‹ Traditions Populaires Du DoubsChapitre 2 sur 12 · LA GRACE DU CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

LA GRACE DU CONDAMNÉ

(Fragment d'un chant populaire recueilli à Besançon)

N pauvre soldat condamné à mort par le Conseil de guerre, allait être fusillé pour ' un mot outrageant qu'il avait proféré à J l'adresse de son colonel. Une jeune fille qui aimait d'amour ce malheureux fit vœu de le sauver. Quelque chose lui disait dans son cœur qu'elle réussirait. Elle demanda et obtint la permission d'entrer dans le cachot du condamné pour lui porter des vivres. Le geôlier compatissant les laissa seuls un moment. La jeune fille dit alors au condamné : « Changeons

'd'habits ; prends cette robe ; mets ce mouchoir sur tes yeux et sauve toi : advienne de moi ce que Dieu voudra ! » Le lendemain, on vint chercher le condamné pour le mener au supplice. La jeune fille se laissa conduire sans difficulté sur le haut du rempart. Au moment où on lui enleva sa coiffure pour lui bander les yeux, ses longs cheveux épars révélèrent son sexe. On rapporta aussitôt cet incident au colonel qui, touché par un aussi beau trait de dévouement, fit gracier le condamné et sa chère complice. Il se marièrent au régiment et donnèrent à la Patrie de braves enfants de troupe qui devinrent de vaillants soldats.

Le béni Saint-Suaire

(Canton de Besançon)

NE tradition constante de l'église de Besançon rapporte que, depuis la prise de Constantinople, en 1204, jusqu'à l'époque de la Grande Révolution fran-

çaise, cette église a possédé le béni saintsuaire sacré de notre sauveur Jésus-Christ.

On a beaucoup écrit au sujet de cette précieuse relique. Le lecteur curieux pourra voir

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ce qu'en ont dit Chifflet, d'Orival, Dunod et les agiographes des saints de la Franche- Comté.

Parmi les histoires populaires et non écrites qui se rapportent aux nombreux miracles opérés par le béni saint-suaire de Besançon, en voici une que je donne dans toute sa naïve crudité. Je l'ai recueillie de la bouche de plusieurs personnes qui n'avaient certainement pas l'intention de jeter le ridicule sur les croyances de nos pères.

Un jour, c'était peu de temps avant la Révolution, une femme possédée du démon fut amenée, avec un grand concours du peuple, dans la chapelle du Saint-Suaire de Besançon, pour y être exorcisée en présence de la sainte relique. Lorsque le prêtre eut prononcé les formules ordinaires de l'exorcisme, le diable, qui était dans le corps de cette femme, se mit à crier par sa bouche : Où irai-je? Alors un des assistants, nommé Noblot, qui entendit ces paroles et qui se trouvait à peu de distance d'un gros bénitier de marbre rempli d'eau bénite, répondit en se jetant assis au milieu de ce vase : Dans le c... de Noblot. Le diable sortit en effet du corps de la possédée sous forme de fumée, mais n'ayant pu se rendre au lieu qu'on lui avait indiqué, à cause de l'eau bénite qui en gardait l'issue, il fut contraint

de s'en aller bien vite au fond de l'enfer, d'où Von prétend qu'il n'est jamais revenu.

Les Balles de cire

(Canton de Besançon)

UR la fin du dernier siècle, le marquis de Montrichard disait dans un discours proc\prfi noncé à Y Académie de Besançon, que A9 son aïeul maternel, quoique homme d'esprit et de mérite, croyait encore, tant les préjugés de l'éducation agissent puissamment sur les pensées et les habitudes de toute la vie, qu'on pouvait, par un charme, empêcher les armes à feu de partir. Aussi, en montant dans sa litière pour se rendre à Besançon, ce seigneur avait-il le soin d'ajouter aux balles de plomb dont ses pistolets étaient chargés, deux autres balles faites avec de la cire du cierge pascal, comme un moyen sûr de rendre sa défense efficace.

(M. Blanc, Acad. de Besançon, 24 août 1865, p. 78.)

(Canton de Besançon)

E proverbe suivant est connu à Besan-

Le père Joignerey, qui voiturait du matin au soir sur le pavé de Besançon, avait toujours dans son écurie de vieux bidets à longues dents, des bêtes de réforme achetées dans le tas à raison de trois écus la tête. Les pauvres rosses recevaient plus de coups de fouet que de coups d'étrillé, et pour surcroit de misère, elles n'avaient jamais à manger qu'au quart de leur soûl. Un jour, le fils Joignerey crie à son père :

Père y les chevaux n'ont rien à manger 7 — Mène-les boire, répond l'autre.

(Perron, Proverbes, p. 101.)

çon :

C'est ici comme che\ Joignerey ,

On parle plutôt de boire que de manger \

Le Devin de Bois -Mûrie

(Canton de Besançon)

N homme de Founottes, près Besançon, voulant essayer des recettes de magie, rendit son porc malade à l'aide du secret.

II ne put j amais ensuite lever le sort qu'il avait mis, et le porc devint étique et finit par crever. Ce mège(ou mage) inexpérimenté rendit malade les deux chevaux d'un cultivateur de son voisinage nommé Plançon. Celui-ci s'en fut au devin, à Bois-Murie ; mais, comme il était venu de jour, le devin le renvoya sans pouvoir lui rien dire, attendu qu'il faut aller au devin entre les deux soleils, c'est-à-dire la nuit, et sans regarder derrière soi, c'est de rigueur.

Plançon revint le jour d'après, avant le lever du soleil et le devin lui dit : « C'est un de vos voisins qui a grevé (une personne ou une bête à qui on a jeté le sort est dite grevée — gravata) vos bêtes. Il est assez fort pour leur avoir donné la maladie, mais pas assez pour la guérir. C'est un homme qui a des enfants. Je peux, si vous voulez, lui faire passer le mal

qu'il a mis sur vos chevaux. » Plançon n'y consentit pas. « Eh bien, dit Fautre, je vais le faire passer à l'un de ses enfants ! »

Et d'effet, le fils du mège de Founottes est mort d'un mal de jambe quelques annés après ; — ce qui prouve bien que c'était lui, comme on le supposait, qui avait donné la maladie aux chevaux de Plançon.

(Dr Perron, Superstitions médicales de la Franche- Comté, p. 18.)

L'herbe a la recule

(Canton de Besançon)

ous avons trouvé l'herbe qui égare dans les traditions populaires de l'arrondissement de Saint-Claude. Nous trouverons àBroye-les-Pesmes V herbe à la reprise. A Besançon, cette herbe qui égare s'appelle Vherbe à la recule (ou l'hercule).

Si un homme s'égare dans un bois dont il connaît bien tous les sentiers, c'est qu'il a marché sur l'herbe qui égare. Et, dans ce cas, il aura beau faire, rabattre les chemins, revenir sur ses pas, il ne pourra s'orienter ni se

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reconnaître. Le père Chaillot, ancien garde vente au bois de Chailluz, faillit périr à quelques centaines de pas de sa baraque, si ses voisins n'étaient accourus à ses cris et ne l'avaient ramené chez lui.

(Dr Perron, Superstitions médicales de la Franche- Comté, p. 22.)

Le Bon Dieu de Bois

(Canton de Besançon)

Alors, il était une vieille,

Qui demeurait à Besançon.

Elle aimait le jus de la treille,

Un peu trop, disait son garçon,

Seul enfant qui, dans son veuvage,

Sans marchander son dévouement,

Gagnait le pain et le breuvage

Et le terme du logement.

Ce garçon de bonne nature

Etait un artiste sur bois,

Et de son talent en sculpture

On parle encore quelquefois.

Pour la placer au sanctuaire

De la paroisse, sur l'autel,

Il fut un jour chargé de faire

L'image du Père éternel.

Il travailla tout une année,,

Avec la lime et le ciseau.

La statue étant terminée,

Il restait un petit morceau

Du bois, que pour ce saint ouvrage

A l'artiste on avait fourni,

Et qu'on avait, suivant Fusage,

En le lui remettant bénit.

A sa mère, il fit une écuelle

Du restant ce bois sacré,

Où, chaque soir, à la canelle

Elle mêlait son vin sucré.

