SUR LE RITUEL FUNÉRAIRE ET SON XV« CHAPITRE
Le Livre sacré de l'antique Egypte a été appelé Rituel funéraire par Champollion, et Todtenbuch, c'est-à-dire Livre des Morts, par M. Lepsius. Les Egyptiens le nommaient Chapitres pour sortir le jour, ou du moins je pense qu'ils le nommaient ainsi, car son titre n'a pas encore été traduit de cette manière: la question est assez importante pour que j'aie cru devoir justifier mes vues dans une note que je joins à celle-ci.
Ce livre est un recueil de formules et de prières que le défunt, pour devenir un élu, devait savoir par cœur sur la terre, ou posséder par écrit dans l'hypogée. Grâce à l'efficacité de ces chapitres, il repoussait les serpents, les crocodiles et les monstres de l'autre monde, il pouvait revenir sur la terre et prendre les formes qui lui plaisaient, il devenait immortel, il recouvrait son cœur et sa bouche, son âme et son corps étaient réunis, il montait avec les Dieux dans la barque du Soleil, il recevait une demeure, des champs et beaucoup de nourriture dans les plaines arrosées de l'Aaur, l'Elysée égyptien.
il franchissait les portes de ce paradis, gardées par des Dieux armés dont il lui fallait connaître les noms, enfin il faisait tout ce qu'il voulait. Mais, pour obtenir ces avantages, il fallait encore que le défunt fût déclaré juste par Tholb, après avoir été pesé dans la balance de la Justice devant Osiris. Sinon, il subissait différents supplices, qu'on appelait la seconde mort.
L'origine et l'âge des diverses parties du Rituel sont loin d'être bien connus : dès l'ancien empire, c'est-à-dire sous les Pharaons qui régnèrent avant l'invasion des Pasteurs, on grava certains chapitres de ce livre sur des sarcophages ; à partir de la XVIIP dynastie, on en déposa dans les hypogées des exemplaires, plus ou moins complets et corrects, écrits sur des rouleaux de papyrus. Ce n'est qu'en comparant le style, l'arrangement et les variantes des nombreux Rituels retrouvés dans les fouilles, que les égyptologues pourront, en acquérant la possibilité de traduire tout le livre, savoir avec plus de certitude quand et comment il a été composé. Quelques chapitres nous renseignent déjà un peu. Ainsi, en mettant de côté les trois derniers, plus récents de style que les autres, et, d'après leur titre général, « Pris pour former un autre livre à la suite du Livre pour sortir le jour », le LXIV* et le CXXX* donneraient à penser que la collection n'est pas antérieure aux premières dynasties ; en effet, l'un avait été trouvé à Sesennu [Hermopolis magna], peint sur une brique sous les pieds du Dieu Thoth, au temps de Menkaura, le Menkérès de Manélhon, le quatrième roi de la IV» dynastie et l'auteur de la troisième pyramide de Gizeh ; l'autre avait été trouvé dans un palais, sous le cinquième roi de la P° dynastie, Hesepti, l'Ousaphaidos de Manéthon.
Quant à la religion égyptienne, telle que la montre le Rituel, il est clair que c'est le culte du Soleil considéré comme Dieu créateur, uni
au culte d'Osiris considéré comme Dieu médiateur. Autour de ces deux Dieux se groupent ceux qui sont ou leurs serviteurs, ou leurs attributs, ou leur famille; mais il est à remarquer que d'autres divinités très importantes comme Ptah, le Dieu de Memphis, et Ammon, le Dieu de Thèbes, sont à peine nommées au Rituel. Ainsi le chapitre LXXXII, intitulé: « Chapitre pour prendre la forme de Ptah, manger du pain et boire du hak », dit seulement à la ligne 5 : « Mon corps est comme celui de Ptah », et le chapitre CLXV, le dernier, qui est une invocation à Ammon, ne fait pas partie du Rituel proprement dit. Je crois apercevoir la cause de cette exclusion. Il est probable que ces Dieux naquirent sans légende dans les collèges des prêtres, comme des abstractions dans le cabinet d'un savant, et n'eurent prise sur l'âme ni par la crainte ni par l'amour. Leurs noms, dont l'un, Ptah, signifie ouvrir, et l'autre cacher, Ammon, indiquent bien l'effort abstrait de l'esprit qui cherche, derrière les symboles où s'arrête le vulgaire, l'invisible auteur de la création. Dieux locaux et philosophiques, ils n'entrèrent pas au Rituel, et restèrent en dehors de la religion nationale, à laquelle ils ne se rattachèrent qu'en s'identifiant l'un avec Osiris [Ptah'Sakar-Osiris), l'autre avec Ra [Ammon- Ra).
Du reste, les auteurs du Rituel surent distinguer aussi le vrai pur du vrai symbolique, car le chapitre XVII, l'un des plus importants pour la doctrine, fait de l'âme d'Osiris et de l'âme de Ra une sorte de Dieu en deux personnes (ligne 44). Et même, d'après M. de Rougé qui a traduit ce chapitre, une variante fournie par le plus ancien Rituel du Louvre irait plus loin, et ferait du corps d'Osiris la création elle-même : « Les êtres, c'est sa semence, c'est son corps. » (Chap. XVII, variante de la ligne 11). Voilà une formule purement panthéiste, mais, quant à présent, il n'en faudrait rien conclure au sujet de la religion
égyptiennei qui ne semble pas aussi voisine des théories indoues que cette singulière variante le ferait croire. A bien y regarder, on trouve du fatalisme dans Mallebranche et dans Leibnitz, mais leur doctrine entière n'en réfute pas moins ces écarts de logique ou ces entraînements de langage. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les Egyptiens confondaient souvent leurs Dieux, parce qu'ils savaient que les attributs divins ne sont que les qualités différentes d'un même être, tendance monothéiste qui n'est pas absente du Chapitre XY.
