ACTE V
Cette prêtresse sort du temple par inspiration divine , pour venir calmer la colère d'Ion. Comme elle lui tenait lieu de mère , il a pour elle le respect et la déférence d'un tendre fils; mais il rie peut concevoir les ordres qu'elle lui donne , à savoir ^ d'aller à Athènes sans souiller ses mains dans le sang de son ennemie, ce Une juste vengeance, » dit-il, nous rend-elle coupables?» La prétresse, pour s'expliquer peu à peu , lui monti'e un petit berceau qu'elle porte ; c'est celui où elle avait trouvé Ion. Jamais elle ne lui avait montre ce gage si propre à lui faire retrouver sa mère, parce qu'Apollon l'avait ainsi voulu; et c'est par l'ordre de ce même dieu qu'elle découvre en ce jour un dépôt si important. « Recevez-le , dit-elle , etcher- » chez les traces de celle dont vous reçûtes Je )> jour. »
Il y à beaucoup de machines dans cette pièce : car, outre que la prêtresse en est une, aussi bien que Minerve, qui viendra après, on ne concevrait pas pourquoi la prêtresse a gardé si long-temps ce berceau sans en rien dire, et sans que personne en soupçonnât rien , si le poète n'avait eu soin de
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faire entendre plus d'une fois que tel était le bon plaisir d'Apollon , de sorte qu'Apollon semble avoir tout fait exprès pour donner lieu à une tragédie ; tant il prend de précautions pour en ménager tous les ressorts! Après avoir exécuté ses ordres , la prétresse fait les derniers adieux à Ion , et ne lui apprend rien autre chose de son sort, sinon qu'il a été exposé sur la porte du temple dans le berceau qu'elle lui donne , et que désormais c'est à lui de chercher avec soin sa mère aux marques qu'il trouvera, dans le dépôt qu'Apolkm lui remet entre les mains. Il est vrai que cela se fait pour ne pas précipiter le dénouement; mais c'est un défaut, que, de multiplier les machines pour ménager les. surprises, quelque touchantes qu'elles puissent être.
Ion y attendri à la vue de son berceau , verse des larmes en songeant qu'il a été assez malheu-» reux pour devoir sa naissance à un crime , et ppur être exposé à la mort par une mère qui aurait dû l'allaiter'. Il bénit le dieu qui Ta secouru, en maudissant la fortune qui l'a trahi; et, par un retour de tendresse, il plaint sa mère que des égards cruels ont apparemment forcée à perdre ce qu'elle avait de plus cher. Irrésolu sur le parti qu'il doit prendre, il veut d'abord faire au dieu
' Cétait la coutune dw femmes grectpica.
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de Delphes un don de son berceau , pour n*être pas oliligé d'y trouver ce qu'il ne voudrait pas, c'est-à-dire, une mère vile, une esclave. Son incertitude lui paraît plus douce qu'un éclaircissement qui le rendrait méprisable. « Mais, quoi? M reprend-il , dois- je me défier des faveurs d'un » dieu qui m'a conservé si fidèlement ces gages » de ma* naissance? Osons ouvrir ce berceau : M aussi -bien ne saurais- je éluder mon destin. » Sacrés ornemens, qui environnez ce dépôt, et » voifs, liens, qui tenez mon trésor enfermé , » faut-il que vous ayez si long-temps trompé mes M désirs curieux?»
Tandis qu'il s'avance pour délier le couvercle, et qu'il s'étonne de voir que le temps ne l'a point endommagé , Creuse reconnaît le berceau , et quittant son asile : « Voici le berceau , s'écrie- » t-elle , où je vous exposai ; j'abandonne cet » autel , dût-il m'en coûter la vie. » Ion , surpris de cette nouvelle audace de Créûse, veut qu'on se saisisse d'elle , et il croit que c'est une fureur causée par ses remords qui la contraint d'abandonner son refuge; mais elle s'attache à Ion et s'obstine à l'appeler son fils. Celui-ci , pour la convaincre de supercherie, s'avise d'un stratagème, à savoir, d'obliger Creuse à lui dire ce que contient ce berceau, avant qu'il l'ait ouvert. La princesse ne balance pas , et répondant de point
TRAG^IE d'eURIPIDE. igg
eu point à toutes les demandes d'Iôa, elle désigne au juste tout ce qui se trouve dans ce de'pjt : les voiles de l'enfant et les ornemens qui les accompagnent. A mesure qu'il en * tire quelqu'un , Creuse nomme les autres. L'un est une figure de Méduse en broderie sur la toile avec un bord de. ^rpens en guise d'ëgide , ouvrage qu'elle fit étant fille; un autre est un bracelet ou collier de serpenteaux d'or , suivant l'usage des Erechthides, en mémoire d'Ericth«nius , dans le berceau duquel Minerve avait mis un serpent. Il y a enfin une couronne d'olivier, formée d'une branche de celui que Pallas fit naître à Athènes, en frappant la terre de sa pique
Creuse, en un mot, devine tout sans rien voir , et si précisément, que le jeune homme, ne pouvant plus douter qu'elle ne soit sa mère, la reconnaît pour telle et l'embrasse tendrement. Cette reconnaissance est bien touchée ; mais elle serait plus agréable si Creuse n'eût pas été coupable d'un empoisonnement médité, crime si odieux, que la plus juste vengeance ne peut justifier assez , pour rendre Creuse digne de l'intérêt du spectateur. Cependant , pour ne pas prononcer trop légèrement sur des choses si respectables, il faut se souvenir que la vengeance de Creuse n'était que trop bien fondée, vu l'erreur où elle était, et que le poison tenait lieu d'armes aux femmes outragées*.