La vieille, souvent un peu grise, —

Aux vieilles gens il en faut peu, —

Avec son bâton, à l'église,

Allait visiter le bon Dieu.

Quand la nef était solitaire,

De l'autel du bon Dieu de bois

Elle s'approchait sans mystère

Et lui parlait à haute voix.

Curieux de prêter l'oreille

A ce que disait cette vieille,

Un enfant de chœur, tout petit,

Derrière l'autel se blottit.

A peine est-il là qu'elle arrive,

S'agenouille et, levant les yeux,

Fait cette prière naïve

Qu'ouït l'enfant malicieux :

« Bon Dieu de bois, parent de mon écuelle, « Mon garçon vous a fait ; moi, j'ai fait mon garçon : « Je suis votre grand'mère ; et je vous renouvelle « Ma prière toujours de la même façon :

(( Jusqu'au bout de ma pauvre vie, « Bon Dieu de bois, mon beau bijou, « Faites que j'aie à mon envie, « Du pain, du lard, des pois et de vin prou ! » Mais l'enfant sans pitié, comme on l'est à cet âge, Lui répond de son petit coin :

« Vous aurez, si vous êtes sage, « Du pain, du lard, des pois ; mais de vin point ! » A ces mots, la vieille en colère, Aux pieds du grand bon Dieu de bois, D'où semblait sortir cette voix Juvénile et pourtant sévère. Avise un tout petit Jésus, Enfant de bon Dieu, tout au plus ; Elle s'imagine, la folle, Que de lui vient cette parole Qui la met en si grand émoi .

Alors, le menaçant du geste, Par ces mots, elle l'admoneste :

« Marmouset, veux-tu rester coi !

« Ce n'est pas à toi, je l'espère, « Qu'il convient de faire la loi.

« Morveux, laisse parler ton père :

v< Ton père en sait plus long que toi. » (Récit du père Chaumonot, de la mairie de Besançon.)

La Messe du Revenant

(Canton de Boussières)

'apparition d'un revenant est un présage de mort. Dans le château de Montferrand, dont il ne reste plus aujourd'hui qu'une haute tour carrée en ruines, dominant encore au loin la vallée du Doubs, entre Thoraise et Rancenay, vivait jadis un illustre croisé : c'était Gauthier de Montferrand. Il avait près de cent ans, et il commençait à penser très sérieusement à ses fins dernières. Pour mieux se préparer à la mort, le pieux comte avait choisi, dans l'église d'un couvent fondé sur ses terres un gîte où, seul pendant plusieurs semaines , il vint se recueillir et prier. Un soir il s'endormit dans sa méditation. Un léger bruit le réveilla : il était minuit. Une pierre sépulcrale se soulève au milieu du sanctuaire : un spectre sort du tombeau, revêtu de l'habit sacerdotal et portant la chasuble et le calice. Il monte à l'autel et profère ces mots d'une voix sourde : « Je viens dire ma dernière messe. Y a-t-il ici quelqu'un pour m'assister ?» — « Moi ! »

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répond le vieux Gauthier, en s'approchant du spectre d'un pas sûr et calme : on est sans peur quand on est sans reproche !

Bientôt Gauthier reconnaît dans le fantôme les traits du moine Clément, enterré dans l'église depuis vingt ans et plus.

« Oui, c'est moi, Monseigneur, fit alors le revenant ; depuis vingt ans je suis en purgatoire. Prions d'abord; vous saurez le reste ensuite. In no mine Pat ris, etc. »

Quand la messe fut dite, le revenant disparut. Gauthier se trouva seul, prosterné au pied de l'autel, la face contre terre. La pierre du caveau s'était refermée, et un silence profond régnait dans le sanctuaire. Tout à coup une voix se fit entendre, disant : « Sire Gauthier, vous par l'aide duquel vient de cesser mon épreuve, apprenez que jadis un chrétien m'avait donné cent messes à célébrer à l'intention d'un trépassé. Je n'en dis que quatre-vingtdix-neuf. J'en omis une, sans qu'un repentir suffisant me rachetât de cette faute avant ma mort. Ma peine devait finir un jour de saint Clément. Vingt fois je sortis du tombeau pour venir célébrer ma dernière messe. Un revenant ne pouvant sortir du sépulcre qu'à minuit, et devant y rentrer avant l'aube, vingt fois j'attendis en vain un servant aux les marches de l'autel. Nul encore n'avait répondu à mon

appel. Maintenant, grâce à vous, je puis aller me reposer aux pieds de Dieu, où vous comparaîtrez vous-même avant le lever du soleil. » Le sire Gauthier rentra dans son castel, où il se hâta de réciter les prières de l'agonie; et au premier rayon du jour, qui vint blanchir le faîte des tours de Montferrand, le vieillard avait exhalé son dernier soupir.

(Cette légende a été mise en vers par A. Dusillet.)

La Male-Combe

(Canton de Boussières)

(^^^ON loin d'Avannes, au canton de Bous- <^/|i(p sières, il existe un bas-fond que Ton ^ appelle la Male-Combe, où Ton trouve encore aujourd'hui, en fouillant le sol, des débris d'épées, de casques et d'armures. Voici d'où vient ce sinistre nom de Male- Combe. C'est une tradition historique. En 1 335, Jean de Châlons, seigneur d'Arlay, et Henri, comte de Montbéliard, alliés aux citoyens de Besançon, firent la guerre à Odon, duc de Bourgogne, à l'occasion de quelques . revenus des salines, auxquels la maison de Châlons prétendait avoir droit. Plusieurs en-

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gagements sans importance eurent lieu d'abord jusqu'à Tannée 1 336. Alors plus de mille citoyens de Besançon, ayant fait une sortie, Odon, à la tête de troupes considérables, les extermina non loin d'Avannes, dans le bas-fond qu'on appela depuis la Male-Combe. Ce massacre des citoyens n'eut pas lieu sans que le démon de la trahison se mêlât de l'affaire. On assure, en effet, que les cordes des cloches de la ville, et surtout celles de l'église Saint- Pierre, furent trouvées coupées quand les gardiens de la cité accoururent pour sonner le tocsin.

(Voir Chifflet, Vesontio, ire part., p. 238.)

Tradition de la Ville d'Or a Osselles

(Canton de Boussièrcs)

NE tradition rapporte qu'une ville considérable, appelée la Ville d'Or, s'étendait dans le vaste espace compris entre le bac de Portail-de-Roche, sur le Doubs, et le moulin d'Aranthon. En cultivant les terres dites au Par et et DevanUle-Paret, on a souvent rencontré des briques, des débris divers, et des pierres ayant servi à des constructions.

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Une double ligne de tuyaux en terre cuite a été trouvée en fouillant le sol pour rétablissement du canal. Ces tuyaux amenaient sans doute à la Ville d'Or les eaux de la fontaine des Neufs-puits» On rapporte que trois ouvriers, ayant été envoyés par le propriétaire d'un terrain, dans remplacement de la Ville d'Or, pour déblayer un mur, découvrirent une cavité souterraine où, après des recherches, ils trouvèrent un trésor avec lequel ils disparurent en abandonnant leurs outils sur la place.

(Annuaire du Doubs, année 1847; commune d'Os-

.selles.)

Là Combe aux Morts, a Osselles

(Canton de Boussières)

N allant d'Osselles à Torpes, on remarque à l'entrée du bois une vallée fermée désignée sous le nom lugubre de Combeaux-Morts. La tradition locale rapporte que les habitants qui périrent pendant les guerres de dévastation du moyen-âge furent inhumés dans ce lieu.

(Annuaire du Doubs, année 1847 : commune d'Osrselles.)

La Ville d'Ambre et la fontaine des baraques

(Canton dépoussières)

Saint-Vit, canton de Boussières, une tradition rapporte qu'une ville importante avait été construite dans le bois d'Ambre, auquel elle aurait donné son nom. La tradition ajoute que les habitants de cette malheureuse cité, décimés par une peste terrible, furent réunis dans des baraques élevées à la hâte, à deux kilomètres du village actuel, autour d'une fontaine abondante et pure que l'on appelle de nos jours la, Fontaine des Baraques.

{Annuaire du Doubs, année 1847 : commune de Saint-Vit.)

La Dame verte de Thise

(Canton de Marchaux)

ACONTEZ-NOUS des histoires qui font peur, parlez-nous de ce méchant esprit qui crie la nuit dans les prés de Thise, pour égarer les passants.

