T«É9ÉE
Le bienfaiteur des mortels , leur noble et généreux ami î
HBRCSLB*
Ces mortels que j'ai servis ne soulageront pas mes ^oufirances. Junon remporte la vicitoire.
THÉIÉB.
Non ^ la Grèce ne souffrira point que tu meures pour expier une funeste erreur.
HEBCULE.
Thésée ^ ëooute les raisons que j'oppose à tes conseils , je vais te faire connaître ce qui , dans cet instant , et même dès long-temps, rend pour moi la mort préférable à la vie* Avant tout, je, suis né d'un père qui , meurtrier de mon aïeul » , et tout souillé de son sang , s'unit à la fille de cet infortuné vieillard, à cette même Alcmène de qui j'ai reçu le jour : lorsque les fondemens de Tédifice sont ruineux, il faut bien, hélas! que ceux dont la vie repose sur cette base, voient chanceler leur bonheur. Jupiter même, quel que soit celui qu'on nomme Jupiter , ne m'a donné la naissance que pour offrir à Junon un objet de haine. • . . . . Ne t'offense pas de mes discours, ô vieillard! car c'est toi et non Jupiter, que je regai*de comme mon père.
J'étais encore pendant à la mamelle, lorsque ' l'épouse de Jupiter envoya secrètement dans moii berceau deux serpens monstrueux, afin de me&ire périr. Parvenu au terme de l'adolescence, est-il besoin de rappeler tous les maux que j'ai soufferts? lions, typhons au triple corps, géans, guerrier quadrupèdes, quels monstres n'ai-je point combattus? J'ai vaincu les Centaures, j'ai tué l'hydre in-
' amphitryon avait iu^ inyolontaireoient Électryoû , père d' Alcmène.
TRAGÉDIE D*EURlPtDE. 4^9
female^ ce monstre armé de tous côtés de têtes toujours renaissantes. Après avoir parcouru la longue chaîne de mille autres travaux, je suis descendu chez* les morts, afin d'amener à la lumière le monstre à trois têtes, gardien du palais de Pluton. Enfin, pour couronner cet édifice de douleurs, j'ai plongé ma main parricide dans le sang de mes enfans. Voilà donc maintenant à quoi me réduit l'inflexihle nécessité ; il ne m'est plus permis d'habiter Thèbes, cette ville si chère à mon cœur; ou si je veux y demeurer encore , vers quel temple , vers quelle assemblée d'amis et de citoyens tournerai -je mes pas? Je porte avec moi des déesses ^ qui ne sont pas d'un facile abord. Irai-je donc à Argos? Et comment le pourrâis-je, puisque je dois m'exiler de ma patrie ^ ? Mais n'est-il point d'autre cité qui puisse me donner retraite?... Hélas ! à peine y serai-je connu , qu'on me verra avec horreur, qu'on lancera contre moi des traits amers et déchirans. « N'est-ce pas là, dira-t-on, ce fils «< de Jupiter qui a égorgé ses enfans et son épouse? )) Qu'il aille porter ailleurs la peine due à son cri- » me ! » Polir l'homme qui a joui du nom de fortuné, les revers sont accablans; celui qui vécut toujours dans la misère, la supporte sans peine; il est lié à l'infortune par des nœuds formés dès sa
' Grec: Des Jiés , c'est-à-dire : des calamités, qui élaigneot la compassion. R.-R.
' La loi rordoDuait.
