LES PRÉCÉDENS , ORESTE , PYLADE
LE VIEILLARD à part.
Ils ont l'air noble. Toutefois ne nous pressons point de juger. Combien d'hommes issus d'un noble sang et dont le cœur est sans vertu ! (haut) Etrangers, recevez mes salutations.
ORESTE
Je vous salue , vieillard! — Apprenez - nous , XI 6
82 ELECTRE
. Electre, quel est cet ancien ami qui vous est reste fidèle?
ELECTRE
étranger! c'est celui qui prit soin de la jeunesse de mon père.
ORESTE
Quoi ! serait-ce lui à qui votre frère doit tant de reconnaissance?
ELECTRE
C'est lui qui a sauvé ses jours,... si du moins je puis croire qu'il est sauvé en effet.
ORESTE
Mais pourquoi ses yeux sont-ils fixés sur moi? pourquoi m'examine-t-il , comme on observe la marque brillante d'un métal précieux? On dirait qu'il retrouve en moi des traits qui ne lui sont pas inconnus.
Sans doute que votre âge, égal à celui d'Oreste, le rappelle à son souvenir.
ORESTE
C'est le mouvement d'un cœur tendre... Mais pourquoi tourner ainsi autour de moi , et quel est le motif de cette étrange curiosité?
ELECTRE
J'eù suissm^rise comme vous*
TRAÔÉDIB d'eURIPIDE. 83
LE VIEILLARD
Electre, rendez grâces aux dieux.
JÉLECTRE.
Quel bienfait exige cethommage*?
LE VIEILLARD
Le trésor précieux qu'une divinité remet entre vos mains.
ELECTRE
Oui , j'adore les dieux... O vieillard! hâtez- vous de m'expliquer ce mystère.
LE VIEILLARD
Ma fille, considérez ce mortel que les dieux vous envoient.
ELECTRE
Dieux! vous m'alarmez, je crains que vos sens ne s'égarent. ^
LE VIEILLARD
Mes sens ne sont point égarés. . . C'est votre frère que je vois.
ELECTRE
vieillard! que dites-vous?... Quel bonheur inespéré!...
LE VIEILLARD
Oui, c*est Oreste, c'est le fils d'Agamemnon.
*Grec : Pour quels biens présens ou absensj
84 ELECTRE
ÉjLECTRE.
A quel trait pensez-vous le reconnaître? A (£uel signe certain et digne de toute ma confiance?
LE VIEILLARD
A la cicatrice d'une blessure que ce prince reçut au front ^ dans son enfance , en poursuivant avec vous un faon de biche dans le palais dé votre père.
JÊLECTRE.
Quel souvenir! ... Dieux! ... Je vois la marque du coup dont il fut atteint.
LE VIEILLARD
Hésitez-vous encore à vous précipiter dans ses
bras?
Electre;
Non, je n'ai plus de doutes : ô vieillard! je me fie à ces symboles fraternels. — frère si longtemps désiré, je te possède enfin contre toute espérance...
r . ^ . ORESTE.
r . Et moi-même eUfin je possède une tendre sœur.
ELECTRE
Je ne pouvais croire que je verrais cet heureux jour.
' Près do souvcil.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE.
ORESTE
Je n'osais l'espérer moi-même.
ELECTRE
Est-ce bien toi?
ORESTE
Oui , tu vois ton vengeur ,... si du moins je puis achever l'entreprise que j'ai commencée».
ELECTRE
Tout répond du succès. Si l'injustice uiomphaît de Ja vertu, nous serions forcés de croire que les dieux ne sont pi us 2.
LE caoEUR, Tu es arrivé... , tu es arrivé, A jour si long-temps attendu ! Tu brilles à nos yeux, lu montres à cet Etat son astre et son flambeau! Infortuné, après avoir erré en proie aux rigueurs d'un long exil , proscrit delà maison de ses pères , il revoit enfin sa patrie... Chère princesse, un dieu, oui, un dieu coiiduit en ces lieux la victoire. Elevez les mains, élevez la voix , offrez vos prières aux immortels, afin que votre frère entre dans Argos sous d'heureux auspices.
' Littéralement : Si je puis retirer le filet que je suis venu jeter.
' Musgrave ne trouve pas ces deux vers bien places dans la touche d'Electre : il croit que c'est Oreste qui les prononce.
