable beauté. Valérius, le chef romain, en fut épris. Un matin il se présenta devant elle et lui dit : « Je te trouve belle, jeune fille ; quitte ton père et sa cabane, et viens dans mon palais, je te donnerai de riches

parures et je te comblerai de mille faveurs. » Colombe, qui était sage, demeura insensible à la prière du Romain. Valérius, dédaigné de la jeune chrétienne, jura de se venger. Le lendemain, la pauvre jeune fille fut arrachée à son père et conduite par de grossiers soldats devant le juge romain. Toute défense étant pour elle inutile, elle pleurait en silence et priait avec ferveur. Nous l'avons destinée au culte de l'amour, dit le juge romain. Qu'on la mène au temple de Vénus, et que là, aux yeux de tous, elle soit dépouillée de ses vêtements. Mais voilà qu'au moment où on lui arrachait son dernier voile, ses cheveux se déroulent, grandissent tout à coup, et, pour sauver sa pudeur, l'enveloppent jusqu'aux pieds. Valérius devient alors plus téméraire. Il s'élance vers Colombe et veut porter la main sur ce voile céleste. A l'instant il est frappé de mort. La foule épouvantée s'enfuit, et la vierge chrétienne, après avoir dit adieu à son père, prend le chemin des montagnes, pour y chercher un abri sûr et y vivre dans la solitude, la prière et l'extase.

Non loin dePontarlier, dans la plaine stérile que baigne le Drugeon, Colombe se choisit un réduit' dans le creux d'un rocher. Elle y vécut longtemps. "Une main invisible lui apportait -chaque nuit le peu de nourriture qui lui était

nécessaire. La mort la respectait. Un soir, son ange gardien l'emporta dans le ciel au milieu d'un cortège de vierges et d'esprits purs. La cellule de Colombe a été depuis convertie en un oratoire. On y vint de si loin pour la prier, qu'un village se forma en cet endroit. Il porte encore aujourd'hui le nom de Sainte-Colombe*

(Cette légende a été écrite envers par A. Demesmay). (Voir trad. de Pontarlier).

Légende de saint Antide

(Canton de Besançon)

aint Antide, évèque de Besançon, avait un grand pouvoir sur les mauvais esprits. Voulant un jour visiter toutes les A9 parties de l'héritage confié à ses soins, il se dirigeait du côté du Doubs pour le traverser, lorsqu'il aperçut un mouvement extraordinaire sur le pont. Caché par un voile divin, il se retira à l'écart afin d'être témoin du spectacle étonnant qu'il avait sous les }^eux. Il aperçut alors le chef des démons, élevé sur un siège, la tète couronnée d'un diadème, promenant son sceptre sur une foule d'autres démons prosternés à ses pieds, et demandant compte à chacun des efforts qu'il avait faits po-ur-

perdre les âmes des fidèles. Tout à coup, un démon, à la face hideuse, tout souillé de poussière, exténué de fatigue, arriva au pied du trône de Satan. Il tenait à la main une pantoufle, qu'il agitait d'un air triomphant. Le prince des démons l'ayant interrogé, il répondit qu'enfin ses efforts avaient triomphé de la résistance du Souverain Pontife, l'avaient fait tomber dans une faute, et que bientôt l'Eglise du Crucifié serait remplie de nouveaux troubles. A cette nouvelle, toute l'assemblée hurla d'une joie furieuse. Saint Antide, effrayé des malheurs qui pouvaient arriver, prend une résolution subite : il appelle les clercs qui se trouvaient derrière lui, les invite à retourner dans sa demeure épiscopale, se recommande à leurs prières, et, se munissant du signe de la croix, il se précipite au milieu de l'assemblée des démons, va droit à celui qui venait de parler et lui dit : « Au nom du Père tout puissant, du t< Fils et du Saint-Esprit, auquel toute créature *< rend hommage, je t'ordonne de me transporta ter immédiatement à Rome, te défendant en « même temps de nuire en quoi que ce soit au, u serviteur de Dieu. » En ce disant, il montait sur le démon transformé en dragon impétueux.: Les montagnes, les vallées, les fleuves disparaissaient sous le vol de l'étrange coursier, qui dépose soa cavalier devant l'église de La-

tran (i). Saint Antide ordonne à sa monture de l'attendre, entre à l'église, où la multitude était déjà rassemblée pour le saint sacrifice, se prosterne dans le sanctuaire, va droit au pape, lui expose le motif de son voyage, lui montre la sandale qu'il avait ravie au démon. Surpris et attéré, le Souverain Pontife verse des larmes, se jette aux genoux de saint Antide; puis, le faisant revêtir des ornements pontificaux, le conjure d'offrir le saint sacrifice et de bénir le saint chrême. Notre saint monta à l'autel, au grand étonnement de la multitude,, et ayant, après la cérémonie, entendu la confession du Souverain Pontife, il alla retrouver son coursier rapide et arriva à Besançon le samedi-saint à la sixième heure. Grande fut la joie du clerg'é, qui ne pouvait s'expliquer son absence. Il distribua le saint chrême et solennisa la fête de Pâques avec une grande joie.

; (i) Comme ils traversaient la mer, le diable lui conseilla perfidement de se signer; mais Antide lui répondit avec autant d'esprit que de prudence : « Tout signé que le diable porte. » La légende nous a conservé les paroles du démon. C'est un distique que l'on peut lire aussi bien par la gauche que par la droite, et dont les lettres, prises à rebours, reproduisent les mêmes mots; invention véritablement diabolique et qui indique assez son auteur :

Signa te, signa, temere me' tangis et angis, Roma tibi subito motibus ibit amof.

Baronius dit que cette légende sent plus la magie que la piété. Cependant elle est rapportée dans les bréviaires des archevêques Ch. de Neuchatel en 1489, Antoine de Vergy en 1 535, et Claude de la Baume en 1578. On la lisait dans de vieux manuscrits conservés à Besançon et dans le légendaire d'été de l'église Saint- Jean. Plusieurs monuments confirmaient aussi les traditions du peuple. On voyait avant la Révolution des peintures très anciennes dans les églises de Saint-Paul, de Saint-Pierre et de Sainte-Madeleine de Besançon, qui représentaient les diverses circonstances de ce voyage merveilleux. Pendant la procession des Rogations, deux chanoines s'arrêtaient

:sur le pont de Battant en chantant plusieurs versets à l'honneur de saint Antide, et les quatre hommes qui portaient la châsse du saint devaient être pris dans la bannière du

- quartier Battant, parce que le pont, où s'était opéré le prodige, dépendait de cette bannière.

(Voir Vie de saint Antide dans la Vie des Saints de .Franche-Comté, t. I, p. 94.)

Légende de Notre-Dame des Buis

(Canton de Besançon)

N soir Amaury, seigneur d'Arguel, parcourait les rochers d'alentour comme un homme égare. Il était dévoré par un souci cruel. Le lendemain il devait recevoir la visite de Frédéric Barberousse, et sa bourse était vide. Trompé par un fatal espoir, il venait de perdre au jeu son dernier écu. Venez à mon secours, s'écriait-il avec rage, puissances du ciel ou de l'enfer; anges ou damnés, apportez-moi de l'or. Tout à coup la forêt s'illumine de lueurs fantastiques et un grand cavalier noir se présente devant lui. Je suis Satan, dit-il, je viens de l'enfer tout chargé d'or pour te secourir. Vois-tu ce trésor ? JJe te te cède si tu me livres ta fille. — Va-t-en, infâme, répond Amaury; tu voudrais me ravir mon enfant, mon bonheur, ma pure et chaste Blanche... Ah ! prends plutôt mon âme! — Ton âme, répond Satan, ne l'ai-je pas déjà? Ce qu'il me faut, c'est ta fille. — Jamais ! disait le père. Mais Satan reprenait. Que va-t-on dire de toi, lorsque demain on apprendra que le

haut et puissant seigneur d'Arguel n'avait vaillant ni sou ni maille pour fêter l'empereur? Il sut si bien le prendre par l'orgueil qu'enfin Blanche fut promise. Il disparut en criant d'une voix terrible : A minuit, je vous attends dans la, caverne de Morre.

Blanche dormait sur sa couche virginale quand son père vint lui dire : Lève-toi, ma fille; hâtons-nous, j'ai besoin de toi; ne crains rien ; c'est ton père qui pour la première fois t'ordonne de lui obéir. Blanche se leva tout effrayée. Avant de sortir de sa chambre, elle embrassa le portrait de sa mère, morte depuis peu de temps, et, après s'être agenouillée un instant pour prier, elle descendit vers son père qui lui recommanda de garder le silenceet de le suivre. Ils marchèrent côte à côte sans, rien dire et d'un pas précipité. Comme ils passaient auprès de la chapelle de Notre- Dame des Buis, Blanche supplia son père de la laisser entrer un moment dans la chapelle pour y faire une courte prière. — Le temps presse, ma fille, je te donne une minute. Blanche entra dans la chapelle et rejoignit bientôt son père qui l'attendait au dehors. Son voile était baissé; elle semblait avoir pris courage et ils continuèrent leur route sans mot dire. Minuit sonnait lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée de la caverne où le démon donnait ce

soir-là une fête brillante et où Blanche était -attendue. Elle y pénétra sans trembler. Son père, plus pâle qu'un mort, sentait déjà dans son cœur l'aiguillon du remords. Mille cris de joie accuillirent la nouvelle fiancée de Satan. Mais à l'instant où celui-ci s'approche pour lui ^offrir sa main, elle lève son voile. O terreur! x'êlait Notre-Dame des Buis elle-même.

Tous les démons s'enfuient en jetant des cris affreux. Le sire d'Arguel frémissait la face contre terre. — Amaury, lui dit la Vierge .d'une voix calme et douce, demande pardon à Dieu de tes fautes et va réveiller Blanche qui -est encore à genoux au pied de mon autel. — La caverne mystérieuse où ce drame s'accomplit porte encore aujourd'hui le nom & Enfer 4e Morre.

(Cette légende, écrite en vers par M. Mercier, en 1865, a mérité une distinction académique.)