naîêsance ^ Le sort ]e plus rigoui'eux^ est le seul terme où je puisse tendre. Tout m'apcuse* La terre élèvera la voi^ pour m'interdire l'usage de Ses biens; la mer y les sources des fleuves me refuseront un asyle ; repous^ tour à tour de leur sein, j offrirai un spectacle pareil à celui d'Ixion enchaîné sur k roue. Il vaut mieux sans doute ne point m'exposer en cet état aux yeux de ces mêmes G recs, qui furent témoins de ma gloire. Et pourquoi faut-il q\xe je respire encore? Quel avantage peut m^offrir une vie inutile désormais et chargée d'impiété?... Que l'illustre < épouse de Jupiter danse et fasse resonner sous ses pas le palais du roi de l'Olympe; car elle a accomjdi tous les projets qu'elle nourrissait en son cœur. L'homme qui tens^it le premier rang parmi les héros de laGrèce^ est iliain tenant renversé dans la poussière , sans espoir dé se relever jamais. Et quel est le mortel qui porterait ses vœux h ubc telle divinité? qui adorera une déesse qui , à Cause d'une femme et pour satisfaire sa jalousie contre l'amante de Jupiter, perd à jamais le bienfaitent des Grecs, iniMic^it à son égard de tonte espèce d'offense?
' Pour que ceci s'accorde avec ce qpi pr<5cède, il faut .loonet aux moUjortune et misère le sens des mots gloire et opprobre. £a effet Hercule a parle de lui-même comme étant n^ dans le malheur , mais non dans la bassesse.
* Ironiquement.
TUAGÉDIE DEUKIPIDE. 47 l
THÉSÉE
Oui, c'est l'épousQ de Jupiiei?, ce n'est point une autre divinité qui t'a livré ce funeste combat : tu l'accuses avec justice.... Je sais* qu'il est plus aisé d'exhorter que de souflfrir..,. Mais aucun des mortels, aucun même des dieux n'est exempt des outrages de la fortune, si du moins les récits des poètes nespnt pas mensongers. N'ont-ils pas souillé la couche nuptiale et forriié entr'eux des nœuds que réprouvent toutes les lois? Ne les a-t-on pas vus,' pour posséder un trône , charger leurs pères de honteux liens? Toutefois ils habitent l'Olympe et soutiennent la pensée des attentats qu'ils ont commis. Que diras-tu donc toi qui , né mortel , sjuipportes impatiemment les coups du sort auxquels les dieux se montrent soumis 2?
La loi t'oblige à ijuitter Thèbes;... suis-moi donc dans la citadelle de Pallas. Là tu purifieras tes mains du sang dont elles sont souillées, et .tu partageras mon palais et ma fortune. Tous les présens que je reçus des citoyens, lor^ue je tuai le t
^ Je sajis. Ce mot n'est pas dans le grec \ je Taî supplcJ pour «îclaircir le sens. Il parait qu'il y a une courte lacune en cet eudroit dans tous les manuscrits employés par les e'diteurs^ c'est dj moins ainsi qu'en jugeaient Scaligei* et Musgrave.
'Ceci rappelle ui^mot d'OEuoiie dans Hippolyte, tora. VII, pag. 44. '
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472 HBKCULE FURIEUX,
taureau de Crète ' , et que je délivrai sept vierges et sept jeunes tdolescens^, je te les offrirai. De * tous côtes on m*a réservé des portions de terre; je veux que désormais, elles portent toutes ton nom et t'appartiennent aussi long*temps que tu vivras, et après ta mort, lorsque tu seras descendu dans le royaume de Pluton , la cité d'Athènes t'honorera par des sacrifices et par des monumens de marbre élevés à ta gloire. Ce sera pour ses citoyens une brillante couronne de servir un homme doué de tant de vertu , et de mériter les louanges de tous les Grecs. Et moi , je t'aurai rendu le prix de la vie que tu m'as^ sauvée j car c'est dans cet instant que tu as besoin des services de l'amitié. Lorsque les dieux nous favorisent, les amis nous sont peu nécessaires , la protection des dieux nous suffit alovs qu'ils daignent nous l'accorder. ^
Hélas, tous ces exemples sont étrangers ti mes malheurs. Non, je ne pense point que les dieux se livrent à des amours incestueux, qu'ils chargent de liens les mains de leurs pères ; je ne l'ai jamais cru, je ne le croirai jamais , et l'on ne me persua-
' Grec : Le taureau Gnossien. Goosse ou Ci^osse était une ville située au nord de Tlle de Crète. C*e«t le Minotaure qui est dési» ^në par cette expression.