- Oigitized by
C'est assez. Je goule comme vous la douceur de ces tendres embrassemens ; mais renvoyons à un temps plus heureux ces mouvemens de notre amitié. — Et toi , 6 vieillard! que le sort conduit à propos en ces lieux , dis-moi ce qu'il faut faire pour punir à la fois le' meurtrier de mon père et celle qui lui est unie par les nœuds d'une alliance impie? Est-il encore dans Argos quelque ami qui me soit demeuré fidèle? ou bien, privés de tout appui, sommes-nous renversés sans espoir, ainsi que notre fortune? A qui faut-il me réunir? Choisirai-je la nuit ou le jour? quel chemin prendrai-je pour atteindre mes ennemis?
LE VIEILLARD
mon fils! dans cet excès d'infortune , il ne te reste plus d'ami. C'est un trésor trop rare , qu'un ami qui partage également et la fortune et les revers. Tu es perdu, si tu comptes sur quelque secours; l'espérance même t'en est interdite. Apprends donc ce qui te reste : ton bras et la fortune. Voilà où tu dois mettre ta confiance : eux seuls peuvent te rendre le palais et les Etats de ton père.
ORESTE
Que faut-il faire pour accomplir ce dessein?
TRAGÉDIE d'eTJRIPIDB. ' ^87
LE TIEILLÀED.
Immoler le fils de Thyeste et ta mère.
> ORESTE
J aspire à cette couronne, mais comment puisje l'obtenir?
LE VIEILLÂJID.
En vain tenterais-tu de frapper ce coup dans l'enceinte des murs.
ORESTE
Ils sont sans doute entourés de gardes et défendus par de nombreuses lances?
LE VIEILLARD
Oui, Egisthe te craint, et ne dort pas tranquille.
ORESTE
Ne formons point d'inutiles projets : dis -moi donc , ô vieillard ! quel moyen tu me conseilles de préférer à celui-là ?
LE VIEILLARD
Ecoute. Une pensée s'offre à moi tout à coup.
ORESTE
Puisses -tu me donner un avis salutaire, et puissé-je en profiter!
LE VIEILLARD
En venant ici, j'ai aperçu Egisthe....*
88 ELECTRE
ORESTE
En quels lieux? Je le prête une oreille attentive,
LE VIEILLARD
Près de ces champs où les chevaux paissent en troupes nombreuses.
ORESTE
Quel dessein l'amène?... Je crois voir un rayon d'espérance percer les ténèbres qui m'environnent.
LE VIEILLARD
Autant que j'en puis juger, il préparait une fête à l'honneur des nymphes.
ORESTE
Pour les enfans qu'il a élevés, ou pour ceux qu'il espère élever encore?
LE VIEILLARD
Je ne puis rien affirmer, si ce n'est qu'il se disposait à immoler des bœufs en sacrifice.
ORESTE
Combien d'hommes a-t-il avec lui? Est-il venu seul avec ses serviteurs?
LE VIEILLARD
Aucun Argien ne l'accompagnait, on ne voyait autour de lui que ceux qui composent sa maison.
Digiti
TRAGÉDIE D'EUiat»IDE* 89
ORESTE
Est-il quelqu'un d'eux, ô vieillard! qui puisse en me voyant reconnaître qui je suis?
LE VIEILLARD
Aucun de ces serviteurs n'a pu te voir dans ton enfance.
ORESTE
Si je triomphe de mon ennemi , ils me deviendront sans doute favorables.
LE VIEILLARD
C'est le caractère des esclaves, et cela même seconde tes desseins.
ORESTE
Gomment donc dois-je m'y prendre pour m'approcher d'Egisthe? ^
LE VIEILLARD
Tu t'avanceras dans le cKemin , assez pour qu'il puisse te voir en immolant les victimes....
ORESTE
Les champs qui lui appartiennent sont donc 'Voisins du chemin? •
* LE VIEILLARD
Dès qu'il t'aura aperçu , il ne manquera pas de ^'inviter à prendre part au festin.
90 ELECTRE
ORESTE
Il trouvera en moi un funeste convive , si Dieu m'accorde son secours.
LE VIEILLARD
Pour le reste, tu prendras conseil des circonstances.
ORESTE
Rien ne s'oppose à ce projet. Mais où rencontrerai-je ma mère?
LE VIEILLARD
Elle est encore à Argos. Mais elle ne tardera pas à se tendre à la fête.
Pourguoi n'y a- 1- elle pas accompagné son époux?
LE VIEILLARD
Elle a craint de s'exposer aux reproches des citoyens.
ORESTE
J'entends* Elle ne peut se dissimuler combien elle leur est suspecte.