« Un dimanche soir, Jean Paulet, tisserand de Chalèze, revenait d'Amagney avec un gros paquet de fil d'étoupes, au bout de son bâton. Il avait bu avec ses pratiques un peu plus tard qu'il ne fallait, si bien qu'il n'était sorti du village qu'à la nuit noire. Comme il marchait en causant tout seul, suivant sa coutume, surtout quand il avait bu, il entendit une voix plaintive qui semblait l'appeler : Hé ! Jean Paulet ! Jean Paulet ! Le tisserand s'arrêta, puis, croyant avoir mal entendu, il se remit en route, car il avait hâte de rentrer chez lui. Mais la même voix reprit encore : Jean Paulet! Jean Paulet! Jean Paulet quitte alors le grand chemin et se dirige où on l'appelle. Le voilà qui s'en va

tratelant cahin caha , trébuchant à toutes les mottes et le fil dansant au bout de son bâton, comme il fallait voir. S'il s'arrêtait, la voix plaintive redisait aussitôt : Hé! Jean P aille t! Jean Paul et! Si bien que le tisserand impatienté lui crie : « Mais à la fin, braillard maudit, que me veux-tu ? » — Jean Paulet ! Jean Paulet ! et le pauvre Jean Paulet marcha tant que la nuit fut longue, égaré par cet esprit qu'il ne put joindre ni seulement apercevoir.

Le lundi matin, un homme de Roche rencontra dans les champs de la Vaivre Jean Paulet qui dormait profondément la tête appuyée sur son paquet d'étoupes.

Ce crieur invisible, c'est la Dame verte. Une autre fois, le fermier Bernard revenait de Besançon. Il n'en était sorti qu'à la fermeture des portes. A minuit sonnant, il arrivait aux Ormes, endroit mal famé, comme les Rancenières, la combe d'Huche, le Confitemini, où tout bon chrétien, par peur du diable se signe en passant. Bernard n'y songeait seulement pas. Le temps était superbe; pas un bruit sur terre, et, par un beau clair de lune, l'ombre des ormes géants se projetait au loin dans la prairie. Tout à coup Bernard aperçoit, à quelques pas devant lui, un petit chevreau noir qui portait un collier. Il s'arrête pour contempler mieux la gentille bête qui semble l'at-

tendre. — Tiens, tiens, se dit notre homme, voici un petit bouquot qui ferait diantrement mon affaire! Il cueille une poignée d'herbe qu'il présente au chevreau ,en l'appelant d'une voix caressante. Mais au moment où il croyait le saisir par son collier, le petit chevreau fait un bond et s'enfuit dans la plaine. Bernard qui le voit s'arrêter à quelques pas, le suit doucement, l'appelle de nouveau. Dix fois il est sur le point de le saisir, dix fois la bête agile s'échappe et s'enfuit. Pas moins, pensait Bernard, ce petit diable de chevreau aurait joliment fait mon affaire ; sans compter qu'on prétend che% nous qu'un bouc assaini V écurie. Bernard continue de le poursuivre à travers des près fangeux, tant et si bien que le pauvre fermier tomba dans une fondrière où il aurait peut-être passé la nuit, en grand danger d'y périr, si deux hommes de Thise, éveillés par ses cris, ne l'eussent secouru.

Ce chevreau, c'est encore la Dame verte. Elle est l'image des mauvais sentiments. Si vous vous laissez dominer par eux, ils vous feront tomber dans un bourbier, comme le' fermier Bernard.

Le Géant de Chatillon-le-Duc

(Canton de Marchaux)

ANS un château du duc de Bourgogne, à quatre ou cinq milles de Besançon, résidait autrefois un noble bourguignon d'une stature à faire peur aux gens : on l'appelait le Géant de Chcitillon-le-Duc.

Pour indiquer à leurs descendants et aux étrangers qui viendraient à traverser leur territoire, qu'elle avait été la longueur des os de leur défunt seigneur, inhumé près de la voie publique et du manoir féodal, les habitants de Châtillon ont planté deux bornes, à seize pieds environ de distance l'une de l'autre : elles marquent rétendue que le squelette occupe dans la terre. Depuis ce temps, nul voyageur ne passe en cet endroit sans avoir la curiosité de mesurer lui-même, au pas, une taille si surhumaine. C'est pourquoi l'espace entre les deux pierres est tellement foulé, qu'il n'y a pas un brin d'herbe tant soit peu verte, tandis qu'alentour le gazon est très vigoureux.

(J.-J. Chiflet, Vesontio, pars I, p. 198.)

Le Chatelard. (Pierre d'Atente)

(Canton de Marchaux)

UR une colline, entre Cussey-sur-l'Ognon et la Grange-de-la-Famine, on voit les c^'^i. ruines d'un ancien château, dont l'ori- A9 gine et la destruction se perdent dans la nuit des temps. On ignore complètement à quelle maison il a pu appartenir. Une vieille tradition, que je voudrais bien connaître pouf la consigner ici, a attaché à ce lieu isolé des souvenirs fabuleux qui n'ont, dit l'annuaire du Doubs, de fondements que dans l'ignorance et la superstition.

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La Messe des Anges

(Canton d'Ornans)

^^aikt Maxim in fut évêque de Besançon à , la fin du IIIe siècle. Après avoir gouverné l'Eglise pendant six ans et achevé A9 d'importants établissements, il fut divi-

nement averti de sa fin. Alors il se retira dans la solitude. La forêt de Foucherans lui servit de retraite. Avant de mourir, il fit venir son disciple Paulin, qu'il avait désigné pour lui succéder sur le siège de Besançon ; et, après avoir reçu de lui le viatique, il retourna à Dieu vers l'an 291 . Il fut inhumé dans le désert qu'il s'était choisi pour retraite. Une chapelle élevée sur son tombeau existe encore aujourd'hui. Cette chapelle a été de temps immémorial l'objet d'un pèlerinage fameux dans la province. Une tradition légendaire rapporte que le saint se manifestait souvent à ses dévots par des apparitions de colonnes lumineuses qui se montraient sur son tombeau. Les voyageurs qui passaient auprès de la chapelle avant le lever du soleil y apercevaient des flammes mystérieuses. Vers l'an r 767, on racontait que plusieurs habitants de Trepot et de Foucherans, se rendant à Besançon à trois heures du matin, furent éblouis par une grande lumière qui apparut sur la chapelle. Le globe lumineux se divisa en six colonnes, brillantes commele soleil, qui semblaient s'élever jusqu'au firmament. Frappés de ce spectacle, les voyageurs se prosternèrent et prièrent avec ferveur. Ils racontèrent partout la merveille qu'ils avaient vue et qui figurait, disaiton, les six années de l'épiscopat de Saint

Maximin. Un autre jour, ils virent deux colonnes semblables s'élever sur la chapeller pour représenter les deux années que le saint avait passées au désert.

On racontait souvent de semblables apparitions, dont le récit charme encore aujourd'hui les soirées des familles. Mais une autre merveille plus étonnante encore, c'est la légende de la Messe des Anges. On rapporte que, plusieurs fois, on vit au milieu de la nuit de nombreuses lumières briller et s'agiter autour de la chapelle. C'étaient une multitude d'anges qui, tenant des flambeaux, faisaient la procession autour du sanctuaire, en chantant les litanies. Maximin les précédait, et quand la procession était terminée, le cortège rentrait dans la chapelle, alors commençait ce que l'on appelle la Messe des Anges. La Chapelle paraissait en feu ; une mystérieuse terreur s'emparait de ceux qui de loin apercevaient ce spectacle. Ils s'approchaient en tremblant et contemplaient à travers la porte de la chapelle ce qui s'accomplissait à l'intérieur. Maximin célébrait lui-même la messe au milieu d'une éblouissante clarté. Les anges l'assistaient, et quand la messe était terminée, les clartés mystérieuses s'éteignaient, les saints personnages disparaissaient et tout rentrait dans le silence et les ténèbres.