La Comète du sire d'Arguel

(Canton de Besançon)

une lieue de Besançon, en descendant le cours du Doubs, on aperçoit à gauche,au-dessus de Beurre, les dentelures de la montagne d'Arguel, parmi les-

quelles se montrent encore quelques débris d'un château féodal. C'est là, dit-on, que plus d'un sire d'Arguel recéla le fruit de ses brigandages. Ces seigneurs avaient dans leurs armoiries une comète d'or, qui a probablement donné lieu au récit suivant :

Jacques d'Arguel, l'un des derniers possesseurs de la demeure féodale de ce nom, se rendit particulièrement célèbre par sa puissance et par la haine qu'il portait à ses voisins les citoyens de la cité libre et impériale de Besançon. Il rançonnait, de la manière la plus cruelle ceux des marchands de cette ville que leurs affaires forçaient à passer au pied de son château. A force de déprédations, il était venu à bout d'augmenter considérablement le trésor que lui avaient laissé ses ancêtres. Il appelait #cela allonger la queue de la comète d'Arguel. Enfin on résolut à Besançon de châtier cebrigand d'une manière exemplaire. En i336, les citoyens et leur vicomte Jean de Châlon, ayant déclaré la guerre à Eudes, duc de Bourgogne, et à tous ceux des seigneurs de la province qui avaient refusé d'embrasser leur parti, attaquèrent d'abord le château d'Arguel, et, malgré la force de cette place et la vive résistance de ceux qui la défendaient, ils parvinrent à s'en emparer. Mais le sire d'Arguel et surtout sa précieuse comète, sur laquelle les

•assiégeants avaient compté pour se payer des frais de la guerre, leur échappèrent. Dans leur dépit, les vainqueurs brûlèrent la forteresse. Quelques mois après, ils expièrent ce succès à la funeste journée de la Malecombe, où ils se firent massacrer au nombre de mille, pour empêcher l'ennemi de s'introduire dans leur cité. Depuis ce temps-là, bien des recherches furent faites pour découvrir la comète de Jacques d'Argué 1 ; mais jusqu'ici elles ont été à peu près inutiles. La dernière, qui a eu lieu au commencement du XVIIIe siècle, avait pour auteur un paysan du village de Pugey. Cet homme, qui passait pour hardi, s'était fait accompagner de deux de ses amis et avait choisi pour exécuter son dessein, la nuit de Noël. Il arriva au milieu «des ruines du château, juste au moment où le diacre chantait à l'église la généalogie de Notre- :Seigneur. Ses compagnons eurent peur et l'abandonnèrent. Mais lui, sans se laisser décourager par cette défection et soutenu par l'espoir de s'enrichir s'il découvrait la comète, pénétra dans le souterrain et se dirigea vers une petite llueur qui lui apparaissait dans le lointain. Arrivé devant une porte de fer, il y frappa trois coups. La porte lui fut ouverte par un page richement vêtu. Il entra d'abord dans un vestibule, puis dans une grande salle, où une «Quantité de cavaliers et de dames se réjouis-

saient et faisaient bonne chère. Comme notre homme était là debout et les regardait, le président du banquet, qui était Jacques d'Arguel lui-même, lui fit signe de s'asseoir au bout de la table, où on lui servit à boire et à manger. A la fin du repas, quand les cavaliers et les dames quittèrent la table pour le bal, le page qui avait reçu le villageois le conduisit dans une salle brillante où se trouvait la fameuse comète. Cette prétendue comète avait deux escarboucles en guise d'yeux ; des rayons de diamants formaient sa chevelure, et sa queue se composait de toutes sortes de pierreries. Le paysan était ébloui. Cependant le page puisa avec ses mains dans la gueule de la comète, aussi étincelante qu'une fournaise, et en retira, à plusieurs reprises, plus de mille pièces d'or, qu'il étala devant son compagnon en lui faisant signe de remplir ses poches. Quand le paysan eut obéi, le page le conduisit dans la salle à manger, et le pauvre homme faillit mourir d'effroi en voyant des esprits si brillants et si fiers qu'il avait quittés dans la joie, chargés de chaînes rouges, se débattre dans un fleuve de feu et de poix bouillante. — Arrivé à la porte du château plus mort que vif, ce fut à peine s'il entendit la recommandation du page, qui, tout en l'invitant à profiter de ce qu'il avait vavi ajoutait que, s'il tenait à ne point abréger son*

existence, il se gardât bien de révéler quoi que ce fût de ce qui venait de se passer devant lui. Le paysan s'en retourna encore tout tremblant dans son logis, et emporta son or, qui lui servit à acheter de beaux champs et de bonnes vignes, que ses héritiers possèdent encore aujourd'hui. Pendant bien des années, notre homme conserva le secret qui lui avait été si expressément recommandé ; mais en devenant vieux, il se mit à causer de choses et d'autres, si bien qu'un soir, se trouvant à table avec ses amis, il lui arriva de raconter ce qu'on vient de lire ; et au moment même où il achevait son récit, la mort le frappa subitement à la grande surprise de ceux qui Técoutaient.

(Voir Album franc-comtois, page 65.)

Légende du Trou-au-Loup

(Canton de Besançon)

E village de Saône est situé à la lisière" ,~ d'un vaste marais qu'avoisine une an- -< cienne voie romaine. Un château féodal s'élevait autrefois en ce lieu, et l'on raconte que Jeanne, la fille du châtelain, aimait le beau chevalier Raoul de Besançon. Chaque

jour les deux amants renouvelaient sous les ombrages des vieux maronniers du château leurs doux serments d'amour. Un soir que le ciel était bien sombre et que les arbres se courbaient sous l'effort de la tempête, le jeune homme voulut retourner à la ville. Jeanne, appréhendant quelque malheur, essaya, mais en vain, de le retenir. Raoul la pressa tendrement une dernière fois sur son cœur et s'élança gaîment sur son cheval de bataille qui disparut bientôt dans l'obscurité. Comme il traversait la plaine, des milliers de feux follets apparaissent et dansent de tous côtés. Le cheval poursuit ces trompeuses lueurs; il arrive audessus des rochers du Troup-au-Loup qui couvrent d'immenses abîmes, où cheval et cavalier furent précipités et disparurent à jamais. On ajoute que Jeanne renonça au monde et entra dans une communauté religieuse de Besançon y où elle mourut en odeur de sainteté.

Récit de M. H. Emonin.)

Ugald de Montfaucon

(Canton de Besançon)

/^^^) ontfaucon est une des localités les ^vil S AT ^US c^^^res ^u département du s^S^ ^ou^s* S°n château, qui domine le

crçv vallon de Chalezeule, était le centre d'une vaste baronnie, qui comprenait 1 20 villages et plus de 80 fiefs. La maison de Montfaucon a subsisté plus de trois siècles et demi de mâle en mâle. Elle tenait le premier rang dans la province après celle des souverains de Bourgogne. Comme la maison de Rougemont, elle a donné trois archevêques à l'église de Besançon, et elle compte parmi ses membres un rég-ent au royaume de Chypre et deux connétables à celui de Jérusalem. Le 8 août 1479, Louis XI s'empara du château de Montfaucon et le démantela. Ses ruines sont encore majestueuses aujourd'hui , vues de la plaine de Thise ou des hauteurs du Signal. Sur le canevas de l'histoire, l'imagination populaire a brodé plus d'une légende. Voici celle d' Ugald, qui a été chantée par Dusillet.

Issu du sang des rois, Ugald de Montfaucon

était puissamment riche. Une chose toutefois manquait à son bonheur : il était horriblement laid et ne pouvait se faire aimer d'aucune femme. Sur ce point, qui le chagrinait fort, il alla consulter un sorcier dont la résidence habituelle était le Trou-au-Loup, caverne au voisinage de Montfaucon. Le sorcier ne put rien à son cas.

Le désespoir au cœur, Ugald prend la résolution d'en finir avec la vie. Il court à toutes jambes pour se précipiter dans la rivière. Au moment où il allait s'élancer dans le gouffre, un loup-garou se présente à lui, dressé sur ses pieds de derrière. « Arrête, lui dit le monstre, je connais la cause de ta détresse; je peux te donner un talisman à l'aide duquel tu te feras aimer à la folie de toutes celles que tu convoiteras. Fille ou femme, bergère ou princesse, il te suffira pour la subjuguer de lui jeter sur l'épaule ce collier enchanté. Mais je mets à ce présent une condition. » — « J'y souscris, répond Ugald, dussé-je au besoin me donner au diable. » — « Le pacte est conclu, » répondit Satan ; car c'était Satan lui-même qui , en laissant aux mains d'Ugald le collier ensorcelé, s'évanouit comme une ombre.

Pendant vingt ans, rinfâme Ugald usa et abusa de son collier. Le nombre des femmes qu'il perdit s'était accru prodigieusement. Un

soir, une innocente jeune fille de Chalèze était par lui poursuivie sur le rivage du Doubs. Au moment où il comptait lui jeter son collier sur l'épaule, la jeune fille se précipita dans le fleuve en invoquant Marie, sa divine patronne. Au même instant un loup-garou, dressé sur ses pieds de derrière, se présente à Ugald. « Arrête, lui dit le monstre ; il est l'heure d'accomplir la condition de notre pacte. Le temps était à toi ; à moi maintenant l'éternité ! »

Thierry l'excommunié

(Canton de Besançon)

hierry III, surnommé le Grand Baron de Montfaucon et plus connu encore sous ce nom populaire Thierry V excommunié, vivait à la fin du XIIe siècle ou au commencement du XIIIe. Il avait épousé la pieuse Alix de Ferrette , à laquelle il causa une profonde douleur, ayant encouru l'excommunication du prince-abbé de Lure. Dès lors il sembla maudit. Il n'engendra que des filles et un fils qu'il vit mourir sous ses yeux sans postérité. Il y a moins de cinquante ans que les vieilles gens de Montfaucon racontaient encore

que le Grand Baron, ou Thierry l'excommunié, revenait dans les ruines du manoir par les nuits d'orage. Une vieille, qui l'avait vu bien des fois, disait qu'il était blanc comme un suaire et toujours enveloppé d'une robe rouge qui semblait le brûler. « Je le voyais, ajoutait cette vieille, qui allait boire et se laver à la fontaine qui est sous le château ; mais le malheureux n'éprouvait aucun soulagement, et, seulement quand on lui promettait des prières, il s'arrêtait un peu de pleurer et vous remerciait d'une voix à fendre le cœur. Je me rappelle qu'une nuit il allait répétant avec des sanglots : Je .suis le Grand Baron ! Je suis le Grand Baron ! Puis il eut un éclat de rire affreux et montra les ruines en criant : Ruine, le grand Montfaucon ! Ah ! ah ! ah ! ruines, le Grand Baron !

Depuis trente ans, on ne voit plus revenir le Grand Baron dans les ruines du manoir ; on ne Fentend plus pleurer durant les nuits d'orage, et demander des prières aux vivants. On croit que sainte Ferrette, sa femme, aura été assez heureuse pour obtenir en sa faveur la miséricorde du ciel. Amen !