Ce chapitre, le plus poétique de tous, est une collection d'hymnes au Soleil. Il rend, d'une façon assez complète et assez claire l'idée que les Egyptiens se faisaient du plus grand de leurs Dieux, et l'explication peut s'en résumer ainsi :
Le Dieu Soleil, Ra, nommé Horus des deux horizons, Haremkhu, à son lever, et Tum ou Atum à son coucher, est le Dieu suprême, chef des Dieux (ligne 31), et père des Dieux (ligne 44), qui a formé lui-même ses membres, qui s'est créé (ligne 44], et qui a créé les Paut-Neteru, c'est-à-dire la société des Dieux qui l'accompagnent (ligne S19] . Il s'engendre lui-même (ligne 1 4) au sein de sa mère Nu (ligne 16), le Ciel, que les Egyptiens regardaient comme un abîme d'eaux, le Nun. (Le chapitre XVII, ligne 4, fait du Nun le Soleil lui-même, créant ses membres pour être les Dieux qui le suivent) . Sur cette mer d'en haut, le Soleil vogue dans sa barque, dirigée par les Âkhimu Seku et les Âkhimu Urtu, astres dont le nom est d'un sens très incertain (ligne SI). Dans son cours, le Soleil triomphe de ses adversaires (ligne 3), et anéantit le serpent Apap (ligne 33), une des personnifications du mal.
Arrivée à la montagne occidentale, sa mère, le Ciel, le reçoit dans ses bras (ligne 39) ; son père Tanen, que je crois être la Terre, le soutient, et il se couche dans la demeure de Sakar, c'est à dire
d'Osiris infernal, qui est une des formes solaires (ligne 44) ; la contrée mystique du couchant est Àment, Aker, Ta-ser, le Kher-Neter, le pays de la Vie, et TAmenti, c'est-à-dire l'Occident, lieu où résident Osiris et les âmes des morts, lesquelles, après leur justification, s'identifient avec ce Dieu et prennent son nom. C'est pour ce motif que le Rituel, en parlant du défunt, dit toujours : l'Osiris un tel le justifié.
Les lecteurs qui voudront bien parcourir le Chapitre que j'ai traduit, jugeront euï-mémes de sa beauté, relative ou réelle. Je ferai remarquer seulement, au sujet de la forme de ces hymnes, que les Egyptiens songeaient peu à composer leurs poèmes : au lieu d'en grouper les détails de manière h produire un effet voulu, ils ne faisaient guère que les réunir, sans beaucoup d'ordre, suivant les hasards de la verve ou de la mémoire. Ils ne connaissaient pas non plus, à proprement parler, la versification, mais ils usaient de certains artifices qui la rappellent, et dont le plus important est le parallélisme, c'est-à-dire le rapprochement d'idées semblables rendues par des mots différents et des tournures analogues. L'hymne qui commence à la ligne 18, par exemple, se compose, surtout vers la fin, de parallélismes serrés, espèces de distiques rimant, non par le son, mais par le sens :
Toi le grand dominateur dans la barque,-^ le frès-ferrible dans Carche,
Rends heureux r Osiris justifié dans le Kher-Neter, — fais qu'il soit dans rAmenti,
Qu'il maîtrise le mal, — qu'il surveille l'iniquité,
Place- le parmi tes saints Zélateurs, — réunis-le aux âmes qui sont dans le Kher-Neter,
Qu'il parcoure Iw campagne de FAaur, — et qu'ensuite il voyage en triomphe I
On peut voir là aussi, comme dans les versets hébraïques, l'ébauche d'un vers blanc très libre, coupé d'une césure à peu près régulière et animé par des oppositions qui, dégénérant parfois en répétitions, rappellent alors les vers inutiles ou faibles qu'amène la rime dans nos poésies modernes. Ces phrases cadencées, qui rendent le style plus saisissant et plus nombreux, ne sont jamais obligatoires et ne se présentent que dans les endroits où l'auteur était échauffé par son sujet, à peu près comme les chants ou les vers dans les pièces théâtrales de l'Inde ou de la Chine, et les alexandrins moins brisés dans nos drames de 1830. Outre le verset, les Egyptiens employaient encore les assonances, rimes immédiates dont le Chapitre XV offre quelques exemples, et les refrains, surtout en tête des phrases, comme dans les invocations au Soleil couchant de ce même chapitre, et dans la poésie connue sous le nom de Stèle de Thothmès III, où, pendant une dizaine de lignes, deux refrains différents commencent tour à tour les versets. Les bis sont fréquents aussi dans les textes. Ce sont bien là, mais épars, sans lien ni règle, tous les éléments du système rythmique. Le rythme a pour but d'exprimer le retour d'une impression agréable, et la véritable versification, c'està-dire le raffinement du rythme, n'apparait guère dans l'extrême antiquité que chez les peuples à imagination délicate, comme les Indous et les Chinois.