Légende du Puits de la Brème

(Canton d'Ornans)

utrefois, quand les muletiers de la vallée de la Loue suivaient de nuit l'âpre chemin qui conduisait de Mouthier au sommet de la montagne, ils entendaient des cris lugubres et des gémissements affreux, ils voyaient apparaître dans les airs des spectres hideux et formidables. Il y avait de quoi mourir de peur. C'était à n'en pas douter un concert d'esprits infernaux, dont chaque nuit ces parages maudits étaient le théâtre. L'autorité religieuse s'en émut. Pour rassurer les voyageurs qui passaient dans cet endroit, une belle madone fut placée dans le creux du rocher. Un jour, un muletier de la vallée qui passait pour un incrédule, se rendait à Pontarlier, accompagné de plusieurs autres paysans. Lui seul poursuivit son chemin sans s'agenouiller, comme c'était l'usage, aux pieds de la madone, il trouvait cette coutume ridicule et se moquait de ses compagnons. Comme il avait g*agné de l'avant, il aperçut devant lui un gros mouton noir.

Bonne aubaine ! dit-il en s'emparant du mouton ; les bigots attardés n'en auront rien. J'en ferai de l'argent bel et bien. Il veut placer le mouton sur le dos de sa mule ; mais il ne peut y parvenir. Le mouton rebelle ne veut point rester en place, et notre homme se voit obligé de le prendre sur ses épaules. Il ne tarde pas à se sentir accablé sous un tel fardeau. Suant, soufflant, n'en pouvant plus : Diable, dit-il, combien tu pèses l — Qu'en penses-tu, lui répond aussitôt la bête, qui était le diable en personne. Le fanfaron effrayé jette à terre sa capture. C'est à mon tour de te porter. Attends : nous allons faire ensemble un joli voyage. Et voilà qu'en disant ces mots, le diable, d'un coup de son énorme tête, jette à cheval sur son dos notre muletier incrédule et l'emporte en hurlant dans les airs à une hauteur incommensurable, d'où il le précipite dans le g-ouffre de la Brème, qui est un soupirail de l'enfer.

(Cette légende a été écrite en vers par Ch. Viancin, 1836.)

On raconte encore une autre histoire aû sujet du puits de la Brème. On dit que Jacques de Valbois, qui était un chevalier accompli, avait épousé la fée Mélisse, qui touchait à son quatre-vingt-dix-neuvième lustre, et qu'ils

habitaient un palais de cristal au fond du puits de la Brème. La tradition ajoute que Jacques de Valbois, ayant eu le malheur de bâiller la première nuit de ses noces, la fée, son épouse, l'enchanta la bouche ouverte, et que le beau damoisel bâilla un siècle sans dormir.

(Iseult, I, 16.)

Le Chasseur nocturne de Scey-en-Varais

(Canton d'Oman s)

N chasseur éternel fréquente Scey-en- Varais. De son oliphant sonore, il fait retentir les échos du bassin de la Loue. Aux sombres nuits de la Toussaint et de Noël, l'air ébranlé par les autans se remplit d'un bruit formidable, qui portait jadis l'insomnie et les transes dans la couche des vieillards et des enfants, à travers l'opaque châssis de la cabane et le brillant vitrail du château de Saint-Denis. On croyait alors au Chasseur aérien de la V allée y aussi fermement dans les vastes salles du manoir féodal que sous l'âtre enfumé du simple paysan . (Monnier, traditions, p. 91.)

Raald de Scey ou le Verrat du Varais

(Canton d'Ornans)

L existe dans la vallée de la Loue une tradition populaire sur le sire de Scey. Cette légende rapporte que, pour ses méfaits, sa félonie, sa cruauté et ses infâmes orgies, Raald de Scyey fut transformé en un affreux sanglier, sous le nom de Verrat du Varais. On trouve ce nom, dit Perreciot, dans les titres qui appartiennent au XIIe siècle.

(Perreciot ,Almanach de iy8p et Académie de Besançon, 24 août 1861.)

Légende de la Tête de Mort

(Canton d'Ornans)

^ers le milieu du XVIe siècle, un médecin de Mouthier trouva dans une grotte de la vallée, vers le bois de Nouaille, un squelette qui paraissait y avoir été déposé depuis longtemps. Quelques cheveux

conservés au-dessus de la tête, en forme de petite couronne, firent conjecturer au docteur que ce squelette pourrait bien être celui d'un vieux prêtre, dont la disparition soudaine était encore un sujet d'étonnement et d'entretien parmi les vieillards de la contrée. On avait soupçonné, dans le temps, que ce vénérable curé, vaquant pendant la nuit aux fonctions de son ministère, avait été victime de quelque accident ou de quelque forfait. Après avoir reconvertie squelette d'un peu de terre, le médecin avait rapporté la tête, garnie de cheveux, dans sa demeure, où il la conservait comme un objet de vénération et de curiosité. A quelque temps de là, il réunit plusieurs amis à un de ces repas qui se prolongeaient alors bien avant dans la nuit. Les convives, depuis longtemps à table, étaient échauffés par le vin et les liqueurs, lorsque la conversation tomba sur cette tête merveilleuse qui, posée en face de la table, sur une armoire, formait, en montrant ses os blanchis et ses yeux creux, un singulier contraste avec les fronts joyeux des hôtes du médecin. Celui-ci, cédant au désir de ses amis, place la tête de mort sur la table. Elle devient l'objet des plus indignes railleries. Un seul convive garde le silence. Les autres se rient de lui. Ils pensent que sa réserve est l'effet d'une peur

vaine. Les moqueries piquent ce dernier. Il veut alors surpasser ses camarades en bravades indécentes, et il est soudain frappé de mort en s'accusant d'avoir lui-même assassiné le vénérable prêtre qui avait été pendant sa vie le bienfaiteur de tout le pays. Tous les autres convives furent aussi punis de leurs insultes. Un incendie dévora en effet tout le village de Mouthier, excepté la maison où la tête du vieux pasteur avait été déposé la veille, comme une relique miraculeuse.

(Cette légende, que Charles Viancin dit avoir recueillie à Mouthier, lui a fourni le sujet d'une ballade, qui a pour refrain ces deux vers :

Fils des humains, dans vos joyeux transports, N'insultez pas à la cendre des morts.)

La Fenêtre du Moine a Mouthier

(Canton d'Ornans)

N raconte à Mouthier que Gargantua, se jouant un jour parmi les rochers qui forment la vallée de la Loue, faisait voler dans la rivière des blocs de la grosseur du Moine-Blanc, et qu'avec un de ses doigts, il perça un trou au sommet d'un

roc pour servir de lorgnette au soleil. C'est précisément cet espèce d'œil-de-bceuf qui existe à l'angle méridionale de la grande roche du Moine. On dit aux enfants que le jour de la Chandeleur le soleil passe par cette ouverture, appelée la Fenêtre du Moine. Quand ils peuvent être témoins de ce spectacle, ils se réjouissent ; mais les vieillards, qui connaissent tous cette antique prédiction de leur almanach :

« Si le soleil clairement luit A la Chandeleur, vous verrez Qu'encore un hiver vous aurez... etc. »

s'attristent et tremblent pour le vignoble.

Le Jeudi-Saint, on s'amuse aussi à persuader aux enfants que les cloches de Mouthier, partant pour Rome, doivent passer par la fenêtre du Moine. Une fois, plusieurs groupes d'enfants s'étaient formés devant les maisons de Mouthier et dirigeaient avidement leurs regards vers l'angle transparent du rocher pour voir passer les cloches. Tout à coup l'un des spectateurs s'écria : Les voilà, les voilà ! En effet, tout le monde aperçut, non dans la direction de l'ouverture, qui en ce moment servait de point de mire à tous les yeux, mais un peu plus loin vers le couchant, un corps flottant dans les airs, d'un volume assez semblable à une grosse bulle de savon. On eut

bien vite la certitude que ce n'était point une cloche partant pour Rome ; car, au lieu de suivre une ligne ascendante, l'objet inconnu descendit au pied du rocher, où se transportèrent sur le champ grand nombre de curieux. On trouva là, sur un lit de mousse, à côté d'un épais buisson d'épine, une jeune fille de dix ans, belle comme un ange. Elle était évanouie. Peu d'instants suffirent pour la ranimer. Alors elle se mit à sourire aux personnes qui l'entouraient; et, recueillant ses idées, elle répondit aux questions qu'on lui adressa. Elle dit que jouant avec ses compagnes sur la petite pelouse qui est au sommet de la grande roche, elle s'était trop approchée du bord, que soudain la terre lui avait manqué sous les pieds, mais qu'en même temps l'air, ayant gonflé ses vêtements, avait ralenti sa chute, et qu'elle s'était senti descendre plutôt que tomber dans l'abîme. On s'empressa de la reconduire dans la métairie qu'habitaient ses parents sur la montagne. Prévenue bientôt de ce qui était arrivé, sa mère pleurait déjà sa petite fille et s'attendait à la voir rapporter sans vie. Elle faillit mourir de joie quand celle-ci, toute palpitante, se précipita dans ses bras. Où étais-tu, maman, lui dit-elle, et que faisais-tu dans le moment où je suis tombée ? — J'étais, ma fille, à genoux

devant l'image de la Sainte-Vierge, et je la priais de tout mon cœur de veiller sur toi.

