MÉGARE, AMPHITRYON, ENFANS D'HERCULE, LE CHOEUR
MÉGARE
C'en est fait. Où est le sacrificateur? où est celui qui doit percer le sein de ces infortunés, et trancher le cours de ma déplorable vie ? Qu'il emmène des victimes dévouées au dieu des enfers ! 6 mes enfans! ... la destinée nous entraîne , elle soumet au même joug , elle attache à la fois au char de la mort un vieillard, des enfans, une mère.... Osort fiineste qui m'accable et qui frappe du même coup ces tendres fruits , sur qui mes yeux s'arrêtent en ce jour pour la dernière fois!.... Je vous ai donné le jour , je vous ai prodigué mes soins afin qu'un ennemi eût un moyen d'outrage , de triomphe , de destruction. Hélas ! comme l'espérance s'est jouée de ma crédulité , cette douce espérance que m'avaient inspirée les discours de votre père ! A toi , mon fils , ce tendre père destinait le trône d'Argos ; tu devais habiter le palais d'Eurysthée , avoir le suprême pouvoir dans les champs féconds
TRAGÉDIfi d'eURIPIDE. ^l6
des Péiasges ; il voulait couvrir ton front de la peau du lion féroce dont lui-même étai t revêtu. ••• Toi, tu devais régner sur les Thébains belliqueux % et posséder l'héritage de mes pères ; tel était le dessein de l'auteur de tes jours ; il eût armé ton bras de sa formidable massue , présent trompeur de Dédale^.... A toi, enfin, il promettait de livrer OËchalie , qu'il renversa jadis de ses inévitables traits. C'est ainsi qu'ayant en vous trois fils également chéris , il voiis destinait trois royaumes , et formait pour vous des projets dignes de son cœur. Et moi , je choisissais avec soin 3 de jeunes épouses pour les unir à votre sort ; je les cherchais dans Athènes, à Sparte, au milieu des Thébains, espérant que ces doux liens vous mettraient à l'abri des fureurs de l'orage , et assureraient votre bonheur. Tous ces projets s'évanouisàent en ce jour. La fortune a changé , elle vous donne les Parques pour épouses , et à moi , mes larmes pour bain nuptial ;
' Grec : qui aiment les chars.
' Hercule avait coupe lui-même sa massue dans la forêt de Némée , et l'on ne yoit pas ailleurs que Dédale lui en eût fait présent. On ne sait pas non plus pourquoi Mégare appelle ce présent trompeur , si ce n'est parce qu'il n*ayait pu sauver Hercule dans son dernier travail. Musgrave £ut au texte un changement qui produit ce sens : « Présent dénué d'ornemens de sculpture. »
3 Le mot grec qu'elle emploie signifie choisir comme pour les dieux : il est dérivé de celui par lequel on désignait la partie des dépouilles réservées pour les ofirandes sacrées.
votre aïeul célèbre le festin de rhymen en vous livrant pour gendres à Pluton , devenu frère de votre père. Dieux ! lequel de vous dois-je poser le premier sur mon sein ? Quel est celui qui le premier recevra mes baisers maternels ? auquel sont réserves mçs premiers ou mes derniers embrassemens ? Que îie puis-je ainsi que l'abeille aux ailes dorées, voler de Fun à l'autre, cueîUir desgémissemens sur leurs lèvres et en composer un trésor de douleur, pour le répandre entorrens de larmes! Cher époux , ( si ma voix peut percer chez les morts et jusqu'au trône de Pluton ) Hercule , c'est toi que j'appelle, La mort ravit ton père et tes enfans : je péris avec eux, moi qui , compagne de ta gloire , méritai d'être appelée heureuse à cause de toi. A l'aide ! accours ! que ton ombre du onoins m'apparaisse ! C'est assez dé ta présence pour nous dérober au danger ; les meurtriers de tes enfans sont sans courage près de toi.
AMPHITRYON
Princesse , que vos prières nous rendent les enfers propices ! Pour moi , 6 Jupiter î c'est ton secours que j'implore en élevant au ciel ces mains suppliantes : si tu veux protéger ces enfans , hâte-toi , car bientôt il ne sera plus en ton pouvoir
de les défendre Hélas! combien de fois ai-je
imploré ton secours? C'est en vain que je m'efforce
de te fléchir. Il faut mourir , je le vois , le destin a résolu notre perte.
Mais vous, ô vieillards ! % instruisez-vous par nos malheurs. La. vie est de courte durée , ne songez désormais qu'à la passer dans les plaisirs, qu'à voir les jours se succéder sans trouhle et sans douleur. Car le temps ne sait point sauver les espérances ; occupé de l'instant qui fuit , il s'envole d'une aile rapide. Voyez quel est mon sort : je fus jadis respectable aux yeux des humains , je m'acquis un nom glorieux; la Fortune me le, ravit, elle l'emporte dans les airs ainsi qu'un oiseau fugitif, et me dépoi^Ue en un jour de tout ce qui m'est cher. Est-il quelque mortel qui puisse d'une fortune ou d'une gloire assurée?.... 0 vieillards! recevez les adieux d'un vieillard que vous aimez encore et que vous voyez en cet instant pour la dernière fois.