(Voir l'article du vicomte Chiflet sur les ruines de Montfaucon, dans Besançon et la vallée du Doubs.)

Légende de saint Lin

(Canton de Besançon)

AINT Lin, évêque de Besançon, succéda à Pierre qui succéda au Christ. Saint Lin étant venu à Besançon, monta un jour au sommet du mont Cœlius (aujourd'hui la citadelle) au moment où l'encens fumait au pied des colonnes des Dieux. Il implore un prodige afin de dessiller les yeux du peuple idolâtre. Soudain la foudre lui répond, l'idole brisée roule aux pieds de l'apôtre. Frappés de terreur, les soldats, les assistants s'enfuient, de nombreuses conversions s'opèrent et l'Arbre de la Croix s'implante pour toujours dans le roc du mont Cœlius.

(Voir Ciiiflet, Vesontio, part. II, p. 9 et suiv.)

Le bras de saint Etienne

(Canton de Besançon)

OUS l'épiscopat de saint Prothade, évêque de Besançon (6i3 à 624), Vos du bras de saint Etienne, premier martyr, que l'évêque Célidoine avait obtenu vers l'an 446 de la munificence de l'empereur Théodose, fut miraculeusement conservé. Cette relique, entourée d'or et de pierres précieuses, tenta la cupidité des voleurs, qui s'introduisirent la nuit dans l'église élevée sur la fin du IVe siècle en l'honneur de saint Etienne sur le mont Cœlius et enlevèrent les reliques vénérées. Arrivés près de la porte Malpas, ils détachèrent du reliquaire l'or et lés pierreries, et jetèrent l'ossement sacré dans le tournant de la rivière

du Doubs, appelé depuis le gouffre de saint

Etienne. Le matin, des pêcheurs ayant aperçu dans cet endroit une lumière extraordinaire, s'approchèrent et découvrirent avec un religieux étonnement la relique que les eaux entouraient comme d'un mur. Ils en donnèrent aussitôt avis à l'évêque Prothade, qui accourut, à la tête de la population, pour être témoin du

prodige. La relique fut rapportée procession-» nellement à la cathédrale, où elle devint l'objet d'un culte plus populaire et plus éclatant encore qu'auparavant.

Légende de saint Gallemant

(Canton de Besançon)

aint Gallemant appartient à notre province, non par sa naissance, mais par ses cp^r^ œuvres et surtout par sa mort. C'est en . A9 effet Jacques Gallemant, premier directeur des Carmélites de France, qui établit des monastères de Tordre du Carmel à Dole, à Salins et à Besançon. Les savants agiographes des saints de Franche-Comté ne font pas mention de saint Gallemant dans leur bel ouvrage en quatre volumes. Ce fut pourtant à Besançon, dit la légende, que Jacques Gallemant passa les trois dernières années de sa vie et qu'il mourut en i63o. Sa mort fut accompagnée de circonstances merveilleuses, capables de toucher les cœurs les plus endurcis.

Gallemant habitait depuis quelque temps la ville de Dole; il avait atteint la 68e année de sa vie, lorsque Dieu, dans un langage inconnu

au monde, lui enjoignit de se rendre au plus tôt à Besançon, pour s'y disposer au grand jour de l'éternité. Le vénérable vieillard se mit aussitôt en devoir d'obéir. Le père Placide Bailly, religieux bénédictin du couvent de Besançon, fut chargé de l'assister dans son voyage. Le saint vieillard était tellement affaibli qu'il ne put soutenir les secousses de la voiture, sans penser plusieurs fois à s'évanouir. Enfin, parvenu au terme de son voyage, il mit pied à terre et se retira dans le monastère des Carmélites de Besançon, où il mourut la veille de Noël 1630.

Comme il rendait le dernier soupir, on vit disparaître un phénomène qui se faisait remarquer depuis un an au-dessus de sa chambre et sur l'église du monastère, à certaines heures du jour et de la nuit. C'était une espèce d'étoile moins élevée que les autres astres. Son mouvement régulier s'effectuait de l'occident à l'orient, depuis la chambre du saint vieillard jusqu'au lieu où il fut inhumé dans l'église. Il fut constaté que ce phénomène avait subi toutes les phases de la maladie de Gallemant. Lorsque le vertueux prêtre éprouvait du mieux dans sa santé, Fastre mystérieux brillait d'un plus vif éclat; lorsque le malade allait moins bien, l'étoile pâlissait ; enfin elle disparut sans retour

au moment où le saint expira. Toutes lés cir-

constances de ce prodige furent relatées dans un procès-verbal signé de i5 religieuses.

Le père Placide, qui avait fermé les yeux de Gallemant, et quelques autres prêtres avec lui, lavèrent le corps vénérable du défunt, selon l'ancienne coutume de l'Eglise. Ils mêlèrent souvent leurs larmes aux eaux lustrales pendant cette pieuse cérémonie. Le corps fut ensuite revêtu de tous les habits d'honneur qui ornent les prêtres et placé dans une bière, le visage découvert.

Il y avait alors à Besançon une jeune fille d'une éminente vertu, et qui professait une grande admiration pour la sainteté du vénérable défunt. Etant venue voir ce saint prêtre pendant qu'il était exposé sur son lit funèbre, elle s'agenouilla auprès de lui, et, par un mouvement d'enthousiasme religieux, elle s'approchait pour baiser son auguste visage, lorsque tout à coup une angélique rougeur se répandit sur toute la figure de Gallemant mort depuis 34 heures. La jeune fille recule effrayée. On appelle au plus tôt un médecin pour avoir l'explication de ce phénomène. M. Plantamour, docteur en médecine, homme jouissant d'une grande réputation de science dans sa profession, déclara que cet événement était surnaturel.

Par ce miracle évident, Dieu voulait ap-

prendre à la jeune fille qu'il fallait se contenter de baiser les pieds des saints.

Gallemant fut inhumé dans un caveau de l'église du monastère, du côté du maître-autel. On raconte qu'un des hommes chargés de descendre la bière dans le caveau et de le fermer, voyant ses compagnons couper furtivement quelques cheveux au défunt, pour les conserver comme de précieuses reliques, les imita, sans toutefois partager la vénération qui les animait. Rentré chez lui, il voulut examiner, par un sentiment de curiosité, les cheveux qu'il avait soigneusement enfermés dans son mouchoir, après y avoir fait un nœud, afin qu'il ne pût se déplier. Surprise étrange ! toutes ses recherches sont inutiles, il ne retrouve plus rien dans son mouchoir si soigneusement fermé. Il en est tellement frappé, qu'il s'écrie avec un accent plein de conviction : Gallemant était vraiment un saint!

(Voir V Homme de Dieu ou Vie de Jacques Gallemant, par M. l'abbé Trou.)

Notre-Dame des Jacobins

(Canton de Besançon)

ANS une des chapelles latérales de l'église Saint-Jean, à Besançon, on voit une image miraculeuse de la Vierge, au sujet de laquelle la tradition rapporte ce qui suit :

Claude Ménestrier, antiquaire et numismate franc-comtois, étant devenu bibliothécaire du cardinal F. Barberini, fut chargé par ce prélat de faire des voyages en France, dans les Pays- Bas et en Espagne, pour y recueillir des antiquités et des objets d'art. Comme il retournait à Rome par mer, en 1632, il fut assailli, à une petite distance de Marseille, par une tempête qui mit en danger de périr le vaisseau qu'il montait. Le patron déclare que le seul moyen d'éviter le naufrage était de jeter à la mer tous les effets des passagers. Les tableaux et autres objets précieux de Ménestrier subirent le sort commun. Une image de la sainte "Vierge fut seule préservée. De retour à Rome, Ménestrier l'envoya à Besançon pour y être conservée en souvenir du danger auquel il

venait d'échapper. Placée d'abord dans f église des Jacobins, elle fut ensuite transférée à la cathédrale où ce tableau de la chapelle de la Vierge est encore désigné sous le nom de- Notre-Dame des Jacobins.

(Alex. Guenard, Besançon, p. 63:)

La chapelle de Saint-Fort a Morre

(Canton de Besançon)

E village de Morre n'a pas toujours été où il est actuellement, ou bien il avait plus d'étendue. Dans le canton de vigne appelé Saint-Fort, au nord-est du village, on trouve des ruines qui indiquent qu'il y a. eu des habitations dans cet emplacement. La tradition rapporte qu'il existait sur ce point une chapelle dédiée à saint Fort, patron de la paroisse. On venait autrefois de loin invoquer la protection de saint Fort dans les circonstances difficiles. On raconte qu'un jeune homme de Mamirolle fréquentait depuis quelque temps une maison où il y avait une jeune fille assez jolie, mais fort légère. Le père de la jeune fille, qui était violent de caractère, dit un jour au jeune homme : Tes visites ont-

compromis ma fille ; tu vas l'épouser, sinon je te tue. Le jeune homme demanda vingt-quatre heures de réflexion et vint consulter son père, qui lui dit d'un ton plus menaçant encore : Si tu épouses cette fille, je te renie pour mon fils -et je te maudis... Dans cette pénible occurrence, ne sachant à quel saint se vouer, il court comme un insensé par monts et par vaux. Il arrive par hasard devant la chapelle de Saint- Fort; il se jette à genoux sur le seuil et prie le saint de tout son cœur. Bientôt il se sent armé d'une résolution inébranlable. Il fait vœu de renoncer au monde et va s'enfermer dans un couvent de pénitents noirs, où il donna l'exemple d'une vie édifiante et où il mourut en odeur de sainteté.

Légende de Jacquemard

(Canton de Besançon)

N i5y5, vivait à Besançon un pauvre vigneron nommé Jacquemard, qui remplissait les fonctions de bedeau dans l'église de Sainte- Madeleine. En cette même année, le territoire de Besançon fut envahi et ravagé par les huguenots venus de

Montbéliard, de Neuchâtel et autres lieux. Dans cette grave conjoncture, le vieux Jacquemard s'était imposé la rude tâche de faire le guet nuit et jour au-dessus du clocher. Toutes les fois que les huguenots tentaient de pénétrer dans la ville, il sonnait le tocsin et aussitôt les habitants prenaient les armes et repoussaient l'ennemi aussi loin que possible. Cependant, le 21 juin 1575, à dix heures du soir environ, les hug-uenots réussirent à pénétrer dans la ville par la tour de la Pelotte et par la porte Battant. Déjà ils pillaient les maisons, lorsque Jacquemard, veillant au-dessus de sa tour, sonna l'alarme. Les habitants accoururent aussitôt, arrêtèrent les huguenots et les défirent complètement. Le salut de la ville fut attribué au dévouement de Jacquemard. En mémoire de cette belle action, ses concitoyens placèrent sur Tune des tours de l'église Sainte- Madeleine, pour sonner les heures, une grotesque statue de fer qu'ils appelèrent de son nom et qui attire encore aujourd'hui les regards curieux des passants.