(Ce récit fait également le sujet d'une poésie de Charles Viancin.)

Le Collier de Perles

(Canton d'Oman s}

A maison de Scey est sans contredit une des plus anciennes maisons nobles de la F ranche-Comté. Elle a brillé d'un grand éclat à l'époque féodale. C'est à l'ombre du donjon ruiné de Scey-en-Varais que vit encore dans la légende qu'on va lire le poétique souvenir de la dame Huberte et de son collier de perles.

En ce temps-là, dit la tradition, Pierre de Scey- en - Varais dut partir pour la guerre sainte. Huberte, sa jeune épouse, resta seule au manoir avec son premier né, encore à la mamelle. La séparation, comme on le peut croire, avait été bien douloureuse. Pierre, en embrassant Huberte pour la dernière fois, avait dit en lui-même : Dieu le veut !

Bientôt, dans une sanglante bataille où il lutta jusqu'au dernier péril, Pierre de Scey est

fait prisonnier. Son vainqueur impitoyable le fait jeter dans une prison humide, en exigeant pour sa rançon une somme exorbitante. Un an lui est accordé pour payer ou mourir.

Payer ? Le pauvre prisonnier n'y songe

même pas. Il se résigne à son sort et écrit à sa femme pour lui faire de suprêmes et touchants adieux. Quand ce triste message arriva au pays, un incendie venait de dévorer le château de Scey ; et, pour comble de maux, la disette régnait dans la contrée. La dame de Scey se trouvait sans asile et sans ressources ; mais son amour la soutint. « Si mon seigneur doit mourir, dit-elle, il faut au moins que ce soit près des siens. » Elle part donc tout de même, emportant avec elle, dans ses bras, son cher enfantelet. Guidée sans doute par la Sainte Vierge, dont elle n'avait cessé d'implorer l'appui, elle arrive, mais les mains vides. Aussi ne lui permet-on même pas de voir son époux.

Cependant Pierre de Scey devait être mis à mort le lendemain. Dans ce péril extrême, la Vierg-e apparut la nuit à sa protégée. Elle lui remit en souriant un collier à trois rangs de perles d'une valeur inestimable. Gesperles, lui dit la Vierge, ce sont les pleurs que vous ave% versés au pied de mes autels. Voilàla rançon trouvée et la délivrance du captif obtenue. Il paraît même que le vainqueur se

contenta de quelques-unes des perles ; car le seigneur de Scey, de retour dans ses domaines, y répandit de grandes largesses, et lorsqu'il déposa ensuite dans l'église de l'abbaye de Buillon (i), qu'il avait réparée et enrichie, le merveilleux collier renfermé dans un reliquaire, il n'y manquait encore que deux rangs de perles. Et le vieil abbé de Buillon, montrant plus tard ce trésor aux curieux visiteurs de son monastère, disait : Voilà ce qui reste des larmes de la dame de Scey.

(i) L'abbaye de Buillon était située sur le territoire du village de Chenecey sur la Loue, canton de Quingey, au hameau qui porte encore ce nom. Cette abbaye de religieux bernardins, de la filiation de Clairvaux, fut fondée le 7 mars 1 147 par Buckard, abbé de Balerne, et enrichie des libéralités des sires de Salins et de plusieurs autres seigneurs des environs. Les bâtiments de l'abbaye de Buillon sont aujourd'hui convertis en établissements industriels.

Tradition de Montgesoye

(Canton d'Ornans)

NE famille chevaleresque des bords delà ||JI^Loue, qui a donné à la Franche-Comté ^g^f un de ses plus anciens poètes, Amé de (C) Montgesoye, auteur du poème intitulé : Le Pas de la Mort, avec la devise suivante : Attends qu'an mont je sois. C'était, disait-on, le dernier adieu adressé à une dame jeune et belle par son chevalier partant pour la croisade. Longtemps la châtelaine avait attendu,, maisvainement. Sonnobleami était tombé sous le glaive du Sarrazin. La douleur éprouvée par cette dame en ne voyant plus celui qu'elle: avait tant aimé fut si grande, qu'elle en perdit la raison. Elle passait, dit-on, les nuits et les-, jours sur la tour d'où elle avait vu pour ladernière fois flotter la bannière de son chevalier ; et jusqu'au moment où son cœur sebrisa, elle répéta en chantant surunton plaintif les paroles d'adieu prononcées par son bien-aimé. La famille des Montgesoye n'existe plus ; leur devise est oubliée ; mais on a retrouvé, dans un manuscrit de la bibliothè-

que de Lille, dont une copie existe à Besançon, le poème d'Amé ; et le village construit au pied de la montagne que couronnait le château, conserve encore aujourd'hui le nom de Montgesoye (Mont-je-sois).

(Album franc-comtois, p. 64.)

Légende de Mouthier

(Canton d'Oman s) <( Moustier sera maugrè le Sarra\in. »

u fond de la vallée de la Loue, et non loin de la source curieuse de cette rivière, on trouve le beau village de Mouthier, entouré de toutes parts de rochers escarpés. Ce village doit, dit-on, son origine à une abbaye de bénédictins mentionnée dans le partage des états de Lothaire en '8-jo et connue sous le nom de Haute-Pierre, monasterium ait ce petrœ. Le seigneur de Moustier-Haute-Pierre, qui possédait et protégeait cette abbaye depuis sa fondation, résista vaillamment aux incursions des Sarrazins dans la vallée de la Loue au VIIIe siècle. Ces barbares, qui ravagèrent tous les envi-

rons, ne purent s'emparer du M oust ier- Haute- Pierre, grâce à la valeureuse défense du seigneur et de ses gens. Ce cri de guerre qui retentissait alors dans tous les échos du val : Mo us t ter sera mangrè le Sarrasin, est devenu depuis la devise de la maison de Moustier, qui existe encore en Franche - Comté, après tant de siècles et de révolutions.

L'Ecuyer d'Enfer

(Canton d'Ornans)

|\A fin tragique de Guillaume III, comte ijj^ de Bourgogne, surnommé l'Allemand, ^ est racontée diversement. Albéric de Trois-Fontaines dit dans sa Chronique de fan 1 190, qu'étant à table un jour de Pentecôte, les diables l'emportèrent sur un cheval noir, et que jamais on ne le revit. Hune co mitent dœmones asportaveruntin equonigro, cum ad mensam sederet, nec postea visus est in terris.

La vie que mena ce prince explique sa triste fin. Il ne ménageait, paraît-il, ni les clercs ni les moines, et les dépouillait sans pitié. Nulle

femme n'était à l'abri de ses poursuites, et sa fille elle-même fut l'objet de son amour incestueux. Celle-ci, pour échapper aux poursuites de son père, prit la fuite et alla se réfugier à la cour de la reine de France. « Je ne crois pas que le diable ait emporté Guillaume, dit naïvement Dunod de Charnage dans son Histoire du comté de Bourgogne. Je conjecture que des vassaux rebelles, après l'avoir assassiné en secret dans la Bourgogne transjurane, publièrent que le diable l'avait emporté, parce qu'il avait enlevé des biens à l'Eglise. Ainsi les sénateurs romains contèrent au peuple que le dieu Mars avait enlevé Romulus, qu'ils avaient poignardé.

Dans l'ouvrage de E.-Ch. Wuillemin, qui a pour titre : Sous le porche de V abbaye, traditions des comtés de Bourgogne et de Neuchâtel, la fin de Guillaume III est racontée de la manière suivante, page 221, dans un chapitre intitulé VEcuyer d'Enfer, La scène se passe au château d'Ornans.