' Grec : Deux Jbis sept adolescens. C'était un tribut que le» Athéniens étaient forces d'offrir au Minotaure.
TRAGÉDIE d'£URIPID£« [\']'h
dera point que Tun d'eux se soit ainsi rendu maître de Tautre. Un dieu, s'il est dieu en effet, n'a besoih de personne ; les poètes ont invente ces misérables récils. Cependant , quel que soit l'excès des maux que je souflFre, je crains, je l'avoue , en fuyant la clarté du jour, d'être accuse de lâcheté : car celui qui ne sait point soutenir le poids des calamités, ne soutiendra pas non plus le choc de l'ennemi. J'attendrai donc 1 la mort. Je vais dans la ville dont tu es chef > et j'accepte avec reconnaissance tous les présens que tu me fais. Hélas, j'ai goûté Tamertume de mille funestes travaux : je n'en ai refusé aucun , jamais dés ruisseaux de larmes n'ont coulé de mes yeux , et je ne pensais pas que je pusse être enfin réduit à verser des pleurs. Maintenant, je le vois, il faut que je devienne esclave de la fortune. 0 vieillard ! tous me voyez forcé de m'exiler de ces lieux, vous me voyez chargé du meurtre de mes enfans \ livrez^les vous-même au tombeau; couvrez leurs corps de leur funèbre parure , ^t honorez-les de vos larmes. Car pour moi la loi ne me permet pas de m'acquitter de ce devoir. Approchez-les du sein de leur mère , posez entre ses bras ces déplorables gages de la plus tendre union , chères victimes , que malgré moi , moi-onéme , infortuné, j'ai frappées du coup mortel. Et lorsque vous aurez
' Le mot grec est beaucoup plus fort: « J'attendrai de pied ]> ferme, avec constance, avec force. » Mair c'est un seul mot.
^74 HEACULE FURIEUX^
enfermé leurs corps dans le sein de la terre, continuez d'habiter en ces lieux , douloureusement j hélas !••• mais toutefois, contraignez votre cœur à supporter avec moi la rigueur de ma destinée.
0 mes enfans ! celui qui vous a donné la vie , votre père vous a donné la mort : vous ne jouirez point des honneurs dont je devais être comhlé , du fruit de tant de travaux auxquels je me suis vu condamné ; vous ne partagerez point la gloii'e de votre père , vous ne goûterez point la plus noble des jouissances. Et toi , épouse infortunée , je t'ai moimême arraché la vie ; ah !, j'ai payé d'un cruel retour ta tendresse et ta fidélité , ces longs et pénibles soins qui <mt rempli pour toi le temps de mon absence. 0 mes en£ins ! ô mon épouse ! ô malheureux père î quel excès de douleur !.... quoi î je vais me détacher de mes enfans , de la femme la plus chère!... ô cruelles douceurs de ces derniers embrassemens !.... Funestes traits ! que je vous retrouve avec horreur !..• je ne sais s'il faut les reprendre ou les jeter loin de moi. Suspendus a mes côtés, ils me diront sans cesse : «C'est par nous M que tu as égorgé tes fils et ton épouse. Tu por- » tes avec toi les meurtriers de tes enfans... » Et je pourrais les tenir.encore dans mes mains ?.«• Je pourrais.... Mais dépouillé de ces traits par qui j'ai signalé ma valeur dans la Grèce, dois-je donc me livrer moi-même en proie à mes ennemis et
TIIAGÉDIE d'eURIPIDE. ^JS
me dévouer à une mort chargée d'ignominie?... Non , je ne nfeii dessaisirai pas , il faut les prendre, et par un douloureux effort les garder toujours avec moi.
Thésée , j'attends encore un service de ton amitié. Accompagne-moi à Argos, afin d'y régler avec moi le prix qui m'est du pour avoir apporté sur la terre le farouche Cerhère; de peur que loin de toi, seul et livré à ma douleur , je n'éprouve quelque funeste revers '.