(Voir Jacquemard de la Madeleine, par l'abbé Guibard; — Charles Nodier, Nouvelles, les Marionnettes,)

Légende de Barbizier

(Canton de Besançon)

arbizier, le héros principal de la crèche , de Besançon, n'est-il qu'une figure morale, ou bien a-t-il existé réellement un Boussebot, ou bourgeois de Battant, porteur de ce nom populaire? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il existait autrefois, et qu'il existe peut-être encore aujourd'hui à Besançon, plusieurs familles de Barbizier. Ce qui est non moins certain, c'est qu'une foule de bonnes gens croient sincèrement dans Besançon à l'existence perpétuelle du vigneron patriote qui conduit chaque année à la crèche le peuple, le clergé, les grands, et qui se charge d'exprimer au Dieu nouveau-né les doléances de la province. Depuis plus de 200 ans, cet immortel Barbizier est le critique le plus jovial et en même temps le plus sévère des mauvaises doctrines et des mauvaises mœurs. Sa verve ne vieillit pas; elle est aussi féconde que jamais. Ses marionnettes, prêtres, religieuses, magistrats, ramenés chaque hiver aux pieds du Sauveur, représentent encore maintenant, avec

tant de naïveté et de charme, les costumes et le langage de toutes les classes de la société, que l'imagination du peuple s'est complu à considérer Barbizier comme un personnage mystérieux et invisible, dont la mission est d'accomplir à Besançon une œuvre à laquelle il ne peut faillir. Aussi, se souvient-on quel fut le désappointement des gens quand un jour de 1864, au commencement de novembre, on trouva près de l'église Saint-Paul, une tombe sur laquelle on lisait le nom de Barbizier. Tout le monde courait et voulait s'assurer si réellement Barbizier avait pu mourir et si cette tombe était vraiment la sienne. Le peuple ne revint de son émoi que quand il fut bien convaincu que cette . tombe n'était que celle d'une femme née Barbizier. — Ce n'est pas non plus la tombe de Natoure, observait à cette occasion un brave homme de la rue Saint- Paul, qui croyait probablement à l'existence perpétuelle de Natoure, comme à celle de Barbizier.

(Voir Charles Nodier, Nouvelles, les Marionnettes.)

Légende de la place Labourey

(Canton de Besançon)

epuis un temps immémorial, le marché se tient, à Besançon, sur la place Labourey, qui, avant 1618, s'appelait place du Vieux-Marché. Le sol qu'occupe l'édifice des halles était alors l'emplacement de plusieurs maisons particulières. L'une de ces maisons appartenait à un nommé Labourey, assassin célèbre dont la triste popularité n'a été dépassée de nos jours que par celle des Tropmann et des Dumolard. Ce malfaiteur, dont la justice parvint enfin à découvrir les forfaits, fut exécuté devant sa maison le 1 8 mai 161 8. Cette maison fut ensuite rasée, et, depuis cette époque, la place du Vieux-Marché a perdu son ancien nom et retenu celui de place Labourey. Suivant la tradition, Labourey aurait été un pâtissier renommé dans son état et dont les pâtés étaient très recherchés. Pour les rendre plus succulents, il y faisait entrer, diton, de la chair hachée de petits enfants qu'il égorgeait après les avoir adroitement attirés chez lui. Un hasard tragique fit découvrir le

secret de ce scélérat : un petit doigt d'enfant fut un jour trouvé dans ses pâtés. Ce fait extraordinaire fut révélé à la justice. Une perquisition domiciliaire s'ensuivit et Ton trouva chez le pâtissier les os de plusieurs cadavres d'enfants et le corps non encore entièrement haché de sa dernière victime. Ne pouvant nier l'évidence, Labourey avoua ses crimes. Il fut condamné à mort et exécuté sur le lieu même de ses forfaits; sa maison fut rasée, puis la place qu'elle occupait fut labourée et semée de sel.

(Voir : Mémoires inédits, publiés par l'Académie de Besançon, tome II, pages 47 et suiv.)

La Combe de l'Homme-Mort

(Canton de Besançon)

(^W^|ON loin de Besançon, presque au centre <^ï/jjl^ de la forêt de Chailluz, il existe, entre ^=^Qts autres lieux mal famés, une vallée sans issue qui s'appelait autrefois la Combe de V Ermite et qui se nomme aujourd'hui la Combe de l'Homme-Mort.

Voici ce que les bûcherons de la forêt racontent entre eux, quoique diversement, chaque fois qu'ils exploitent la partie du grand bois de

Chailluz qui porte cette lugubre dénomination : Il y a quatre cents ans et plus, un serviteur de Dieu avait quitté le monde pour s'enfoncer dans la solitude et y méditer plus profondément sur ses fins dernières. C'est dans cette combe qu'il avait établi sa retraite. Il y vivait de peu de choses, comme les anachorètes des premiers temps. Peut-être même les anges du ciel venaient-ils quelquefois lui apporter ce qui était nécessaire à sa subsistance; car il ne demandait point l'aumône et ne recevait rien des personnes qui venaient fréquemment le visiter. On ne tarda pas à supposer dans le pays que cet ermite avait un trésor considérable dans lequel il puisait pour se procurer de quoi vivre. Il n'en fallut pas davantage pour tenter la cupidité d'un méchant nommé Colbus. qui vendit son âme au diable, et qui vint une nuit égorger le saint ermite pour lui ravir sa bourse. Or, cette bourse ne contenait que des médailles de cuivre qui ne firent pas le compte du brigand. Toutefois le diable le dédommagea de cette déconvenue pendant les cinquante années de bonheur qui avaient été stipulées comme prix de l'âme de l'assassin.

Pendant cinquante ans, Colbus jouit en effet de la plus complète prospérité. On ne parlait dans toute la province que de ce libertin devenu grand seigneur, dont toute femme était éprise

et tout mari jaloux. Dans son emportement vers les plaisirs, il ne pouvait se fixer nulle part. Il voyageait constamment, promenant de lieux en lieux sa fortune et ses débauches.

Un soir, au bout des cinquante années marquées par le pacte infernal, dont le seigneur Colbus ne se souvenait plus, mais que le diable n'oubliait pas, il faisait un orage affreux. Un voyageur égaré, vêtu comme un noble chevalier, entre dans une cabane de coupeurs qui se trouvait établie au fond même de la Combe de V Ermite. Il raconte aux gens de la chaumière que son damné de cheval, épouvanté par le tonnerre et les éclairs, ou emporté par le diable, l'a égaré durant trois heures, de forêts en forêts, de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de se jeter dans ce précipice, où cheval et cavalier pouvaient trouver la mort. Le cheval seul avait péri dans la chute sous le corps du cavalier.

— Vous l'avez échappé belle, seigneur, dit en riant un petit homme qui était entré presque en même temps que lui dans la cabane pour s'y abriter de la pluie. On se chauffe. On raconte quelques histoires d'autrefois au coin du feu. Le petit homme invita la bûcheronne à raconter celle de V ermite. Cette histoire glaça d'effroi le voyageur, qui n'était autre que l'assassin Colbus lui-même, et elle fit rire le petit homme,

qui n'était autre que le diable en personne. Celui-ci qui guettait sa proie, ayant vu pâlir Colbus au récit de la bûcheronne, lui dit d'un ton narquois : — On croirait, seigneur, que cette histoire vous ait fait peur. — Non pas, reprit Colbus, qui, observant que la pluie s'était écoulée, voulut s'en aller sur le champ. On voyait que la rencontre de ce petit homme lui avait fort déplu, et il fut impossible de le retenir malgré l'heure avancée. Le petit homme laissa Colbus s'éloigner ; mais à son tour il prît bientôt congé des gens de la chaumière, en leur disant : Je connais le pays ; je vais suivre ce galant homme dans sa route, de crainte qu'il ne s'égare.

Quand ces deux étranges personnages furent partis, le bûcheron et la bûcheronne se regardèrent longtemps sans mot dire. Ils avaient la même pensée et n'osaient se la communiquer. Cependant l'un et l'autre avaient deviné juste. On ne se coucha pas cette nuit-là sans avoir purifié la cabane par des prières et des fumigations de bois consacré et d'eau bénite.

Le lendemain matin, les coupeurs trouvèrent dans la combe, à cent pas de la cabane, le cadavre de Colbus tout lacéré, tout déformé par les convulsions de l'agonie, tout rapetissé, tout racorni par l'action d'un feu céleste ou infernal, enfin presque-méconnaissable . Quand

on voulut le soulever pour le transporter au cimetière, il tomba en poussière de souffre, et une flamme voletant tout autour arda quiconque ne se tint à notable distance.

C'est depuis ce temps, dit-on, que la Combe de V Ermite, au bois de Chailluz, s'est appelée la Combe de V Homme-Mort.

Sur le thème de cette légende, Ch. Nodier a écrit un de ses plus jolis contes. On lui reproche d'avoir placé la scène de son récit entre Bergerac et Périgueux plutôt qu'à la Combe de V Homme-Mort, dans la forêt de Chailluz, où il avait, disait-il, recueilli dans sa jeunesse la donnée de cette histoire populaire. Qu'importe d'ailleurs qu'entre Bergerac et Périgueux il existe un lieudit semblable et une tradition analogue. Les légendes sont des fleurs sauvages, dont la graine se répand souvent dans plusieurs contrées différentes par l'effet d'une loi encore inconnue de l'esprit humain.

Le père Césaire et la légende du saint patron

(Canton de Besançon)

L est toujours bon, croyez-moi, d'avoir pour patron un grand saint du ciel qui vous protège pendant cette vie et vous ^ assiste au redoutable passage de la vie du temps à celle de l'éternité.

