‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 10Chapitre 39 sur 101 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Un domestique de Creuse vient d'un air efirayé demander au chœur où est la princesse , qu'il a déjà cherchée inutilement par toute la ville , et que tout Delphes vient de condamn^er à la mort. Il la cherche apparemment pour là sauver , s'il est possible ; et toutefois , il s'arrête avec le chœur assez long-temps pour faire un récit tr«ès-étendu de la manière dont la conspiration coiatre Ion a été découverte. En voici le sens :

ce Xuthus et son ûls étaient pa^rtis de ce lieu , » dans le dessin de faire des sacrifices *et un fesr » tin pour célébr^er la naissance d'Ion. Xuthus » se charge des sacrifices; et, près d'îdler sur le » double sommet du Parnasse pour arroser l'un » et l'autre du sang des victimes en l'honneur » de Bacchus^, il dit \ son fils : Elevez des tentes , » donnez aux Delphiens une £ète supeid>e^ et » n'attendez pas mon retour. »

La précaution que prend le poëte d'écarter Xuthus , était hien nécessaire , comnotCiOn va voir ; mais elle ne sauve pas cîQtièrement la faute qu'U a voulu éviter.

L'esclave décrit , avec beaucoup d's^rt , et

i88 io<^,

trop sans doute, la salle du festin : « C'était » une seule tente qui renfermait un arpent en » quarré long, et qui pouvait contenir tout le •» peuple de Delphes. Elle était ornée des plus » riches tapisseries du temple , ce qui faisait un M merveilleux spectacle. Car au lieu de plafonds, » on voyait le magnifique présent d'Hercule, » monument de sa victoire, et dépouille prc- » cieuse des Amazones. C'était un ciel parsemé » d'étoiles. Le soleil , hâtant ses coursiers de se M précipiter sous les eaux, ne jetait plus que les » derniers traits d'une lumière mourante : la nuit, » revêtue de longs crêpes noirs , conduisait son » char léger dans la plaine éthérée, suivi des M astres hrillans parmi lesquels les Pléiades se fai- » saient distinguer , aussi bien qu'Orion armé de » son épée. » On décrit sur le même ton l'Ourse, dont la queue faisait plusieurs replis ; la pleine lune, qui divise le mois, avec les Hyades; el dans un lointain l'Aurore , qui attendait le départ des astres. « D'autres ornemens , continue Vof* » ficier, tenaient lieu de murs. Celaient des » naumachies , des chasses , des centaures , des » cerfs et des lions. £nfin , À l'entrée, il y avait » un Cécrops avec une queue de serpent à re- » plis tortueux, et ses filles à ses côtés; Du >» reste, les tables étaient chargées de coupes » d'or. M

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 189

Cela ressemble . assez aux ençhantemens des fées, vu le peu de temps qu'on a employé à préparer cette féte. D'ailleurs, la description qu'on en fait, plus badine ', ce semble, que pompeuse,. et tout au moins hors de place, ne devait guère plaire à des femmes effrayées , à qui l'on venait annoncer une mort certaine. Le narrateur pouvait s'en tenir aux choses qui suivent, et que je vais dire.: .

« Un héraut avec cérémonie avait invité tous

» les citoyens au festin. La salle était remplie, et

» les convives , ornés de couronnes , avaient com-

» mencé le repas , lorsqu'un vieillard a paru

» dans l'assemblée et a réveillé la joie en se fai-

» sant l'échansôn public. La musique et Bacchus

M ayant échauffé les esprits, le vieillard fait appor-

» ter de plus grandes coupes, et se fait un mérite

» deservir lui-même son nouveau maître. Il avait

» mêlé dans le vin un poison qu'il avait, dit-on ,

» reçu de Crétise. Ion faisait déjà la libation,

)) quand une parole échappée à un des officiers lui

» fait entrevoir un fâcheux présage. Il demande

» une autre coupe et fait une libation de tout le

» vinqui était danslasienne en invitant les convives

» à l'imiter. Cependant une troupe de colombes

' Elle est élégante et charmante en elle-même. Ce n'est que sa place que j'ose ici blâmer. On pourrait faire un beau tableau sur tetie description. ( Note du précédent éditeur. )

igo ION ,

» entre dans la tente et goAte de ce vin répandu vs pair les ccmviés. On n'en voit aucun effet funeste » pour ées oiseaux. Mais la colombe qui s'était » arrêtée proche d'Ion trempe à peine son bec dans » le vin empoisonné , qu'elle s'agite violemment , M fait entendre une voix plaintive , et tombe éten- » dtieauxpiedsdesspcctateurs. Ion déchirant aus- » sitôt ses véteraens , s'écrie : Quel mortel attente » sur mes jours ? C'est à toi, vieillard, de me le » déclarer, puisque c'est de ta main que j'ai reçu » le poifecm. L'échanson, ajnrès quelques détours, » confesse enfin le forfait de Grétise. Ion, à la tête » des convives, court à L'instant aux ministres du » temple en demandant justice : et tous d'une voix » ont condamné la reine à être précipitée du haut » du rocher. »

Je ne crains pas d'être blâmé des partisans de l'antiquité les plus outrés, si je crois voir une faute dans cet inutile récit, puisque celles qui y sont intére^ées, Je veux dire, les feriimes de Creuse, n'avaient besoin de savoir autre chose, sinon que tout était découvert , sans s'embarrasser de la manière et moins encore de la description du festin; outre que l'essentiel pour l'esclave, témoin de cet événement , était de chercher promptement sa maîtresse pour favoriser son évasion, et non pas de s'amuser à décrire une salle de festin et de fête.

