SCÈNE IV
LE CHŒUR , seul.
Apollon entonne l'hymne de Lynus ^ , il pleure l'inventeur des vers qu'on chante sur la lyre , et de son archet d'or il frappe avec douceur son luth harmonieux. Et moi , je veux célébrer, par des hym-
' C'est ce qui parait par les expressions du chœur à la fin de la scène suivante.
* Lynus , fils d'Apollon et frère d'Orphée, inventa les vers lyriques. Il enseigna la musique à Hercule , qui s'irritant un ]Our contre son maître , lui brisa la tête de sa lyre. Apollon le regretta vivement , et chantait dans sa douleur une chanson lugubre appelée parles Grecs , Linos ou JEiinos» C'est l'hymne dont
4lO HEBCULE FURIEUX,
nés de louanges celui qui est descendu dans les ténèbres souterraines, dans la sombre nuit des enfers, soit qu'il faille l'appeler fils de Jupiter, ou rejeton du sang d'Amphitryon, je veux chanter sa couronne d'exploits; les généreux travaux de la vertu sont la parure du tombeau. D'abord il purgea la forêt de Jupiter du lion qui y faisait sa retraite : il se para de sa dépouille , et couvrit ises blonds cheveux de la gueule béante du monstre qu'il venait de terrasser.
Il perça de ses traits sanglans la race sauvage des Centaures, habitans des montagnes; ses flèches ailées portèrent la mort dans leur sein. J'atteste le Pénée, témoin de sa victoire; les vastes et stériles plaines que ce fleuve arrose de ses belles eaux , et les retraites du Pélion , et les cavernes de l'Honaolus. C'est là que le&Xlentaures allaient choisir les pins dont ils armaient leurs bras, c'est de là qu'ils s'élançaient sur leurs rapides coursiers pour ravager la Thessalie et la soumettre au joug. La' biche aux cornes dorées, fléau des cultivateurs, devint aussi la proie d'Hercule , il l'offrit à là déesse qu'on
il est fait mention dans Oreste» Il est vrai qu'Athénëe dit » en s'autorisant de ce passage d'Euripide , que le Linos n'était pas toujours employé dans la tristesse , mais je suis persuadé que cet auteur n'a pas examiné avec soin le sens de ces mots du chœur qui dit : « Phébus chante Tselinos sur un chant » heureux , » c'est-à-dire sur la perte de Tiny^nteur d'un chant admirable.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 4i 1
adore à OEnoé ^ , et qui se plaît à tuer les bêtes sauvages»
Ensuite il monta sur le char, et dompta les coursiers de Diomède; il soumit au frein ces jumens furieuses qui, jusqu'alors indomptées^ dévoraient dans leurs crèches homicides les alimens sanglans offerts à leur voracité ; cruel festin, où chaque jour on les voyait, bondissant de joie, se repaître de membres humains. Il franchit les flots argentés de THébros, afin d'accomplir le travail prescrit par le tyran de Mycènes. Puis, volant au rivage Péliaque et vers les bouches de TAnauros, il perça de ses traits Cycnus, meurtrier de ses hôtes, insociable tyran d'Amphanée ^. ^
Il vint ensuite aux jardins du couchant, où les nymphes d'Hespérie font retentir leurs chants harmonieux, cueillir la pomme d'or sur le rameau chargé de fruits, en tuant le dragon au dos couleur de feu , qui gardait le tronc inaccessible et l'entourait de ses longs replis. Il pénétra dans les retraites de l'orageux océan , et le frappa de son aviron pour donner le calme aux mortels. Puis , s'avançant vers le palais d'Adas , il porta les* mains au milieu de la
' Ville de TArgolide , particulièrement consacrée à Diane.
^ Il y avait une ville de ce nom en Thessalie ; il parait que c'est celle qu'Euripide désigne ici. La victoire qu'Hercule remporta sur Gycn^s fait le sujet du petit poème d'Hésiode , intitulé : Le Bouclier d* Hercule.
4l2 HERCULE FUaiEUX,
voûte du ciel, et sa force invincible soutint Fédifice étoile où les dieux, font leur séjour.
Il s'avança à travers les flots de FEuxin contre Farmée des Âmazonnes , montées sur de fiers coursiers, près du lac Méotis, qui reçoit plu;sieurs fleuves dans son sein. Quelle troupe guerrière ne sortit point de la Grèce sur les pas d'un héros chéri , lorsqu'il ravit l'armure d'or de la fille de Mars , et que le fatal baudrier devint le prix de sa conquête? La Grèce s'enrichit des dépouilles d'une princesse barbare, et My cènes conserve encore ce monument de sa valeur. Le monstre à mille tètes , l'homicide dragon de Lerné, fut brûlé par Hercule , et percé des mêmes traits dont ce héros frappa dans Erythie le berger au triple corps *.
Vainqueur dans d'autres combats, il obtint encore de glorieux triomphes. Et pour terminer ses travaux, il vogua vers Pluton qui fait couler tant de larmes ^. Infortunél c'est là quil a trouvé la fin
' Géryon.
* Les mythologifftea distinguent les trayauz d'Hercule de- ses exploits. Les premiers lui furent prescrits par Eurysthée et sont au nombre de douze. On se rappelle les ingénieuses explications qui ont été données de cette* fable allégorique par MML. Court de Gëbelin et Dupuis. Pour que le lecteur puisse Voir d'un coupd'œil jusqu'à quel point le poëte suit la tradition au s'en écarte , je vais placer ici les xii travaux dans Tordre où les présente DIodore de Sicile : i. Lion. ii. Hydre, m. Sanglier. ly Biche, y. Oiseaux de Stympb'ale. vi. Étables d'Augias. vu. Taureau de Crète, yiu. Cayales deDioméde. ix. Amazonnes. x. Géryon. xi. Cerbère^ XII. Hespérides et Atlas soulagé.
de sa vie; il n*en est point revenu : sa maison est déserte et sans défenseur. La barque de Caron attend ses enfans pour leur faire franchir le dernier chemin de la vie, duquel il n*est aucun retour à espérer ; impie, injuste sentence ! . . . • C'est sur vous » que ces enfans tournent les yeux. Si ce corps avait encore quelque reste de sa première vigUeur, si je pouvais lever la lance , l'agiter au feu des combats , trouver des défenseurs dans ces braves Thébains, anciens compagnons de mes travaux , je volerais au secours de ces infortunés!.... Hélas! le temps heureux de la jeunesse a fui loin de moi.
— Mais j'aperçois ces en&us couverts des voiles mortuaires, les enfans d'Hercule, de ce hérps si grand autrefois, et qui maintenant n'est plus. Leur mère est avec eux : elle traîne sur ses pas ces tendres victimes, et le père d'Hercule courbé sous le poids des ans. Malheureux que je suis! à ce spectacle douloureux je sens mon cœur déchiré et mes yeux desséchés trouvent encore des larmes.
' Si le texte n'est pas altéré , le coryphée parle à sa suite.