Césaire Bergerot est né à Besançon vers le milieu du XVIIIe siècle. Il était neveu du père Elisée, célèbre prédicateur dont il a édité les sermons en y joignant une préface. Ainsi que son oncle Elisée, Césaire Bergerot était entré jeune encore au couvent des Carmes déchaussés de Besançon. C'était néanmoins un homme du monde. Un jour, en costume de gentilhomme, il était venu dîner avec dom Grappin chez M. de Saint-Simon, alors gouverneur de Franche-Comté. A l'issue du repas, Césaire proposa une promenade à dom Grappin, qui ne put accepter. Ils se quittèrent à l'extrémité de la rue Saint- Vincent et Césaire s'achemina seul jusqu'à la porte Notre-Dame, où il prit le chemin du rempart qui fait le tour de la

ville. Arrivé à la porte du Saint-Esprit, il trouva une sentinelle sous les armes. Césaire, qui était en bas de soie et qui portait culotte, avait dans son gousset une montre dont la clé pendait au dehors. La sentinelle lui demanda l'heure. Césaire tira sa montre et la fit voir à la sentinelle, qui la lui arracha brusquement des mains. Etonné d'une telle audace, Césaire redemande sa montre. « Je vous la rendrai, dit la sentinelle, si vous me comptez cent écus. » Césaire insiste et menace de porter plainte. « Si vous portez plainte, dit la sentinelle, je vous accuserai de me l'avoir donnée en me faisant d'infâmes propositions. » Césaire vint immédiatement raconter le fait à M. de Saint- Simon, chez lequel il avait dîné. On relève la sentinelle sur-le-champ ; on la conduit au poste Saint-Pierre pour l'interroger. L'accusé allègue pour sa justification que la montre lui a été donnée par le religieux et qu'elle est le prix de complaisances hontêuses. Comme, en l'absence de tout témoin, il n'existait d'autres -éléments que les antécédents de l'accusé et •<:eux du plaignant, le caractère parfaitement respectable de celui-ci et l'honneur d'une vie sans tache ne permirent pas aux juges d'hésiter entre les deux, et le soldat, dont les moyens de défense consistaient à s'accuser, lui-même d'une turpitude, fut condamné. Dom Grappin,,

racontant ce fait à ses contemporains de notre siècle, ne manquait jamais de rendre le plus «complet témoignage à l'innocence de Césaire. Mais le vent de l'opinion soufflait si fort en ce temps là contre tout ce qui appartenait à la vie monastique, que Césaire devint en butte à toutes sortes d'avanies de la part de la jeunesse et fut contraint de s'expatrier. La révolution 4e 89 commençait. Césaire gagna l'Italie et se réfugia à Naples, dans un couvent de carmes .déchaussés semblable à celui dont il avait fait partie à Besançon. Il y avait le titre de chapelain de l'ambassade française. Là, il prêcha en français devant une assemblée de 4,000 personnes, dont aucun n'entendait cette langue. Mais l'éloquence de Césaire était si entraînante, dit l'abbé Galliani, que non-seulement il se feisait comprendre,, mais encore applaudir.

Un jour entre autres il prêchait, mais cette fois en italien, pour le rétablissement daim couvent et d'une église qui menaçaient de toiïiber en ruines. S'inspirant d'un souvenir •duipays:natël, il raconta la légende suivante, *quM avait apprise dan s son jeune âge au cou~ went des Carmes déchaussés de Besançon :

« Un pauvre pédheur venait de mourir. Son i&me par ut devant ŒMeu et fut obligée de rendre compte de ses aations. Le bien et le niai furent 0eté$ dans les bassins d'une balance pour

éprouver lequel des deux était le plus pesant. Le bassin qui renfermait le bien se trouva être beaucoup plus léger et monta tout à coup. L'âme du pécheur fut donc condamnée aux régions infernales, conduite par les anges à l'abîme sans fond et livrée entre les mains des diables, qui la précipitèrent dans les flammes* Déjà l'élément dévorateur avait saisi ses pieds et ses jambes, ses entrailles et sa poitrine ; sa tête seule s'élevait encore au-dessus des vagues de feu, lorsqu'il s'écria : O mon safei patron ! abaissez vos regards sur moi ; prenez pitié de ma pauvre âme. Jetez bien vite dans le bassin où sont mes bonnes actions toute la chaux et les pierres que j'ai données pour réparer le porche du couvent des Carmes de Besançon. Le saint patron exauça aussitôt sm prière. Il ramassa toute la chaux et les pierres, les jeta dans le bassin du bien, qui emporta celui du mal, et l'âme du pécheur s'élança à l'instant même dans le paradis. »

Cette légende toucha tellement le cœur des auditeurs, que l'argent abonda de tous côtés, et que le couvent et l'église furent restaurés avec magnificence.

Je n'ajouterai rien à ce récit, sinon que, parmi les personnes qui composaient ce jourlà l'auditoire du père Césaire, se trouvait par hasard un jeune homme qui se nommait B©-*

naparte, et qui devint l'empereur Napoléon Ier. Le fait est raconté tout au long, ainsi que la légende, dans le Mémorial de Sainte-Hélène.

Légende de Rosemont

(Canton de Besançon)

N 1 29 1 , Eudes de Rougemont était princearchevêque de Besançon. Ce prélat, dur et hautain, cherchait par tous les moyens à vexer et à humilier les citoyens de la ville libre de l'empire. Afin de les tenir en bride et pour se prémunir contre leurs attaques, il résolut de se bâtir un château très fortifié sur une montagne aride, située à peu de distance de la ville, du côté du sud. Mais les ouvriers qu'il employa d'abord pour faire l'ouvrage ne l'avançaient guère, car, ce qu'ils construisaient pendant le jour, les citoyens le démolissaient durant la nuit. L'archevêque, voyant qu'il perdait son temps et son argent, en se servant d'ouvriers faits de chair et d'os, appela, dit-on, à lui l'esprit infernal qui avait -autrefois élevé le pont de pierre de la ville, et le força de bâtir dans une seule nuit la forteresse, objet de son ambitieuse convoitise. Rien

n'égala la joie de ce prince mitré, quand il vit que tout était fini ; il prit aussitôt possession de sa nouvelle demeure, et montrant à son maréchal les rochers nus sur lesquels elle était bâtie, il lui dit d'un ton goguenard : « Avant que les Besançonnais viennent me chercher jusqu'ici, les roses croîtront sur ces rochers. » Or, à trois jours de là, le dimanche après la fête de sainte Madeleine, comme le prélat était encore au lit, voici que son maréchal arrive auprès de lui et lui dit : « Cher et honoré prince, il y a à la porte sept paysans grands et forts comme des géants ; ces hommes, qui portent des roses à leurs chaperons, probablement en signe de fête, demandent instamment qu'il leur soit permis de vous présenter leurs hommages dans votre châtel neuf. » Eudes, qui n'était jamais si heureux que lorsqu'il voyait les humbles prosternés devant lui, dit à son maréchal : « Que ces sept rustres entrent donc ; mais qu'ils aient soin auparavant de se déchausser et de porter leurs souliers à leurs mains, et cela en signe de soumission et de respect. » Le maréchal exécuta à la lettre les ordres de son maître. Les prétendus campagnards, qui étaient réellement hauts et vigoureux comme des géants, entrèrent donc et se déchaussèrent, ainsi que cela leur était recommandé. Mais à peine eurent-ils en leurs mains

leurs gros souliers ferrés, qu'ils s'en servirent pour assommer les soldats, gardiens de la porte, en criant d'une voix formidable, qui fit tressaillir le seigneur Eudes dans son lit : « Besançon, la ville libre ! Besançon, la cité impériale ! à la rescousse les sept bannières ! » A ce cri, les bourgeois de Battant, Char m ont, Arènes, le Burg, Saint-Quentin, Saint-Pierre et Chamars, qui se tenaient cachés au pied de la montagne, déployèrent le drapeau de la cité, et arrivèrent en courant au château, où ils entrèrent par la porte que les faux paysans avaient en leur pouvoir, et s'emparèrent de tous les soldats du prélat qui essayèrent de résister. Eudes lui-même n'eût pas été plus épargné que les autres, si les gouverneurs, respectant en lui son double caractère de prince de l'Eglise et de l'Empire, ne l'eussent fait évader en secret et sous un déguisement. Il se réfugia à six lieues de là dans la tour du château de Gy, d'où il excommunia les citoyens de Besançon et jeta l'interdit sur leur ville. Mais les Besançonnais commençaient à s'habituer aux foudres de leur chef ecclésiastique, et quand il les privait de la consolation d'ouïr la sainte messe, ils se la faisaient dire de force par de pauvres moines.

Ce fut, dit-on, à cause des roses attachées aux chaperons des sept bourgeois déguisés en

paysans qui avaient surpris le château, que la montagne sur laquelle la forteresse avait été élevée prit le nom de Montagne des Roses ou Rosemont. De plus, pour perpétuer le souvenir de cet événement, les Besançonnais firent sur leur expédition le quatrain suivant :

En mil trois cent, ôtez-en neuf, Sur Rosemont fut Châtel neuf ; Ne se passa trois jours ou quatre Que ce château Ton vint abattre.

Il ne resta pas une seule pierre de la forteresse archiépiscopale, dont les matériaux servirent à réparer les remparts de Battant et de Charmont. (Album franc-comtois,^. 75.)

(Voir, au point de vue de la vérité historique, la dissertation publiée par M. A. Castan, dans les Mémoires de la Société d'Emulation du Doubs, ayant pour titre : Doit-on dire Rognon ou Rosemont!)