0 terre de Cadmus ! ô peuple Thébain ! rasez vos têtes , portez le deuil avec moi; allez sur le tom- })eau de ces enfans , allez , et tous d'une compiune voix , pk'urez les morts , pleurez moi. Nous périssons tous à la fois frappés du même coup par la main de l'impitoyable Junon. ;
THÉSÉE
Lève-toi, infortuné, t'est assez verser de larmes.
HERCULE
Je ne puis ;... mes membres roidis refusent de se moiivoir.
THÉSÉE
Ainsi le malheur terrasse le plus fort des mortels.
HERCULE
Que ne puis- je être changé en un rocher et perdre ainsi le souvenir de mes maux !
' Il ci-aiiit une seconde attaque de fureur.
THÉSÉE
Calme toi. Aide-toi du bras d'un ami qui veut le tenir lieu d'un fidèle serviteur.
HERCULE
Non , je crains que le sang dont mes mains sont souillées, ne s'attache à tês*vêtemens.
THÉSÉE
Essuie , s'il le faut, ce sang , en t'appuyant sur moi ; n'épargne pas mon amitié. Rien ne peut l'effrayer.
HERCULE
J'ai perdu mes enfans, ... lu les remplaceras dans mon cœur.
THÉSÉE
Jette ton bras autour de mon col , je guiderai tes pas.
HERCULE
0 doux liens qui unissent l'un à l'autre deux amis tendres et fidèles ! .... mais , hélas ! que l'un d'eux est digne de pitié I.... 0 vieillard! tel est l'honume que tous doivent souhaiter d'avoir pour ami.
AMPHITRYON
Il sort d'une patrie féconde en vertus.
Thésée, revenons sur nos pas.... je veux voir mes enfans pour la dernière fois.^
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 4/ 7
TBÉSÉE.
Hélas! crois-tu, en te livrant à ces transports, soulager le poids de ta douleur ?
HERCtJLE.
J'ai besoin de les voir. Je veux les presser sur mon sein paternel.
AMPHITRYON
Les voilà , mon fils, car ton désir s'accorde avec le mien.
Hercule s'abandonne à sa douleur en embrassant les corps de ses enians.
THÉSÉE
Ainsi tu perds le souvenir de tant de glorieux travaux ?
HERCULE
Tous les malheurs qui m'ont accablé, n'égalaient point celui sous lequel je succombe. ^
THÉSÉE
Si l'on te voit gémir ainsi qu'une femme éplorée , tu auras terni l'éclat de ta gloire.
Je m'abaisse à tes yeux ; je te parais me trahir moi-même....
THÉSÉE
Qu'est devenu le grand Hercule ?
HBftCUUS.
•••• Mais toi-même ; quel était ton état lorsque dans les enfers tu étais la proie de l'infortune ?
THtoÊS.
J'étais ^ il est ti^op Trai , le plus faible des mortels.
HERCULE
Comment donc oses-tu me reprocher de me laisser, abattre par radva^sité ?
THÉSJÉE,
Suis-moi.
0 vieillard! adieu.
AMPHITRYON
Adieu , ô fils infortuné \
Donnez la sépulture à riies enfans , je vous demande une seconde fois cette faveur.
, AMPHITRYOïr.
Et moi-même, mon fils, qui me rendra ces derniers devoirs ?
HERCULE
Moi
AMP«|!l^yON.
Quand viendras-tu donc en ces lieux ?
TRAGÉDÏE d'eUUIPIOe'. ^79
lfEAClJI.E*
... Je surmonterai tx)us les obstacles , si toutefois mes erïfaus sont; ensevelis par vos mains.
AMPmTRYON.
Comment, absent de Thèbes?^ . .
HERCULE
Je saurai , quoiqu'absent , quel est en ces lieux
le sort de ceux qui me sont chers* Mais portez
dans riutérieur du palais ces corps dont je ne puis soi^tenir la vue^, tandis que moi , infortuné , qui ai renversé ma maison de mes propres mains , chargé de crime et d'opprobre, je suivrai Thésée, Comme une barque battue de Forage. . . . Ah ! quiconque préfère les richesses ou la puissance au bien de posséder un véritable ami, est livré au plus funeste délire !