Simon Sanathiel était, en 1 1 1 5 , le plus riche usurier de Besançon. On le disait assez riche pour pouvoir acheter à l'occasion toute la Comté de Haute-Bourgogne. On l'appelait aussi sorcier et vendu au diable. Ce juif habitait au quartier de la barrière Saint-Quentin. Un samedi soir, veille de la Pentecôte, après

avoir escompté, prêté et trafiqué tout le jour., il se reposait devant sa boutique. Voilà qu'un grand écuyer, qui n'était autre que Satan, vint à lui d'un air assuré. Après un colloque de peu de durée, l'usurier et le diable entrèrent dans la boutique. Nul ne sait ce qu'ils y firent; mais quand le diable s'en alla, après un tiers d'heure, il remit au juif un parchemin en disant : « Dans une heure, il frappera à votre porte ; il sera vêtu d'un simple pourpoint de futaine, avec chaperon noir. »

Simon resta seul et pensif en attendant la visite annoncée. Il disait par intervalles : Je ne serai peut-être pas seul damné ! Satan a résolu de m'adjoindre, pour l'aller visiter,, notre puissant comte Guillaume III.

Comme le beffroi de Saint- Etienne-du-Mont se mit à tinter le couvre-feu, l'usurier entendit frapper à la devanture de sa boutique.

Le voici, fit-il, en allant ouvrir. Et un personnage vêtu d'un simple pourpoint de futaine, avec chaperon noir, entra sans mot dire.

— Monseigneur comte, dit l'usurier en présentant un siège au visiteur.

— Tu me reconnais, reprit ce dernier. Ton or me fait besoin. Remets-moi illico 900 livres parisis.

— Je possède en effet pareille somme, répondit l'usurier avec hésitation ; mais cet

argent m'a été mis en dépôt par un écuyer pour Fabbé de Cluny.

— Prou de moi, dit le comte vivement, après un instant de réflexion ; et que je sois plutôt damné !... Tes écus de moine, Sanathiel ?

— Les voici, Monseigneur. Mais auparavant, veuillez mettre votre scel à ce parchemin, qui dit justement que c'est vous qui avez détourné 900 livres pari si s du trésor de l'abbaye de Cluny, et que dans un an, à pareil jour et heure (minuit), vous faites promesse de les restituer à la requête du prédit écuyer, lequel vous viendra quérir à cet effet.

Le comte scella le parchemin, prit l'or et partit.

L'abbé de Cluny, apprenant à quelque temps de là le méfait de Guillaume, allait disant : Le misérable ! il a vendu son âme au démon. Je lui prédis sous peu une triste fin...

L'année suivante, à la veille de la Pentecôte, Guillaume III donnait une fête brillante dans son cas tel d'Ornans. Ce n'étaient que jeux, festins, danses et chansons. La nuit déjà s'avançait et nul n'avait pris garde à la fuite du temps.

Voilà que tout à coup, à minuit, la grande porte de la salle s'ouvrit à deux battants, et qu'un écuyer apparut sur le seuil, tenant la

bride d'un cheval noir comme lui, sur lequel se trouvait enfourché Simon Sanathiel, l'usurier, immobile et pâle comme un mort.

• — Monseig-neur Comte, dit VEcuyer d'Enfer, car c'était lui, il y a un an, à pareil jour, à pareille heure, vous êtes venu chez ce juif...

— Eh, que voulez-vous, sire écuyer ?

— Que vous ne soyez pas foi-mentie,

Monseigneur ; et, pour ce, voici un destrier qui vous mènera à son logis, où nous réglerons compte. Ce disant, l'écuyer saisit le bras de Guillaume d'une si forte étreinte qu'il le fit craquer, et le jeta sur le destrier où déjà était le juif. Puis, s'enfourchant lui-même, il s'accroupit sur les deux damnés et disparut aussitôt, ne laissant dans la salle qu'une odeur de bitume et de soufre.

Il faut, pour la commodité du lecteur, rapprocher de cette version celle donnée par Dusillet, dans le Château de Frédéric Barberousse, page 129, où cet élégant conteur a brodé davantage encore sur le fond de la tradition primitive contenue tout entière dans le texte d'Albéric.

Guillaume ne ménageait ni les clercs ni les moines, et les dépouillait sans vergogne ; il fallait le flatter pour avoir part à ses largesses. Un jour même que des pèlerins de Terre-

Sainte le conjuraient à mains jointes de les aider à racheter leur roi captif (Baudoin II, roi de Jérusalem, qui fut sept ans prisonnier chez les Sarrazins), il n'eut pas honte de leur donner une maille, monnaie qui valait la moitié du denier tournois, et d'en rire et gaber avec les bouffons de sa cour. Nulle femme n'était à l'abri de ses poursuites, et sa fille elle-même fut l'objet d'un amour incestueux. Elle ne céda point à d'infâmes désirs et s'enfuit à Paris, à la cour de Louis VII, qui la confia aux soins de la reine. Longtemps après, quand la fille de Guillaume revint à Dole voir son père, il lui parut maigre et vieilli ; sa taille s'était courbée et ses cheveux étaient déjà mêlés et rares : il portait sur le front la trace d'un grand souci. Il était devenu cruel, et plusieurs de ses barons avaient été victimes de se politique sanguinaire. Après qu'il eut saisi une partie de la chevance de l'abbaye de Cluny, le prieur, moine outrecuidé et brutal, se rendit à Dole pour réclamer contre cette injustice. Son zèle s'aigrissant outre mesure, il traita le comte de Maure, de chevalier à la proie et de païen pire qu'Attila. Guillaume, furieux, lui arracha la barbe et le fit pendre entre deux chiens, comme on pendait alors les juifs. A cette nouvelle, Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluny, maudit sept fois le meurtrier

du prieur ; et Guillaume, à compter de ce jour, redoubla d'impiété et de malice. Il jeta dans le feu un reliquaire et voulut même brûler la châsse de Saint-Claude que les moines eurent à peine le temps de cacher.

La mesure était comble enfin, et le jour de l'éternelle justice allait luire. Guillaume, un lendemain de Pentecôte, célébrait, par dérision, la fête des Fous ; car il s'était formé à Dole une société présidée par un père Fol, à l'instar de celle de Dijon, qui était présidée par une mère Folle. Le festin fut joyeux et splendide ; les ménestrels, les jongleurs et les bouffons excitaient par des chants obscènes la fougue des convives, qu'un ramas de courtisanes enivraient d'infâmes caresses. Le comte, que le démon poussait vers l'abîme, voulut boire dans un calice volé à l'abbé de Cherlieu ; mais ses lèvres eurent à peine touché le calice, que le vin s'évanouit en flamme légère. On remplit deux fois le saint vase, et le vin s'évapora deux fois. On vint au même instant annoncer à Guillaume qu'un moine de Cluny lui amenait, de la part de l'abbé, un palefroi magnifique en signe de réconciliation et de vasselage. Le comte se leva de table, suivi de ses barons et de ses livrées, pour aller voir ce destrier, qui était en effet d'une beauté rare, tout sellé, bridé, l'œil vif, la croupe arrondie

et le poil lisse d'un noir de jais. Guillaume s'empressa de monter ce merveilleux cheval, dont la docilité, la grâce, la souplesse et l'allure charmaient tous les écuyers ; il tournait, galopait, faisait mille passes, sautait à quartier, plein d'adresse et de feu, et plus léger qu'un coursier arabe dan s le désert. Les barons battaient des mains et la foule trépignait de plaisir.