Le Bout du Monde

(Canton de Besançon)

L existait, il y a bien longtemps, un riche baron qui s'appelait Thor et qui habitait un vieux château situé sur une roche à quelques lieues en aval de Besançon, sur la rive gauche du Doubs. Ce baron avait une fille jeune et belle qui aimait un jeune homme du voisinage et qui en était aimée. Thor ne voulait point donner sa fille en mariage à ce dernier, parce qu'il ne le jugeait pas d'une extraction assez illustre. Il s'appelait Férand, tout court. Un jour que la jeune châtelaine se promenait au bord de la rivière en cueillant un bouquet de myosotis, tandis que Férand la regardait de la rive opposée en lui faisant les plus doux yeux, un hardi cavalier, qui n'était autre que le sire d'Arguel, vint à passer en ce lieu. Séduit par la vue de cette jeune fille, celui-ci met pied à terre, la prend dans ses bras et remonte avec elle sur la croupe de son cheval. Les voilà partis tous deux dans la direction d'Arguel. La jeune fille épouvantée se met à crier de toute sa force ;

« A moi, mon Férand! » Le lieu ou ce cri de désespoir vint retentir aux oreilles de celui qu'elle aimait se nomma depuis Mont férand. Férand, qui était aussi à cheval de l'autre côté de Veau, part au galop dans la même direction que le ravisseur. Il ne pouvait l'atteindre parce que le fleuve les séparait toujours. La jeune fille, qui se voit perdue, s'écrie, en étendant les bras du côté de Férand : « Ah ! venez ! » Le village que l'on bâtit plus tard en cet endroit fut appelé Aveney, en mémoire, dit-on, des cris répétés que la fille de Thor y proféra. Férand donne un coup d'éperon vigoureux à son cheval, qui, sans être ailé comme Pégase, traverse le Doubs.d'un seul bond dans un lieu que l'on nomme encore aujourd'hui Le Saut. Le sire d'Arguel avait de l'avance sur Férand ; mais celui-ci ne tarda pas à gagner du terrain. Il n'est bientôt plus qu'à une courte distance du ravisseur. Celui-ci se voyant près d'être atteint, au pied même de son manoir, lui dit : « Vilain ! jusqu'où prétends-tu me poursuivre? » — Jusqu'au Bout du Monde, répond Férand. A l'instant un tremblement de terre a lieu, une montagne tombe et enferme le ravisseur et sa victime dans un cercle de rochers qui s'appelle encore aujourd'hui le Bout du Monde. Férand se précipite sur le sire d'Arguel et le tue d'un coup d'épée. Il

ramène aussitôt la fille de Tlior au château de son père. Croyant qu'il était plus sage de marier sa fille à Férand que de lavoir exposée à de nouveaux malheurs, Thor consentit à une union que l'on célébra peu de jours après cet événement dans la chapelle du château. A une année de là, on fêtait la naissance d'un bel enfant que la fille de Thor venait de mettre au monde, et les gens de la contrée disaient de toutes parts : Voilà le vieux Thor aise. Thor aise devint depuis ce temps-là le nom du lieu et du château qui existe encore aujourd'hui. Ce récit, vraisemblablemen imaginé, a paru, il y a plus de quarante ans, dans une feuille périodique de Besançon, où on le retrouvera peut-être avec de plus grands développements.

Attila devant Besançon

(Tradition historique)

ttila, qui se disait lui-même le fléau de Dieu et le marteau de sa vengeance, après avoir traversé sans obstacle une partie des Gaules, essuya une sanglante défaite dans les plaines de Châlons^

sur-Marne, où il laissa 200,000 hommes sur le ehamp de bataille. Plein du désir de se vengerr il Renferma dans ses chariots,- et prit, à travers le pays des Séquanes, la grande route de l'Italie. Il mettait tout à feu et à sang, rava*geait les campagnes, brûlait les villages, incendiait les églises et y commettait d'horribles profanations. Il ne tarda pas à se présenter devant Besançon, vieille cité romaine, encore riche en monuments romains, mais fidèle à la foi que ses apôtres lui avaient enseignée. A l'approche des Huns, la ville ferme ses portes ; Attila en ordonne le siège. Effrayés de ce que î'on racontait des barbares, les assiégés se pressent dans les lieux saints, entourent les autels de leurs protecteurs et leur adressent des vœux ardents pour la délivrance du pays. Le matin du jour où doit se livrer l'assaut, l'évêque Célidoine célèbre la messe en présence d'une assemblée nombreuse; et, après avoir distribué le Pain de Vie aux combattants, le courageux pasteur les conduit lui-même sur les remparts, en portant dans ses bras les reliques des martyrs. Le choc des deux armées fut terrible, et les cadavres des morts comblèrent les fossés. Le nombre enfin l'emportevles murs sont escaladés et tous les habitants sont massacrés sans distinction. Le Fléau de Dieu entra dans la ville au milieu des acclamations

de ses troupes, et le spectacle de l'incendie compléta bientôt celui du carnage et de la mort. Dieu permit le triomphe d'Attila pour purger la terre des derniers restes de la corruption payenne et pour éprouver la fidélité des chrétiens. Si Attila frappa comme la foudre, il passa comme l'ouragan, et Dieu brisa bientôt dans sa miséricorde la verge qu'il avait choisie dans sa colère. La cité chrétienne qui l'avait imploré ne répandit pas inutilement devant ses autels ses larmes et ses prières. Elle se releva bientôt de ses ruines à l'ombre de la croix, et, dans ces mêmes lieux que les Huns quittèrent en se demandant avec orgueil où avait pu être Vesontio, on se demande aujourd'hui où donc a pu passer Attila.

(Voir Histoire du comté de Bourgogne , t. I, p. 35; — Vie des saints de Franche-Comté , t. I, p. 148.)

La Fiancée d'Arguel

(Canton de Besançon)

OUT semblait dormir dans le château d'Arguel. La lune éclairait ses tourelles ; les girouettes criaient au vent, et l'archer, appuyé sur sa hallebarde, était immobile

comme une statue de marbre à l'angle du préau. Il regardait, à travers la brume, les forêts qui s'agitaient à ses pieds et, dans les profondeurs du val, le Doubs dont le murmure s'élevait à peine jusqu'à lui.

Tout semblait dormir dans le manoir.

Cependant une lumière veillait encore à la tourelle de l'orient, et Blanche d'Arguel ne dormait pas.

Blanche était seule dans la tourelle. Elle reposait sur sa couche à dais et à tenture verte. Une lampe, fixée à la voûte par une chaîne de cuivre, brûlait dans la chambre gothique et éclairait à demi les tapisseries qui couvraient la muraille. Un théorbe de ménestrel reposait auprès d'unegrande corbeille de fleurs, cueillies pour le jour des fiançailles et qui devaient parer Blanche le lendemain.

Or, la jeune fille songeait à son fiancé qui devait venir avec l'aurore faire résonner son cor dans les rochers d'Arguel ; mais une inquiétude vague troublait sa veillée ; ses idées devenaient sombres sans qu'elle sût pourquoi, et sa tête était brûlante.

; — Ne suis-je pas bien heureuse? se demandait-elle; et son cœur ne répondait rien.

Elle évoqua toutes les brillantes images d'un jour de fiançailles ; elle vit la grande salle du château toute illuminée et toute pleine du chant

des ménestrels ; les clievaliers assis au banquet buvaient à sa beauté dans leurs couper presque aussi profondes que leurs casques* L'un d'eux, le plus jeune et le plus vaillant, est son fiancé; c'est Férand, le plus hardi des francs barons du Jura, aussi timide auprès d'elle qu'une jeune fille, Férand qu'elle aime et qui doit la conduire à la chapelle du manoir. Elle se voit chevauchant auprès de lui, comme jadis à côté de son père, au milieu de varlets et (d'hommes d'armes et courant les bois de Fugey et de Montrond, le faucon au poing et les cheveux flottant au vent.

Toutes ces images riantes qui avaient peuplé ses rêveries de jeune fille allaient se réaliser le lendemain. Cependant, à mesure qu'elles passaient devant ;elle, elles s'assombrissaient: comme les nuages lorsque le soleil retire sa lumière. La mélancolie descendait dans l'âme de la jeune fille.

— D'où vient que je suis triste et que mon cœur est plus vide que jamais ? se ■demandaitelle ; et sa tête s'appesantissait, .et elle éprouvait je ne sais quoi de douloureux dans l'âme et dans le corps. Elle ferma ses paupières en se recommandant à Notre-©ame -et à Messire Saint Ferréol, puis elle s'endormit, Mais son sommeil ne fut point paisible:: mn soufile iêtmt précipité ; ses oreilles étaient pleines de êinte<-

ments ; des formes singulières tourbillonnaient autour d'elle ; ces sons s'arrêtaient et se précitaiemt, ces formes se raccourcissaient et s'allongeaient avec un ensemble bizarre, et la danse imaginaire suivait dans sa mesure les battements du cœur de la jeune fille,. Ces visions lui faisaient mal : elle s'éveilla.

— D'où vient que mon sommeil est si lourd ? se dit-elle, et, se soulevant sur sa couche, elle essuya son front couvert de sueur. La lampe de la voûte s'était éteinte, mais la lune resplendissait dans l'ogive de la fenêtre et la chambre était pleine de lumière. Et voilà qu'elle oorut voir .au dehors des lutins et des sylphes argentés et transparents comme l'air <3tà ils nageaient : leurs petites ailes frappaient les vitraux gothiques et ils voltigeaient par milliers comme des moucherons dans un rayon de soleil.

— 0uvre*tfxous ta fenêtre, jeune fille, disaient l&nm voix argentines! Nous apportons les brises de la -xmit sur nos ailes. Ouvre ! nou& soïuffîeœi&s dans les plis tièdes de tes rideaux et dwm tm dhew<im% blonds,, et ton sommeil sara Àom% ao»me celui du saule dont le veut du matha caresse la chevelure ,

Bla^'cha avait la vue éblouie, • te vertige égarait $e® sens, «elle crut rêver et sa tête mt©m%a eut saaa chevet;; mais voilà que la

théorbe rendit un son d'une douceur infinie. Elle vit devant elle une dame blanche qui était belle et qui souriait ; elle tenait une couronne de roses rouges.

— Jeune fille, dit-elle, je suis la Fée des fleurs et de la joie. J'ai volé sur la terre silencieuse et j'ai cueilli dans la rosée de la nuit les fleurs de l'hymen. Réjouis-toi, ô jeune fiancée d'Arguel, car les parfums et les plaisirs de la terre vont t'enivrer.

Et la Fée posa sur la tête de la jeune fille la couronne de roses rouges. Et voilà que toutes les fleurs de la corbeille s'animèrent à la voix de la Fée et s'agitèrent entre elles comme au souffle du vent. Des lis sortent. des jeunes filles élancées; les corolles deviennent des robes blanches; les pistils brillent sur leur front comme des aigrettes dorées. Les marguerites revêtent les feuilles vertes de leur tige et les pétales blancs ceignent leur tête comme d'une couronne. Les tulipes s'arrondissent comme des turbans sur le front de jeunes filles noires comme l'ébène. La rosée brille à leurs cous comme des colliers de perles et comme des pierreries dans les plis de leurs robes odorantes. Toutes ces fleurs fantastiques s'élancent de la corbeille et voltigent autour de la blanche Fée.

— Nous sommes filles de la terre verte, disent-elles, qui respire nos parfums oublie le

ciel'. Respire-les, ô jeune fiancée d'Arguel, car nous ne vivons qu'une aurore et nous voulons t'enivrer avant de mourir.

Et Blanche, à demi plongée dans la torpeur voyait, mais vaguement, le tourbillon l'entourer en chantant. Il lui semblait que des corolles s'approchaient de ses lèvres comme ides coupes, et que des pétales effeuillées tombaient sur elle comme une neige ; mais elle se sentait oppressée et les parfums étaient si suaves qu'ils lui faisaient mal.

Le théorbe ému résonnait de lui-même.

— Ouvre nous, criaient les lutins, en frappant les losanges des vitraux. Mais Blanche n'entendit rien. Tout semblait se confondre. Sa vue se troubla et les ombres léthargiques descendirent sur elle une seconde fois.