LE VIEILLARD
Tu l'as dit. La haine poursuit une femme impie.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 9I
ORESTE
G)mment donc ferai -je périr à la fois celte femme et son époux ?
ELECTRE
Je trouverai les moyens d'assurer la mort de ma mère.
ORESTE
La fortune achèvera ce qu'entreprend notre vertu.
ELECTRE
Puisse-t-elle exaucer les vœux que nous formons ici de concert!
LE VIEILLARD
Comptez sur son secours. Mais comment espérez-vous venir à bout de votre dessein?
ELECTRE
Vous irez vers Cly temnestre , et vous lui annoncerez de ma part que j'ai donné le jour à un fils.
LE VIEILLARD
Depuis combien de temps lui dirai-je que vous êtes mère?
ELECTRE
Vous lui direz que les jours fixés pour la purification sont écoulés.
Digiti
02 ELECTRE
LE VIEILLARD
Quel est le but de cet artifice?
ELECTRE
Elle se rendra sans doute auprès de moi.
LE VIEILLARD
Pensez-vous qu'elle vous témoigne un si tendre empressement? •
ELECTRE
La douleur que lui causera cette nouvelle, la rendra impatiente de s'en assurer par ses propres yeux.
LE VIEILLARD
Soit; mais encore qu'espérez-vous de sa présence?
ELECTRE
Si elle vient , c'est fait de sa vie.
LE VIEILLARD
Mais enfin , je suppose qu'elle entre dans votre
maison?
ELECTRE
Si elle s'y résout, il s'en faudra peu qu'elle n'entre à l'instant dans celle de Pluton.
LE VIEILLARD
Je mourrai sans regret, si mes yeux voient son supplice.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. gS
ÉLEGÏRE.
Allez donc, vieillard, et d'abord conduisez mon frère
LE VIEILLARD
Au lieu où Egisthe offre des sacrifices aux dieux?
ELECTRE
Oui , ensuite vous porterez à ma mère la nouvelle que je viens de vous expliquer.
^ LE VIEILLARD
Je la lui annoncerai de manière qu'elle croira l'entendre de votre bouche.
ELECTRE , à Orestc.
C'est à toi de commencer ; c'est à toi de frapper les premiers coups.
ORESTE
J'y cours : si du moins on ne refuse point de guider mes pas.
LE VIEILLARD
Je marcherai volontiers pour te conduire où t'appelle le devoir.
ORESTE
O Jupiter ! dieu de nos pères ! fléau de nos ennemis! prends pitié de nos peines^ jette les yeux sur deux infortunés.
94 ELECTRE
ÉLECTAE.
Prends pitié de ceux qui sont nés de ton sang.
ORESTE
Et toi , Junon , qui règnes sur les autels de Mycènes, donne-nous la victoire, si nous t'adressons de justes vœux !
ELECTRE
Donne-nous de venger la mort de notre père.
ORESTE
Toi-même, ô mon père! toi qui habites les enfers où une main impie t*a fait descendre.... Et toi, ô terre! ô reine vers qui je tends ces mains suppliantes!... j'implore votre secours,... ô" mon père! défends, défends des enfans qui te sont cher5. Viens, car tu ne peux ignorer le crime dont tu as été la victime, viens et pour mieux assurer ta vengeance , amené avec toi tous les morts, et ceux qui avec loi ont renversé l'empire phrygien , et tous ceux j^ui ont en horreur des assassins chargés d'impiété ^
ELECTRE
Mon père, n'en doute pas, reçoit nos prières. Il est temps de partir. Souviens- toi que la mort
\ ' Ceci rappelle l'invocation d'Oreste et d'Electre dans les C^«]p^re* d'Eschyle, tom. II, p. 244» et celle d'Oreste , d'Électre et de Pylade, dans VOreste d'Euripide, tom. V^, p. 458.
TRAGÉDIE p'bURIPIDE, 96
d'Egisthe est le gage de notre délivrance. Si tu n'es point victorieux, si tu tombes de la chute de la mort, je descendrai au tombeau avec toi; ne pense pas que je te survive; je frapperai mon cœur d'un glaive à deux tranchans que je garde au sein de mes foyers , et que je vais tenir prêt pour ce fatal moment. Si le bruit heureux de ta victoire retentit en ces lieux , toute celte maison poussera des cris de joie;......- si tu succombes, d'autres
cris se feront entendre. Ce sont là mes derniers adieux.
ORESTE
C'est assez. ^
ÉLECTAE.
Fais voir enfin que tu es homme.