TRAGÉDIE d'eUMPIDE. 19I

Le chœù* se sei^tànt édùplâble du secret violé , et comj)lice dû crime de là reine , yoit bien qu'il mérite doublement la mort; et , comme il rie yoit nulle apparence à se sauver par là fuite, il entre dans des sentimens de frayeur qui conviennent à des femmes, et qui poutâimit s'exciter sans qu'il fat nécessaire d'employer une narration si détaillée.

Je suis persuadé , malgré l'arrangement orditiaire des scènes , que lé quatrième acte fltiit par ce désespoir du chœur, et que le cinquième est ouvert par Creuse. Quoi qu'il en soit, cette princesse, sur le bruit de sa condamnation , ayant trouvé le secret de s'échapper et de parvenir jusqu'au vestibule du temple , demande au chœur un conseil dans l'extrémité où elle est réduite. Mais elle n'en trouve qu'un dans des femmes éperdues à Faspect d'une mort qui les menace ell^s-mémes : c'est d'embrasser l'autel du dieu.

Creuse s'y réfugie à propos : car le théâtre se

remplit tout-à-coup de gens armés qu'amène Ion

pour se saisir de son ennemie. Dès qu'il la voit, sa

haine s'adresse au fleuve Céphise en ces termes :

« Comment peut être issue de Vous , cette vipère

» aux yeux enflammés, dont l'audace est un venin

» plus subtil que le poison qu'elle a osé me pré-

» senter? Qu'oti l'enlève, et que son corps soit

» impitoyablement déchiré en tombant de rocher

» en rocher. C'est sans doute un effet de m<>n h^u- » reux destin , que je l'aie connue avant d'arriver à » Athènes. Si tu as osé attenter sujr ma vie au mi- » lieu de Delphes, qu'aurais-jedû attendre de toi., » dans le sein de ton palais? Tes perfides. caresses » m'auraient coûté le jour. Ne te persuade pas que » cet autel et ce temple te dérobent à ma ven- » geance. Si la pitié doit avoir lieu, c'est en faveur » de ma mère et de moi-même. »

Ion fait ici mention de sa mère /sans savoir que c'est elle dont il poursuit la mort. Elle ignore de même qu'il est son fils ; et cette double erreur produit l'embarras intéressant qu'on va voir.

CREUSE

» Je vous défends à tous, au nom d'Apollon et au mien, d'approcher de cet autel.

ION

Qu'y a-t-il de commun entre Apollon et toi?

CREUSE

Je suis dévouée à ce dieu.

ION

N'as-tu pas voulu perdre son fils?

CREUSE

Devenu fils de Xuthus, tu n'es plus celui d'Apollon.

TRAGÉDIE d'bURIPIDE.

ION

Mais je l'avais été; et c'est de lui que je tiens en effet tout ce que je suis.

CREUSE*

Tu as été à lui , et j'y suis à présent!

ION

J'étais juste, et tu es impie.

CREUSE

Je n'ai fait que me venger de l'ennemi déclaré de ma maison.

ION

D'un ennemi ! Âi-je envahi ton trône à main armée?

CREUSE

Oui , cruel , tu as mis en combustion la maison d'Érechthée.

ION

Aii-je porté à Athènes le fer et le feu ?

CREUSE

C'était les y porter, que m'arracher le sceptre.

Mon père me faisait héritier d'un sceptre qui est le prix de sa valeur.

ig4 ION,

CREUSE

Et quel droit un descendant d'Eole a-t-il sur le peuple de Pallas?

ION

Un droit acquis par son courage : le droit de libérateur.

CREUSE

S'il en fut le libérateur, doit-il en être l'usurpateur et le tyran ?

ION

C'est donc une vaine crainte de l'avenir, qui te portait à me donner la^ mort?

CRÉUSB.

Je te donnais la mort pour prévenir la mienne.

ION

Non, non, c'est la jalousie qui a conduit tes coups , c'est la rage de te voir sans héritiers.

Si je manque d'héritiers, est-ce un titre pour m'enlever la couronne ?

ION

Poui?n'é*re pas ton fils • dois-je être privé de l'héritage paternel ?

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. IqS

CREUSE

Il est à toi ; prends son épée et son bouclier : voilà tes biens et ton Héritage.

ION

Va, quitte cet autel et cesse de profaner la majesté du dieu.

CRÉXJSE.

Va porter de pareils ordres à ta mère.

ION

Quoi! je ne tirerais pas raison d'une impie qui m*a presque donné la mort?

CREUSE

Venge-toi : c'est sur cet autel qu'il me faut égorger.

Quelle fureur de vouloir ensanglanter les couronnés du dieu!

Pour te rendre coupable*

Ion finit par une exclamation contre l'injustice des lois, qui donnent au crime un asyle* réservé seulement pour l'innocence ; et soit que les actes aient été mal divisés, comme il y a apparence, soit •quelque autre raison , l'acte suivant amène la prêtresse de Phébus, sans autre intermède, pour faire le dénoûment de cette intrigue.

196 loir,

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