Son sommeil fut plus noir et plus profond encore qu'auparavant. Des images plus sombres l'obsédaient. Ces images étaient immobiles ou ne se mouvaient qu'avec lenteur. Un malaise indéfinissable la travaillait dans les profondeurs de son être. Un froid mortel la pénétrait; sa poitrine était affaissée et son cœur semblait lutter pour se mouvoir. Il s'arrêta même un instant et la jeune fille s'éveilla en sursaut ; mais tout ce qu'elle put faire fut d'ouvrir ses paupières.

La lune s'était couchée et la chambre était

dans l'ombre. Blanche était baignée d'une sueur froide. Son souffle était extrêmement pénible. Qui donc pouvait l'oppresser ainsi? Elle croit voir une main froide appuyée sur son sein et un fantôme voilé de noir penché sur elle ; mais elle était si faible qu'elle ne put ni crier ni détourner la tête. Elle crut sentir un souffle glacé à son oreille avec ces mots : Je suis la mort!.,. Mais elle l'entendit à peine et ses paupières alourdies se refermèrent...

Tout à coup la jeune fille sort de sa torpeur. Elle se sent si légère qu'elle se croit sans vêtements. Elle ne se voit point, et pourtant elle se sent vivre. Elle voit sa couche, et pourtant il lui semble ne plus y être. — Quelle est, pense-t-elle, cette jeune fille blonde qui me ressemble et qui dort avec la croix de ma mère à son cou ? Où suis-je donc ? D'où puis-je la voir ? Pourquoi l'espace n'est-il plus?

Et voilà que Blanche aperçoit un être lumineux avec des ailes qui brillaient comme le soleil. Il portait une couronne de roses blanches éblouissantes.

— Je suis ton ange gardien, dit-il, j'ai parcouru les campagnes du ciel et j'ai cueilli pour toi les roses de la virginité. Viens, les roses de la terre, comme ses joies, passent et font mourir ; mais celles-ci sont immortelles, et leur parfum, c'est la vie.

Bientôt l'aurore se leva. Férand, suivi de ses archers, fit retentir la montagne du son de sa trompe ; mais il n'y eut point de fiançailles dans le château, car la fille du Sire, la fiancée d'Arguel, était morte dans la nuit, asphyxiée parles fleurs.

La Fille du Prince

(Canton de Besançon)

Une princesse voulant aimer,

Son père voulant l'en empêcher,

Il lui fit bâtir une tour

Pour y renfermer ses amours.

Elle y resta cinq ou six ans

Sans que Ton vint la visiter.

Au bout de la sixième année

Son père vint la visiter.

Bonjour, ma fille, comment ça va? —

Hélas, papa, ça va comme ça :

J'ai un côté rongé des vers

Et l'autre brisé dans les fers.

Hélas, papa, n'avez-vous pas

Quatre-vingts francs à me donner?

Ce serait pour donner au jolier,

Pour qu'il me gratte le bout des pieds. —

Oh ! oui, ma fille, nous les avons Et plus de quatre à cinq millions.

Ce serait tout pour te les donner, Si tes amours veulent te quitter. • — J'aimerais mieux mourir dans la tour Que de renoncer à mes amours. ■ — - Oui, dans la tour tu mourriras Et tes amours tu quitteras.

Elle y mourut ; on l'ensevelit Pour la porter à Saint-Denis.

Quatre-vingts prêtres, autant d'abbés.

Pour porter la belle enterrer.

Le prince vint à passer par là.

Ho ! là î messieurs, arrêtez-là, Vous portez ma belle enterrer :

Permettez- moi la regarder.

Le prince prit ses ciseaux fins Pour découdre le drap de lin.

Aussitôt le drap décousu, La belle Fa bien reconnu.

Oh ! la belle chose que d'aimer, - Disent les prêtres et les abbés.

Nous portions la belle enterrer :

A présent la faut marier.

Je n'ai pas cru devoir changer le langage incorrect et bizarre de cette légende populaire, qui se chante telle qu'elle est ici écrite •dans les environs de Besançon.

Les bonnes fées de la roche de palente

(Canton de Besançon)

cent pas de la hauteur de Palente, en descendant sur Chalezeule, on voit dans un pré qui avoisine la route, à droite, une grande pierre plate, presque couchée au ras du sol. Cette pierre est toujours d'une propreté admirable. On croirait qu'elle est continuellement lavée par les pluies ou balayée par les vents. Elle ne garde point la souillure qu'y dépose le pied des passants ; la boue et la poussière ne s'y attachent jamais et la mousse n'y peut pas croître. C'est que, mes enfants, une main de fée invisible Tépoussette et l'essuie. Cette table de pierre, savez-vous, recouvre le palais souterrain des bonnes fées de la Roche : c'est la pierre aux fées.

Un jour, c'était la veille d'une grande fête, le père Ramelot, de Palente, labourait un champ voisin avec un petit valet de charrue qui fouettait les bœufs. Il crut entendre qu'on pétrissait dans la grotte aux fées ; puis il ne tarda pas à

humer franchement la bonne odeur du gâteau. Il arrête un moment sa charrue pour venir crier par trois fois devant la roche, en ôtant son bonnet :

« Belle dame , bonne et blanche, « Donnez-nous de votre offrande! »

Jugez de leur surprise ! Quand ils ont terminé leur sillon, nos deux laboureurs aperçoivent, sur la pierre aux fées... quoi!... une belle nappe éclatante de blancheur, avec un beau gâteau doré et un petit couteau d'argent dessus. Ils s'empressent de faire honneur au goûté qui leur est servi ; puis le repas terminé, ils se remettent à leur besogne. Mais voilà que la roue gauche de leur charrue se met à gémir d'une étrange façon. A chaque tour qu'elle faisait, elle semblait dire : Rends ce que dois! rends ce que dois! rends ce que dois! « Valet, demande le Ramelot, aurais-tu pris quelque chose à ces bonnes fées? — Non, maître, je ne leur ai rien pris. » Pourtant la roue ne discontinuait pas sa plainte. C'était donc bien sûr, on avait dû prendre quelque chose aux bonnes fées. « Allons, valet, dismoi, n'as-tu rien pris? — Eh bien si fait, j'ai caché dans ma poche leur petit couteau. »

— Et ce petit couteau d'arg-ent, oncle Jean, l'a-t-il rendu ?

— Certainement, sans quoi la charrue crierait encore.

— Mais comment la roue pouvait-elle parler?

— Une fée s'était cachée dedans.

Ah! nous entendrions bien plus souvent parler les bonnes fées, si nous étions plus attentifs .

Cette légende a été imprimée pour la première fois dans la Revue littéraire de la Franche-Comté, 3e année, page 69.

Près de Ville-du-Pont (Doubs), on aperçoit dans un rocher des bords du Doubs la porte cintrée d'une caverne. C'est là aussi, dit-on, que les fées bienfaisantes viennent, comme à leur four banal, faire cuire leurs gâteaux.

(Monnier, Traditions, p. 402.)

Légende du Lycée de Besançon

(XVIIe siècle)

E lycée de Besançon doit, dit-on, la splendeur de ses bâtiments à la supercherie des Jésuites du XVIIe siècle. On raconte qu'en l'an 1626, un vieux garçon,

Antoine-François Gauthiot, seigneur d'Ancier, propriétaire de grands biens en Franche- Comté, faisait un voyage de plaisir à Rome. Il s'était muni des plus belles lettres de recommandation de la part des Pères Jésuites de Besançon, lesquels étaient ses amis et comptaient devenir ses héritiers. Il tomba malade en arrivant, et mourut presque subitement dans la maison du Grand-Jésus, sans avoir eu le temps de faire son testament.

Bien que les intentions du défunt fussent connues, l'acte essentiel manquait pour que les Pères Jésuites héritassent. Un simple serviteur, un frère, qui avait habité la Franche- Comté, conçut une ruse, communiqua son plan aux Révérends Pères , et, comme les consciences italiennes n'ont jamais manqué de souplesse, on se mit à l'exécution. Sur la mort de M. d'Ancier on garde le plus grand secret, tandis que le frère se rend en Franche- Comté, à deux lieues de Besançon, c'était à Montferrand, où séjournait Denys Euvrard, fermier d'une grange de M. d'Ancier, ayant d'une manière remarquable, la voix semblable à celle de son maître.

Le messager demande avant tout la promesse du secret au fermier; puis il lui apprend qu'il faut venir de suite à Rome, où M. d'Ancier, sur le point de mourir, veut lui faire

d'importantes révélations et le récompenser généreusement. Denys Euvrard, sans balancer, se met en route; et, conduit par le frère, il arrive à la maison du Grand-Jésus.

Deux Pères Jésuites viennent à lui : « Ah ! non pauvre ami, lui disent-ils, vous arrivez trop t ird ! M. d'Ancier est mort. C'est une grande perte pour vous et pour nous. Son intention était de vous donner la grange de Montf errant et de léguer le reste de ses biens à nos pères de Besançon ; mais il n'y faut plus songer. » Denys Euvrard fait là-dessus d'amères réflexions dont un des pères vient enfin le tirer le lendemain : « Mon cher Euvrard, lui dit-il, il me vient une idée. C'était l'intention de M. d'Ancier de faire son testament. Il voulait vous donner sa grange deMontferrand et nous laisser le surplus de ce qu'il possédait. — Vous avouerez qu'il était le maître de ses biens. Il pouvait en disposer comme il le jugeait convenable; ainsi l'on peut regarder ses biens comme nous étant donnés devant Dieu. Il ne manque donc plus que la formalité du testament; mais c'est un défaut de forme qu'il est possible de réparer. Je me suis aperçu que vous aviez la voix entièrement semblable à celle de M. d'Ancier. Vous pourriez facilement le représenter dans un lit et dicter un testament conforme à ses intentions. Surtout vous

n'oublierez pas de vous donner la grange de Montferrand. »

Le fermier se rend à l'avis de l'habile casuiste, il se soumet à ses conditions. Pour écarter davantage tout soupçon, lorsque Denys Euvrard est dans son lit, on appelle devant lui, non-seulement le notaire, mais encore deux Franc- Comtois distingués, alors en voyage à Rome, l'un conseiller au Parlement, et l'autre chanoine de la métropole. En leur présence, le faux moribond dicte ses dispositions testamentaires.

« Je donne et lègue à Denys Euvrard, mon fermier, ma grange de Montferrand. . . et toutes ses dépendances, ajoute-t-il, se gratifiant ainsi d'un moulin, d'un bois et des cens.