Tout à coup le noir destrier demeure immobile, son poil se hérisse et ses naseaux jettent des flammes ; deux chiens qui l'accompagnaient se prirent à hurler, et le moine secoua son capuchon d'où jaillirent des milliers d'étincelles, — Guillaume semblait anéanti ; un pouvoir surnaturel accablait aussi les assistants. — Qu'on m'ôte d'ici, s'écria Guillaume, mais personne n'osa bouger. Guillaume semblait cloué à la selle de son chevaL — Comte suprême de Bourgogne ! dit le moine, ne senstu pas que ton coursier s'arrête ? Va donc rejoindre tes convives : tes tables sont encore dressées et tu n'as pas épuisé la coupe du festin. — Je brûle, répondit Guillaume ; de l'eau, un peu d'eau par pitié ! Le moine alors tira de son sein un calice, celui-là même que Guillaume avait profané ; il le présenta au comte qui avait perdu l'usage de ses mains. — C'est du sang ! murmura Guillaume. — ■ C'est celui

que tu as versé, répliqua le moine ; c'est le mien ! une goutte du sang de chacune de tes victimes a suffi pour remplir ce sacré calice à pleins bords. Bois donc, superbe châtelain, ton nouvel échanson t'invite à boire; cette liqueurci ne coûte rien ; elle ne coûte pas même la maille que tu jetas aux pèlerins de Terre- Sainte.

Le comte essayait en vain d'articuler des paroles... Le moine leva lentement son capuce, et l'on vit, spectacle affreux î le spectre du prieur de Clun}^ pendu naguère. — Regarde-moi, continua le moine d'une voix terrible ; regarde ces deux chiens, ils sont aussi chargés de te punir. Les chiens se précipitèrent sur le comte et se cramponnèrent à ses flancs qu'ils déchiraient avec rage. — Vois mon cœur, continua le moine, vois ce feu qui le brûle et qui ne le consumera jamais ! Je suis damné... damné par toi, car j'étais en état de péché mortel à l'heure de mon supplice. Viens, Guillaume, partager le sort des réprouvés.

Il s'élance à ses mots derrière le comte, sur la coupe du destrier et dit : Va !... L'affreux coursier déploie aussitôt des ailes de chauvesouris plus large que les voiles d'un navire, s'élève et disparaît à travers un nuage de flamme et de fumée.

Le Puits de Château-Vieux

(Canton d'Oman s)

E Château-Vieux est assis sur un rocher escarpé à l'ouest de Vuillafans. Son enceinte est remarquable par sa vaste étendue, par la hauteur considérable de ses murs dont il reste encore des pans intacts, et par la profondeur de ses fossés creusés dans le roc, du côté accessible, de l'est au sud. Les murailles avaient 1 5 mètres de hauteur et formaient un vaste rectangle flanqué de tours crénelées aux quatre angles. L'aspect en était imposant. Il n'y avait qu'une seule porte donnant à l'extérieur, dont l'entrée était défendue par un pont-levis. En passant cette porte, on entrait dans une espèce de casemate, au bout de laquelle une seconde porte donnait accès à un espace contenant une petite bourgade de 40 ménages environ. Après avoir traversé cette peuplade, on trouvait un portique en pierre de taille, fermé par une grille de fer qui interceptait toute communication avec le donjon. Au-delà de ce portique, il existait une grande cour à l'extrémité de laquelle on voyait

une galerie portée par six colonnes ou pierres polies formant la façade d'une vaste salle d'honneur. Il y avait des bains dans cette partie du château, et une chapelle, dont le pavé ^n pierres polies de diverses couleurs disposées symétriquement, était d'un aspect fort agréable. Le bâtiment réservé pour l'habitation du châtelain était un carré long orné de tourelles, dans Tune desquelles se trouvait un très bel escalier en viorbe. D'immenses sou^terrains avaient été pratiqués sous ce château, pour servir d'asile aux habitants delà seigneurie en temps de guerre.

On croit que ce château fut érigé vers le IX* siècle par les seigneurs de Montgesoye. Les habitants de Mouthier et de Haute-Pierre y avaient droit de retraite.

Cette forteresse fut assiégée et prise par Louis XL Ferdinand de Rye, archevêque de Besançon, ayant acheté la terre de Château- Vieux en 1620, fit rétablir le château et en augmenta les fortifications. Un incendie le détruisit en 1807. Sic transit gloria mundi.

Le Château- Vieux n'est plus aujourd'hui qu'un amas de débris. A l'exception de quelques maisons de vignerons encore subsistantes, le reste de l'emplacement du château ne présente plus aux regards du visiteur que le tableau d'une destruction complète.

On dit que parmi les ruines du Château- Vieux il existe encore un puits taillé dans le roc à une immense profondeur. Une tradition locale ajoute même que, dans le silence de la nuit, on entend parfois lutiner les malins esprits qui s'y sont réfugiés après la destruction du château, et qu'ils font aujourd'hui de vains efforts pour se dégager des décombres qu'on a jetés sur eux, et sous lesquels ils se trouvent comme emprisonnés.

La Fête populaire de Château -Vieux

(Canton d'Ornans)

/^^^/ ALGRÉ l'état de ruine et de désolation u)l I W\ °k se trouve 'l présent le manoir de Châteaux-Vieux, près de Vuillafans, cçy une fête annuelle, échappée comme par miracle à de nombreuses révolutions, est parvenue jusqu'à nous, enveloppée de cette devise : « Le plaisir est de tous les temps. » Elle rappelle une fête instituée par la féodalité dans les siècles reculés. Ce qu'elle est encore, de nos jours, comparativement aux autres fêtes de village, permet de comprendre ce qu'elle fut autrefois, dans les beaux jours du castel.

Chaque année, le quatrième jour après Pâques, les populations des campagnes voisines se mettent en route de bon matin, pour arriver à l'antique rendez-vous. Des jeux de lote-? rie, des tables couvertes de rafraîchissements, des boutiques ambulantes et très souvent des comédiens, occupent les principales avenues du château. Des ménétriers font danser la jeunesse, quelquefois le citadin avec la villageoise, le riche avec le pauvre, les vieux avec les jeunes. Tous les rangs sont confondus dans cette fête de famille, qui se termine d'ordinaire par un feu d'artifice.

{Annuaire du Doubs).

Le Moine de Mouthier

(Canton (TOrnans)

N face du village de Mouthier, dans la vallée de la Loue, il existe une aiguille de rocher qu'on aperçoit au loin de plusieurs points de la vallée et qu'on appelle la statue du Moine. Ce prétendu moine était, dit la tradition populaire, un insigne larron, qui avait pris un froc pour se déguiser. Dieu résolut enfin de le punir. Le Moine, qui en-

tendit gronder le tonnerre, eut peur et se mit à genoux. Il fut foudroyé dans cette posture.

La Vouivre de Mouthier-Haute-Pïerre

(Canton d'Oman s )

É)E mythe de la Vouivre, qui est spécial à ; la F r a n c h e - C o m t é , existe, entre autres o°Wp lieuxi dans la vallée de la Loue et parti- ^ culièrement à Mouthier-Haute-Pierre.

On raconte à Mouthier que la Vouivre est un serpent volant qui ne voit clair que d'un œil ; encore cet œil ne tient-il presque pas à sa tête : c'est une boule aussi brillante qu'une étoile, qui s'appelle une escarboucle et qui va devant la bête comme une lanterne. Elle donne une si grande lumière que le serpent lui-même semble être tout en feu ; et quand il vole du mont dy Atliose au rocher du Moine, et du Puits de V Ermite à la Chaudière d'enfer, on croit voir un éclair. La Vouivre habite, dit-on, le fond des Combes de Non ailles. Lorsqu'elle se baigne dans la Loue, elle dépose son escarboucle sur le gazon du rivage, et celui-là serait assez riche qui pourrait la lui ravir dans ce moment. Les romanciers et les

poètes de notre province se sont beaucoupexercés déjà sur le mythe de la Vouivre.

Légende de Saint Gengoul ou de la Péteuse

(Montgesoie, canton d'Ornans)

A la Saint Gengoul, Sonne ton chenevè, t'en air ai prou,.

(proverbe COMTOIS.)

jfm^'ENGOU ou Gengoul, Gengulf ou golff, martyr, naquit en Bourgogne (VIIIe' ^3 siècle) ; il porta les armes sous Pépin- ^ le-Bref. C'était un chevalier chaste et vertueux. Il fut poignardé, d'autres disent empoisonné, par l'amant de sa femme. Plusieurs villages de Franche-Comté possèdent encore quelques-unes de ses reliques.