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Cette scène doit paraître aujourd'hai moins agréable par un autre endroit important , c'est qu'après les premiers transports de la joie récipnxpie de la mère et du fils^ Creuse qui ne peut rendre raison pourquoi et comment ce berceau avec l'enfant avaient été transportés à Delphes^ se trouve <^ligée de découvrir à Ion, par ses soupirs et par son em* barras, qu'il pourrait bien n'être pas fils Intima de Xutbus. Ainsi, en retrouvant sa mère, il perd le père qu'il avait trouvé. La leine est même réduite à expliquer ce mystère; et elle assaisonne cette explication le moins mal qu'il lui est possible, en disant comme Hippolyte dans Racine :
L'hymen n*est pas toujours entouré de flambeaux. Phèdre , acte V, se. I.
En un niot, elle donne à Ion de terribles scrupules sur sa naissance. Elle dit enfin, quoique timidement et après bien des façons , la vérité qui lui coûtait tant à révéler ; qu'elle avait épousé malgré elle Phébus , qu'elle en avait eu un fils ; et que , pour ne pas rendre sa vertu suspecte ^ elle avait exposé le gage d'un hymen , glorieux à la vérité, mais ignoré de ses parens. On juge bien qu'Ion durant ce récit , qu'il interrompt souvent par de curieuses questions, est agité de divers sentimens. Un dieu pour père fiatte sa vanité ; mai» une naissance si extraordinaire lui semble équi-
Toque. D'un autre coté^ l'un et l^autre admirent/ non sans s'attendrir ; quç la fortune ait permis qu'un fils et une mère aient pense se donner mutuellemuent la mort. Ce combat de tendresse est digne d'Euripide; mais lon^ rendu à ses ré flexions^ retombe dans ses scrupules; ravi de trouver une peine, il voudrait encore que sa naissance fût sans tache; et', pour s'en assurer, il s'app|t>che de Creuse, et lui dit à Finsu du chœur le sujet do ses craintes.
Quelque précaution qu'il prenne , et quelque assaisonnement qu'il appoite à une demande si délicate, elle n'est bonne qu'à faire rougir sa mère, et cela ferait un méchant effet de nos jours. Car Ion la presse de lui avouer avec fi'anchise si Apollon n'est point un voile spécieux dont elle tâche de couvrir sa faute et d'embellir la naissance honteuse du fils qu'elle a recouvré.
Creuse prend Minerve à témoin de la vérité de son aventure avec Apollon. Mais ce qui confirme Ion dans ses soupçons, c'est que ce dieu, loin de l'avouer pour fils, le donne pour tel à Xiithus. « Il vous donne à Xuthus, répond-elle } mais il » ne dit pas que vous soyez issu de ce roi. Un ami « ne peuuil pas donner à un autre son propre fils » pour héritier? » Cette raison n'est pas trop bonne. Aussi, l'intéressé ne s'en contentant pas^ sa mère
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en allègue uneiiutre, à savoir, la bienveillance? particulière de Phébus, qui veut que son fils succède à un grand roi ; ce qui ne serait pas si ce dieu se déclarait père d'Ion. « Eh ! que pourrait- « il hériter d'un dieu ? Pas même le nom , surtout c< l'union ayant été secrète , et l'enfant exposé. »
Tout cela dégénère en comique par rapport à nous ; et les soupçons d'Ion ont paru si bien fcwadés à Euripide même', qu'il lui fait prendi:e le parti de consulter Phébus pour les éclaircir. Mais Minerve prévient cette démarche , et tombe ellemême des nues pour justifier la vertu de la reine , et pour dissiper les soupçons de ce fils qui lui est rendu,
La déesse se dit envoyée pour cet effet par Apollon, qui n'a pas voiJu , en paraissant lui-même , s'exposer à des reproches sur le passé. » C'est lui, » dit-elle , qui est votre père. S'il vous donne » à Xuthus , c'est pour vous faire entrer dans une » illustre maison. Son bras seul a suspendu l'efifet » de vos haines mutuelles , et son dessein était de » vous déclarer son secret à Athènes; mais vous en » avez hâté la déclaration. » Minerve donne ordre à Creuse de placer Ion sur le trône, comme le rejeton des Erechthides, en l'assurant que ce prince deviendra célèbre dans toute la Grèce ; que ses cjuatre fils seront les chefs de quatre tribus d'Athènes;, et que ses petits-fils habiteront les Cyclades et les
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villes de rionie * , nom qu'elles devront à Ion; La déesse ajoute que Creuse aura de Xuthus, son époux, deux énfans dont l'un donnera son nom à la Doride^ , et l'autre à TAchaïe ^. Tout ceei est historique et rapporté exprès pour flatter la vanité des Grecs, fort jaloux de leurs anciennes origines. Enfin Minerve fait valoir à Creuse les faveurs d'Apollon : premièrement , d'avoir fait en sorte que son commerce avec le dieu demeurât secret ; et en second lieu , d'avoir dérobé l'enfant au trépas; d'où Pallas conclut qu'il est important que Créiise ne dise pas à spn mari qu'elle est mère d*Ion, de peur de- tirer ce bon roi d'une erreur qui lui est agréable ; c'est-à-dire que Minerve veut que Xuthus soit la dupe d'Apollon.