' Littéralement : « Je serai envoyé de Thébes à Athènes ». Suivant la force du mot grec , je crois que cela signifie : On m'enverra la nouvelle de Thèbes à Athènes. Cette phrase sert à la fois à rassurer Amphitryon sur sa propre, sépulture, et à rengager à ne pas négliger celle des fils d'Hercule.
' Ou bien : « Portez en terre ces corps , etc », J'ai préféré le sens indiqué par Musgrave, et je crois que le mot yjjf à la fin du rers a pris la place de la particule yt ou d^. On a vu , acteV, se. II, s'ouvrir les portes du palais 5 peut-être ici les ferme-t-on , sinon on enlève les corps , on retourne la machine dont on 8*était peut être servi pour exposer les corps aux yeux des spectateurs. Voyez' rExmnen d'Hécube, t. V , p. 299.
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480 fifiRCULE FURIBUXi
LE CH«BVA.
Nous nous éloignons de ces lieux, le cœur rempli de tristesse et les yeux baignés de larmes y apré^ avoir perdu pour jamais le plus grand ami des Thébains.
FIN d'hercule furieux*
EXAMEN
DE LA TRAGEDIE
La fureur d*Hercule, rapprochée de celle d'Oreste, offre un objet de comparaison intéressant. A la suite d'un effrayant accès dont le poëte a soin de . dérober aux yeux le tableau , on voit ces deux héros ^ Fun et l'autre plongés dans un profond sommeil^ gardés l'un par sa sœur et l'autre par son père, qui veillent auprès d'eux pour écarter le bruit du lieu où ils reposent , tandis que des amis^ dont le zèle même augmente la sollicitude de ces tendres et fidèles gardiens, s'empressent de partager leur douleur et tâchent en vain de l'adoucir. Tous deux enfin, sortantd'un long assoupissement, expriment à leur réveil cet embarras, cet étonnement qui est là suite d'une agitation violente, et se demandent avec inquiétude , comment ik on^ été transportés dans un lieu où tout leur paraît étrange et nouveau , où règne le désordre et l'effroi, où rien ne se lie avec leurs habitude^ et leurs sou- X 3i
4S2 EXAHJSff D'iLEACyLE tVRtEVX,
^enirs. Tels sont les traits communs aux deux personnages placés dans une situatioa^ semblable; et ces circonstances sont 4'une véiité telle qu'on ne pouvait s'en écarter sans abandonner la nature. Il en est d'autres^ aucontraire, qui doivent varier sans cesse ; ce sont celles qui dépendent du caractère de rhomme soufrant, de ses. sentimens^ de de ses actions, de son âge. Oteste, doux et sensible, mourant du seul remords de son crime, couché sur un lit, hors de son propre palais, est penché doi4oureusement sur le sein de sa soeur, qui essuie ses lèvres souillées d'écume et range ses cheveu^ en désordre. Hercule, étendu sur la terre au milieu de son pal^s détruit, est enchaîné aux débris d'une colonne qu'il a renversée, el son père alarmé observe de loin ses mouvemens. Dans sa fureur, l'un p^rle de ses frayeurs; l'autre de ses victoires. L'un, dans sa $œur qui l'embmsse, croit voir un(3 &rie qui le poursuit; l'autre, daii5 son père qui lui sai^t Je br^s , croit voir le pè^ tremhflf^nt d'un piwmi vaiiicu. L'un n'inspire qvi^V pltt# tendre pitié, l'aultre sktm autow* 4e li^i U terreur et l'effroi. A l'instant où ils recouvre]^! en s'éveijyUnt l'usage libre de leur r^dson , Orfôte n'a de force que pour bénir le dieu du sommieil et le remercier de ses bienfaits; il témoigne son in- ^piétude de la manière la plus touchante , et impl^jre ^vec un ^ceiit plein de tendresse et de don-
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TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 483