Saint Gengoul est particulièrement vénéré à Montgesoie comme le protecteur des fontanes et le vengeur de la foi conjugale. On lit en effet dans la légende de Saint Gengulphe que peu de jours après sa mort, on vint dire à sa veuve que le corps du bienheureux faisait

des miracles. « Jour de Dieu ! Il fait des miracles comme je pète », répondit la dame mal élevée. Dieu, pour la punir de ces infâmes paroles, lui envoya une infirmité cruelle. La pauvre femme ne pouvait plus parler qu'elle ne pétât. Chassée du monde comme une péteuse, elle fut contrainte de se retirer dans un cloître où elle espérait trouver des gens qui auraient l'oreille moins fine et le nez moins délicat.

(Hyexne. Kxcursion de Besançon àOrnans, p. 28.)

Le Puits de la Belle-Louise

(Canton de Quingey)

« Dans la ville de Montrond

« En Bourgogne « Il y avait une fille à marier, »

{Ancienne complainte,)

« Tout est mort, excepté la Rêverie assise « Qui veille auprès du Puits de la Belle-Louise. »

(Saint-Juan.)

ntre Mérey et Montrond, il existe une excavation profonde, appelée le Puits de la Belle-Louise. Ce nom lui vient d'une aventure tragique dont on a conservé le souvenir dans le pays, et qui serait arrivée à une époque inconnue.

Une belle jeune fille du village de Montrond, appelée Louise, ou plus communément la Belle-Louise, avait promis sa foi à un jeune homme pauvre comme elle, qui depuis longtemps la recherchait en mariage. Malgré le serment qu'elle avait fait à son fiancé de n'épouser jamais que lui, elle consentit à don-

ner sa main à un riche vieillard, tandis que son pauvre fiancé était retenu prisonnier dans une contrée lointaine. Voilà que le soir des noces, au moment où la Belle-Louise, qui de bergère était devenue baronne, allait franchir le seuil de la chambre nuptiale, elle se sent arrêter par un bras vigoureux qui rentrai ne au dehors, et qui l'emporte en un clin-d'œil sur un coursier rapide. En vain elle crie ; en vain son vieil époux et ses gens veulent courir à son secours. Le démon qui l'emporte la précipite pour la punir de son parjure dans l'abîme sans fond que l'on a appelé dès lors le Puits de la Belle-Louise. Le lendemain, les gens du vieux baron, qui cherchaient encore l'infortunée, suivirent dans la neige les pas du coursier infernal qui l'avait emportée. Au bord de l'abime où tout avait disparu, on ne retrouva qu'un débris de la parure qui avait orné le cou de la Belle-Louise.

(Album franc-comtois, p. 211, poésie de Saint-Juan. On trouve dans Grimm, tome I, page 340, un récit analogue à cette légende.)

La glorieuse postérité de Guillaumele-Grand, troisième Comte de Franche-Comté

(Canton de Quingey)

tiennette de Vienne et son mari Guillaume-le-Grand, troisième comte de Bourgogne, se promenaient un jour dans Q^J les jardins de leur villa de Quingey. Leurs jeunes fils jouaient autour d'eux. Renaud, l'aîné, qui était déjà fort, essaya de ceindre l'épée de son père ; mais, n'ayant pu en venir à bout à cause de la longueur de cette arme, qui n'était pas proportionnée à sa taille enfantine, il la rejeta loin de lui, non sans humeur, en disant : « Ce sera pour l'année prochaine, quand je serai plus grand. » — « Et toi, Tête-Hardie, dit le comte en s'adressant à Etienne, le second de ses fils, ne veuxtu pas à ton tour essayer de mettre ma bonne épée ? » L'enfant répondit avec beaucoup plus de sang-froid qu'ont eût pu en attendre de son âge:

« Père, à celui seul qui doit après toi porter ta bonne épée, est permis d'y toucher. »

Alors arriva Raymond, le troisième fils de Guillaume, traînant avec des cris de joie un long serpent qu'il venait de tuer sur les bords de la Loue, rivière qui coulait au bout du jardin. Etiennette de Vienne, sa mère, devint toute pâle à la vue du reptile ; mais Raymond, courant aussitôt vers la comtesse, la rassura en ces termes :

« N'aie pas peur, petite mère, ce serpent, je l'ai tué à coups de pierres, parce qu'il refusait de me céder une place où j'avais envie de jouer. »

Guillaume-le-Grand, admirant l'audace de son enfant, dit : « En vérité, si la terre lui manque en Bourgogne, Raymond saura bien en conquérir ailleurs. »

Cependant, Hugues, le plus jeune des princes, âgé de quatre ans, se promenait gravement dans une allée, appuyé sur un bâton, à la manière des prélats sur leur crosse, et chantant comme un chanoine à la procession.

« Que fais- tu là? » lui dit son père.

« Je fais l'évêque, » répondit l'enfant.

Alors Guillaume, plein de joie, embrassa ses quatre fils et dit à la comtesse : « Je remercie Dieu de ce que tu m'as donné de tels enfants. » Mais la comtesse, qui était alors enceinte, répondit : « Cher époux, sache que de ces quatre fils dont tu te glorifies, les deux

premiers seront d'illustres comtes ; du troisième, guerrier fameux, sortira une longue suite de rois, et le quatrième portera la mitre d'archevêque. Tous seront les champions de la sainte Eglise et mourront pour la défense de la Croix, sur la terre des infidèles. Mais quelque grande que soit la gloire de ces quatre héros, elle n'approchera point de celle de l'enfant que je porte en ce moment dans mon sein.

Et comme le comte Guillaume demandait à son épouse l'explication de ses paroles, la princesse ajouta : « Apprends donc que cette nuit, pendant que je dormais à tes côtés, j'eus un songe. Il me semblait que la lune descendait du ciel et venait reposer sur mon giron : ce qui signifie que le fils auquel je donnerai le jour deviendra pape et sera le soutien de la sainte Eglise. »

La prédiction de la comtesse touchant ses cinq fils s'accomplit exactement. Renaud et Etienne, surnommé Tête-Hardie, furent successivement comtes de Bourgogne et moururent en Palestine, lors des premières croisades. Raymond vainquit les Sarrazins d'Espagne et fonda l'illustre maison royale de Castille. Hugues, l'un des archevêques les plus célèbres de Besançon, alla, comme ses deux frères, mourir sur la terre sainte. Quant à Guy, le

plus jeune et le plus glorieux des cinq frères, il fut d'abord archevêque de Vienne et ensuite élu pape, sous le nom de Calixte II.

(Guyornaud, Album franc-comtois, p. 229.)

Le Prieuré de Saint-Renobert

(Canton de Quingey)

fp u IXe siècle, les Normands, qui avaient ^ envahi la France, dévastaient les monastères et les églises. Les religieux étaient obligés de s'enfuir dans de lointaines contrées. Ceux qui, entre Dieppe et Rouen, gardaient les reliques de saint Renobert, évèque de Baveux, se sauvèrent, comme plusieurs autres, jusque dans la Haute-Bourgogne. On dit qu'ils s'arrêtèrent quelque temps dans le monastère de Baume-les-Moines, et que, de là, ils vinrent près de Quingey où ils obtinrent une concession de terrain près d'un petit ruisseau qui se jette dans la Loue. Ils bâtirent dans ce lieu une petite chapelle et plus tard une église assez vaste, avec un monastère qui dépendait de Baume-les-Moines sous le nom de Prieuré de Saint-Renobert. C'est là que fut déposée une partie notable des

reliques du saint évêque, et qu'il manifesta sa protection non-seulement en guérissant les hommes des maux corporels et spirituels, mais encore en éloignant les maladies qui affligent les troupeaux. Sanctus episcopus, est-il dit dans les leçons de l'ancien bréviaire de Baumeles-Moines, non hominis tantum sanandis animis atque corporibus, sed etiam depellendis pçcudum morbis, se benignissimum prœstat. Ces reliques miraculeuses étaient exposées dans une châsse de pierre sur l'autel de l'église du prieuré, et la fête de leur translation en Franche-Comté se célèbre encore aujourd'hui le 24 octobre.

Saint Renobert est encore spécialement vénéré à Quingey, quoiqu'il ne soit pas le patron de cette paroisse. Lorsque l'église du prieuré eut été supprimée pendant la révolution, les reliques du saint évêque furent transportées dans l'église paroissiale. Cet édifice fut luimême détruit plus tard, et les reliques disparurent. Il ne reste plus que la châsse où elles étaient renfermées.

•(Vie de saint Renobert, Saints de Franche-Comté.

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