On voit combien ces sortes de fables sont contraires à nos idées , et combien une traduction suivie et toute simple d'une pareille tragédie serait désagréable aujourd'hui 4. Xuthus aurait fait un mauvais personnage dans cette scène , aussi bien
^ lonie , rëgion séparée de TEolide par le fleuve Hermus. Ses fleuyes sont le Caystre et le Méandre.
* Doride , contrée de la Grèce, voisine du Parnasse; voyez ^ sur les émigrations indiqués dans le texte , notre Histoire critique des Colonies grecques, tom. II, p. 63 et suiv., 83 et suiv.
3 L'Achaïe propre est dans le Péloponnèse.
♦ Une telle traduction peut offrir au moins un objet decompa-
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que dans celles qui la précédent , lorsqu'il est que^ tion d'éclaircir l'aventure d'Apollon avec Creuse : et voilà pourquoi le poète a pris grand soin de laisser sur le Parnasse le mari occupé a faire de longs sacrifices , tandis qu'on le joue à son insu. C'est pour une semblable raison de bienséance qu'Euripide n'a pas fait paraître Apollon. Mais tout cet art ne rendrait pas meilleur pour nous un sujet où , après tout , Apollon est séducteur , Minerve entremetteuse, Creuse barbare, Ion vindicatif, le chœur peu vertueux , et Xuthus dupe * : outre qu'il n'est nullement vi^aisemblable qu'il se passe tant d'événemens au pied du mont Parnasse , sans qu'il en vienne le moindre bruit aux oreilles de Xuthus , dont le fils est , peu s'en faut , empoisonné, et dont la femme est condaninée publiquement à la mort. Le moyen même , après le calme qui suit cette horrible tempête j de cacher àXut^us la cause véritable des bruits qui ont si fort éclaté dans toute une ville? et comment l'en instruire,
raison qui n'est pas sans intérêt. On y trouvera , par exemple , cette scène d'Ion et de Creuse , où eUe Finterroge sur son état , que Racine a imitée , et qui est supprimée dans cet extrait. On doit donc envisager celui-ci comme une analyse très-intéressante , propre à jeter du jour sur la pièce , à en faire ressortir les beautés , à prévenir sur ses défauts , à diriger dans la lecture qu'on, en va faire ; mais il ne peqt en tenir lieu.
* J'ajoute encore , imprudent d'avoir révélé le secret d'un Bis que lui donne l'oracle , en présence des femmes de Creuse. Il es*
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sans blesser en rien l'intérêt du père ou Thonneui' <le l'époux ? Euripide laisse tout cela à ses acteurs , qui loin de se jeter dans cet embarras, se retirent touscontens, après avoir remercié Minerve et Apollon. Je reconnais cependant, avec un des plus habiles coniiaisseurs' à qui je l'ai ouï dire, que, malgré les défauts réels ou appareils que j'ai cru voir dans cette pièce , rien n'est plus véritablement théâtral , qu'une mèl*e prête à faire mourir son fils inconnu , et à mourir inconnue par ses mains , tandis que ce double projet de parricide sert h lAendre la mère au fils , et le fils à la mère.
pourtant vrai qu'il y a été entratnë par la suite de VéyénetùenU Mais cela n'empêche pas qu'on ne sente en ceci l'incouyénient du cbceur , dont Xuthus aurait dû sedéûer.
' Le P. Porée.
PERSONNAGES