ceur^ les soins et les consolations de la seule amie qui puisse patrtager ses peines. Hef cule y en s*cyeillant, s'irrite contre Jupiter; il marque, par de bruyans éclats, Fétonnemcnt qui le saisit : il se croit aux enfers. Chaîné de liens , il sHndigne ; mais loin de demander du secours , il n'appelle ses amis , ou loin de lui, ou près de lui, que pour savoir quel est son sort ; il veut surtout apprendre quel est le téméraire qui a osé lui fdrgerdes fers. Enfin, instruit de son malheur, au lieu de ces épanchemens dé tendresse qui ont tant de diarmes pour les âmes faibles et sensibles , et qui produisent un si bel effet dans Fentretien d'Oreste avec sasceur, Hercule ne songe qu'à choisir la mort la plus prompte et la la phis sixte : puis apercevant Thésée , qui vient à à lui comme Pylade auprès d'Oreste, il se couvre tfun voile et demeure immobile comme un rocher. Il est peu de tableaux plus grands que celui d^une telle douleur ; et si Faction qui le produit jetait véritablement dramatique, ce sujet serait un dœ phis beaux que pût fourftir Fantîquité. Mais il a l'inconvénient de lOus ceux où la foKe est le ressort principal de Fintrigue. Il faut absolument du dessein , des vues , de la profondeur, pour produire un intérêt puissant et soutenu : le caractère de la folie s'y oppose ; tout y est brusque et décousu ; elle frappe de grands coups, violens, inattendus; et ne permet point de préparer le cœur aux impres-
484 EXAMEN P*HERCXJLE FURIEUX,
«ions qu'elle doit produire. Ce qUe le raisonnement indique à cet égard, l'expérience du théâtre le confirme. Pour me borner à Euripide , dans les pièces qui nous restent de cet auteur, on trouve quatre personnages livrés à des accès de folie. Le premier ^ çst Oreste. Sa foreur^ dans les pièces où il en est question , est un incident, un épisode , duquel ne dépend point l'action principale, ou si elle en dépend à quelque égard , ce n'est pas du moins l'acte commis dans la fureur qui doit exciter l'intérêt. Dans la tragédie di Oreste y l'action principale est absolum.ent indépendante de la fureur; dans Ylphigénie en Tofirideyiâle en dépend à la vérité , mais occasionnellement, et non comme un eflfet qui dépend de sa cause ; c'est une maladie dont il s'agit de trouver le remède , et non l'action d'un fou qu'il.s'agit de développer. Il rien est pas ainsi des autres furieux qu'Euripide a mis sur la scène. L'action des Bacchantes est celle que produit comme cause la double folie de Penthée et d'Agave. L'action de h tragédie d'Jïercwfe, est de même celle que prodmx comme cause la fureur de ce héros. Comment le poète a-t-il suppléé au défaut de combinaisons , de développemens, d'entrqprise enfin, qui ne peut manquçr de se faire sentir, lorsqu'il s'agit depçindre les transports d'un homme prive de sens? Cest dans l'une et l'autre pièce, par un, seul et même moyen , qui iaUoduitÀ la vérité quelque suspen-
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 485
sion dans la marche de l'action visible ou invisible, qui lui donne l'apparence d'un dessein suivi, ei fait naître quelque mouvement de crainte et d'espérance, mais qui entraîne divers inconvéniens et ne remplace, d'ailleurs, que très-imparfaitement l'objet auquel il est destiné. L'entreprise ne pouvant plus exister dans la tête de celui qui l'exécute , le poète en attribue le projet à une divinité. HaLcdius dans les Bacchantes, Junon dsais Hercule , conçoivent le dessein d'assouvir leur vengeance; l'un par la main d'Agave, l'autre par celle d'Hercule, en les forçant l'une et l'autre à se souiller d'un parricide. Mais, outre que le merveilleux fait peu d'eflFet sur la scène , une telle action d'ellemême a peu d'intérêt, parce qu'elle n'offre point d'obstacle à vaincre. Bacchus sçul , par l'effet d'un dessein volontaire, retarde et gradue, pour ainsi dire , sa vengeance ; mais comme Junon met à la sienne moins d'apprêt, la marche de l'action d'//ercule est si précipitée , qu'elle n'offre plus qu'un grand tableau.