(Les RR. PP. étaient trompés par leur complice, dont l'appétit subtil devint irrésistible ; mais qu'y faire ?)

— Item, je donne et lègue audit Euvrard mille écus à choisir dans mes meilleures constitutions de rentes et tout ce qu'il peut redevoir de termes arriérés pour son bail de la grange de Montferrand.

— Item, je donne et lègue une somme de cinq cents francs à l'enfant de la nièce dudit Euvrard... »

Enfin, le testateur se sentant suffisamment rengorgé déclare que, quant au surplus de ses

biens, il institue pour ses héritiers universels les Pères Jésuites de Besançon, à la charge par eux de bâtir une église suivant le plan déjà projeté, d'y érig*er une chapelle sous l'invocation de Saint-Antoine et de Saint-François, ses bons patrons, et de célébrer dans ladite chapelle une messe quotidienne pour le repos de son âme.

Tel qu'il était, ce testament dut être exécuté.

Mais Denys Euvrard avait compté sans son curé. Se trouvant, quelques années plus tard, alité pour mourir véritablement, il confessa le bon tour exécuté à Rome. Le pasteur villageois, casuiste sévère, exigea que cette déclaration fût faite publiquement, en présence du notaire, du juge du lieu et de plusieurs témoins. Les biens mal hérités de Denys Euvrard retournèrent aux parents de M. d'Ancier, et, en outre, le fermier fut tenu de leur abandonner les siens propres pour indemnité.

Armés de la déclaration, les héritiers naturels de M. d'Ancier intentèrent aux Pères Jésuites un procès ; ils le gagmèrent à Besançon ; ils le gagnèrent devant le Parlement de Dole. Mais il y avait alors un conseil suprême à Bruxelles, et, au nom du roi d'Espagne, les biens échus aux RR. PP. demeurèrent en leur possession.

Au reste, les Pères Jésuites surent faire un

bel emploi de leurs nouvelles ressources. Le lycée de Besançon est un des plus beaux établissements de l'Université de France.

(Voir Guide de V Etranger à Besançon, par MM. Delacroix et Castan, p. 179.)

(Voir surtout la comédie du Légataire universel de

RÉGNARD.

Jean de Watte ville

(Canton de Besançon)

eci encore n'est pas une légende, mais comme la vie de ce trop fameux Jean de Watteville est d'un bout à l'autre une espèce de drame incroyable et qu'un roman historique sur ce personnage peut être essayé par plus d'un amateur Je n'ai pas craint de faire entrer dans ce recueil l'esquisse d'une figure aussi extraordinaire.

Je trouve cette page dans l'histoire du séminaire de Besançon, par Mgr Jacquenet (1).

« Il y avait alors en Franche-Comté un homme dont les aventures, quoique historiques, paraissent cependant incroyables. C'était Jean de Watteville, d'une ancienne famille de Berne

(1) Elle est extraite des Mémoires de Saint-Simon, t. III, p. 345, édit. de 1856.

établie à Besançon. Débutant par la carrière des armes, il tue en duel, à Milan, un gentilhomme de la reine d'Espagne; se jette, touché de repentir, chez les Capucins de Besançon, d'où il passe chez les Chartreux de Beaulieu, pour mieux faire pénitence. Ennuyé bientôt du cloître, il en escalade les murs, tue d'un coup de pistolet son abbé, qui le surprend sur le fait, se querelle à quelque distance dans une auberge de village et tue un voyageur qui voulait partager son repas. Il arrive à Madrid, se dispute avec un chevalier, lui plonge son épée dans le corps, se réfugie dans une abbaye de dames nobles, gouvernée par une de ses tantes, s'échappe avec une religieuse, la perd dans la traversée de Smyrne, se fait renégat à Constantinople, s'engage dans la milice, devient pacha, combat en cette qualité les Vénitiens, en Morée, et se tire de là en trahissant la Turquie. Il obtient sa grâce du roi d'Espagne, son absolution du Pape, reparaît à Besançon, et, à l'époque des deux conquêtes, déploie toutes ses ressources, qui étaient infinies, pour livrer aux ennemis sa patrie adoptive.

. « Il servit fort utilement (les Français), mais « ce ne fut pas pour rien, écrit le duc de Saint- « Simon. Il avait stipulé l'archevêché de « Besançon, et, en effet, après la seconde

« conquête, il y fut nommé. Le Pape ne put « se résoudre à lui donner des bulles ; il se « récria au meurtre, à l'apostasie, à la circon- <( cision. Le roi entra dans les raisons du Pape, « et il capitula avec l'abbé de Watteville, qui « se contenta de l'abbaye de Baume, la deu~ « xième de Franche-Comté, d'une autre bonne « en Picardie, et de divers autres avantages. »

Après la réunion définitive de notre province à la France, l'abbé Jean de Watteville se retira des dignités pour se livrer plus à l'aise aux loisirs d'une vie assez peu édifiante, qu'il mena jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans. »

Légende de l'Evêque Félix

(Canton de Besançon)

SjjESANÇON jouissait dès l'origine de la qjh primitive Eglise du droit d'avoir pour * évêque celui-là seul que le consentement réuni du clergé et du peuple choisissait canoniquement sans qu'aucune puissance au monde pût lui en imposer un autre. C'est ainsi que saint Désiré, saint Claude Ier, saint Nicet, furent élevés sur le siège de Besançon par les suffrages réunis des citoyens et

des prêtres. Après la mort de l'évêque Gervais, le clergé et le peuple furent quelque temps en désaccord sur le choix d'un prélat. Ils devinrent enfin unanimes pour élire saint Claude. Après sept ans d'épiscopat, saint Claude déposa crosse et mitre pour se retirer dans un couvent. Le peuple se joignit au clergé pour essayer, par les prières et les larmes, de fléchir la résolution du saint Evêque. Tout fut tenté en vain» La retraite de saint Claude avait pour motif la corruption du clerg-é, que ses exhortations et ses exemples n'avaient pu ramener dans le devoir. Son successeur fut choisi parmi ces clercs désordonnés qui l'avaient abreuvé d'amertume. Le nouvel évêque, Félix, fit parade des vices les plus honteux et donna l'exemple de la débauche à des prêtres qui n'étaient que trop disposés à le suivre. Un chroniqueur du XVIe siècle qui a paraphrasé, dans son naïf langage, les légendes de notre église, trace un tableau navrant de l'état de la métropole de Besançon après le départ de saint Claude. « Un quidam, dit-il, nommé Félix... obtint le siège archiépiscopal, lequel il gouverna si misérablement qu'il dissipa quasi toutes les rentes et revenuz de Tarchevesché, et, que pis est, laissa tellement corrompre quasi tous les chanoines en toutes corruptions de mœurs, qu'il laissa le service de Dieu tant

altéré, qu'il semblait plustôt de l'Eglise une maison de lascivité, jeulx et tournois que maison de Dieu ni d'oraison ; et des prestres semblaient mieulx gens de guerre et débauche que gens d'Eglise. » Les citoyens, indignés d'une telle dépravation, n'y virent d'autre remède que l'expulsion du prélat et de son clergé. A la suite d'une lutte sanglante, Félix, dont le peuple avait juré la mort, s'enfuit par la porte de Varesco et gagna en toute hâte un castriim qui devait plus tard prendre le nom de Montfaucon. Menacé d'un siège par les Bisontins, il abandonna promptement cette retraite pour aller cacher sa honte dans les environs de Montbéliard, où il finit ses jours.

(Voir origines de la commune de Besançon, par M. Castan, chap. Ier.)

Le Magnétiseur de l'hôpital Saint-Jacques

(Canton de Besançon)

ers 1840, il y avait à Besançon un ma- . gicien nommé Goux. Il s'introduisit un matin dans les salles de l'hôpital Saint- Jacques et s'approcha du lit n° 3i, où

une femme était morte depuis quelques heures.

« Sur le front il la toucha « De sa griffe ensorcelée ; « On ne sait ce qu'il lui dit, « Mais la morte répondit. »

Au bruit de cette aventure, une sœur accourt et s'écrie : « Valet du démon, qu'osez-vous faire? Vous avez par vos gestes infernaux magnétisé cette morte. Elle a répondu à vos discours diaboliques. Sortez d'ici ; allez ailleurs exercer votre métier maudit. » — C'est en vain que l'on me met à la porte, répondit le magicien, je puis agir même au travers des murs. Depuis ce jour-là, Goux ne franchit plus la grille de l'hôpital ; mais chaque nuit, durant plusieurs semaines, les sœurs croyaient sentir comme une griffe endiablée qui leur grattait les mollets.

(Une complainte a été faite sur ce sujet et imprimée par Proud'hon. Cette complainte se vendait au profit des pauvres et était accompagnée d'une planche représentant Goux au chevet de la morte. Le diable est debout dgvant lui et la sœur accourt de l'autre côté. La complainte a pour titre : Histoire lamentable d'un magnétiseur ignominieusement chassé de l'hôpital Saint- Jacques pour avoir fait parler une morte.)

Origine merveilleuse des Porcelets

(Canton de Besançon)

A maison des Porcelets fut très puissante dans l'ancien royaume de Bourgogne.

Son illustration répandit tant d'éclat, que les sultans, en traitant avec les chrétiens, exigèrent des otages, ou la parole d'un Porcelet ; et le seul chevalier qui fut épargné dans le massacre des Vêpres siciliennes fut un membre de cette famille, dont l'origine est racontée d'une façon tout à fait merveilleuse.

Une pauvre femme couverte de haillons se présenta, il y a bien des siècles, avec deux enfants j umeaux à la porte d'une riche châtelaine (voir n° 166) pour implorer sa pitié. La dame la repousse avec horreur, en disant : « Il est impossible qu'une femme ait à la fois deux enfants d'un même homme. » La femme voyant près de là une truie qui allaitait ses ' quatre marcassins, souhaita que la châtelaine accouchât au bout de neuf mois d'autant de fils que cette laie avait de nourrissons, afin qu'elle pût savoir par elle-même que des

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couches plantureuses n'étaient pas une preuve d'infidélité. Les neuf mois étant échus, la châtelaine mit au monde quatre garçons qu'on appela les Porcelets. Mais comme ils étaient innocents de la faute de leur mère, les Porcelets grandirent en vertu, courage et beauté. Voilà quelle fut l'origine de cette illustre famille, qui s'est répandue dans plusieurs provinces de l'ancien royaume de Bourgogne et particulièrement à Besançon, où elle s'est éteinte dans celle de la Tour-Saint-Quentin.

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