Le poëte sentant que ce sujet n'était pas susceptible de développement , l'a fait précéder d'une autre action tout à fait distincte et qui peut aisément être détachée de celle qui suit. C'çst pour me confornier au but qu'indique le titre de cette tragédie, que je l'ai d'abord examinée sous un autre point de vue. L'auteur semble avoir envisagé ce
486 EXAMEN I>'hERGULB FtFRIEUX,
qui* prëeëde les fureurs d'Hercule, ccmime une espèce d'exposkkm. Mais quoiq^u'il y soit question d'Hercule et du sort de ses enfans, l'unité d'objet ne s'y trouve point.^ Dans les trois premiers actes, cm est occupé de cette question : « Lycus étendra- » t^l la postérité d'Hercule? fera-t-il périr k la Ibis » les fils, lepèreetl'épousedecehéros?» Dans les trois derniers , de celle-ci 2 « Quel sera l'effet du cour- » roux de Junon? » Cet effet donnant lieu à des mouvemens très-pathétique^, le poëte s'y est liyré avec complaisance , avec amour ; il a orné ce sujet d'un touchant épisode , et en offrant le tableau de la plus généreuse amitié , il a su par mille traits dignes de la haiiteur de son héros, par les <jiarmes du style , par les couleurs de la poésie , feire oublier l'irrégularité de son dessein et rendre ses fautes mêmes séduisantes.
Elles n'en sont pas moins réelles : si m^e on n'a aucun ^ard à l'intention de l'auteur et qu'on envisage un instant à^ part chacune de ces deux actions, on trouvera que la fureur d'Hercule est moins dramatique que l'entreprise qui lui est en quelque sorte sacrifiée. Le dessein formé par Lycus seraitplus susceptible de développement , quccehd que forme Junon. Ce dessein peut aisément rencontrer des obstacles et il en rencontre en effet. Mais le respect pour le lieu qui sert d'asyfe aux Héraclides, ne suffit point pour tenir long- temps le
cœiu* en suspens entre l'espérance et 1« crainte. Leur retraite dans le palais pour $e védr d'habits funèbres y n'est qu'un moyen d'augmenter la pcmipe du spectacle ; qui retarde l'instant du ^upjdice^ mais ne peut point le prévenir. I^ résistance des vieillards thébains se réduit à quelques paroles pleines d'une noble fierté ^ mais ne peut pas être envisagée comme un obstacle à. l'entreprise du tyran. Enfin ^ celui qui amène le dénouement ^ je veux dire l'arrivée d'Hercule, dissipe trop tôt la crainte pour que la tragédie entière pût dépendre de cet intérêt. Je n'entrq[)rendrai point d'examiner si, au moyen de quelques nouveaux développemens, un poëte poun'ait tirer parti de ce sujet, oU si celui de la fureur d'Hercule, en l'envisageant de même isolé , serait susceptible d'être traité avec succès. Il est clair que l'intention d'Euripide a été de les réunir, et cette réunion même a de la grâce, et produit un heureux eflFet , malgré les inconvéniens nécessairement attachés à cette duplieité d^action. Le contraste de la tendresse d'Hercule pour ses enfans et des fureurs auxquelles il se livre, augmente la pitié que ce héros inspire. Son caractère est grand et intéressant tout à la fois. On a regret seulement de le voir user de ruse ^our surprendre Lycus. Ce moyen répugne aux grandes âmes et n'honore pas celui qui l'emploie. Dans AihaUe même ne pourrait-on.point critiquer cette
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488 EXAMEN d'hercule FURIEtTX.
espèce de piège où la reine se trouve prise dans le temple? Ce défaut, si c'en est un, est sauve avec plus d'art par le poëte français ; mais Euripide l'a rachète comme lui par des beautés qui imposent silence à la critique.
FIN DE» l'examen d'hERCULE FURIEUX, ET DU X* VOLUME.
t TABLE DES MATIERES