SCÈNE IL ELECTRE, CLYTEMNESTRE, LE CHOEUR
LE CHOEUR
reine des Argiens! Fille de Tyndare! Sœur de deux frères vaillans, nés du sang de Jupiter, qui maintenant, placés au raïig des astres, habitent les régions éthcrées , et que les mortels honorent sur les flots delà mer comme des dieux sauveurs! Je vous salue , je vous révère , ainsi qu'on adore les dieux fortunés , frappée de votre magnificence et de l'éclat de vos prospérités. reine! il est temps que tous s'empressent de rendre un culte à votre fortune.
CLTfTEMNESTRE.
Sortezdu char, Troyennes; donnez-moi la main, afin que je puisse en sortir moi-même en sûreté. Les temples des dieux sont ornés des dépouilles de laPhrygie. Pour moi, je n'ai reçu que ces captives choisies entre toutes les Troyennes, pour prix du sang de la fille que j'ai perdue; faible prix, qui toutefois ne déshonore pas mon palais.
ELECTRE
Je suis esclave comme elles, bannie de la maison de ïnes pères, forcée d'habiter ce séjour de douleur; c'est à moi , ma mère , de vous recevoir; daignez poser sur moi cette main fortunée.
le
tRAGEDiE D EURIPIDE. 11 7
GXYTEMNSSTRE.
Ces esclaves suflSsent à mes besoins : ne songez point à me servir.
ELECTRE
Pourquoi donc, véritable captive, suis-je reléguée loin du palais paternel? Enlevée de ce paJâis^ en proie aux ravisseurs, je suis, comme ces Troyenne5, une orpheline abandonnée et qui n'a plus cle père.
CLYTEMNESTRE
Votre père forma de coupables desseins contre ceux qui devaient lui être chers, et a mérité son sort. Je vous parlerai sans détour, quoique je n'ignore point que la mauvaise opinion qu'on a d'une femme, répand son amertume sur tous les discours qui sortent de sa bouche. C'esl ainsi qu'on me juge sans égard poUr la justice. Vous feriez mieux de vous instruire de ma conduite avant de la condamner. Si alors elle vous semble odieuse, vous aurez droit de me haïr; mais si un tel examen doit m'absoudre, pourquoi m'avoir en horreur? Lorsque Tyndare m'unit à votre père , ce n'était pas pour me livrer à la mort, ou pour faire périr mes enfans; cependant votre |père entraîna riîà fille en Âulide où les vaisseaux des Grecs étaient assemblés , et la fit sortir du palais paternel sous le prétexte trompeur de l'hymen d'Achille. Là, éten-
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Îl8 ELECTRE,
dant cette victime sur le bûcher de TameJ, il moissonna sans pitic la fleur de ses jeunes ans ^ Si toutefois il Feût fait pour prévenir la ruine de sa patrie, ou pour secourir sa maison et sauver ses autres enfans, s'il eût ainsi sacrifié une seule vie pour en racheter plusieurs, j'aurais pu pardonner un crime nécessaire; mais parce qu'Hélène est sans pudeur, parce qiie son époux n*a pas su punir ses infidélités, fallait-il donc immoler ma fille? Malgré un tel outrage, j'aurais encore contenu macolcre, je n'aurais point attenté à ses jours; mais il revint auprès de moi suivi d'une ménade qu'un ,dieu agitait de ses fureurs, il la fit entrer dans son lit, et voulut garder à la fois deux épouses dans sa maison. IjCS femmes sont faciles à sé^ duire, je ne le nie pas. Loiiqu'un époux viole sa foi et brise les liens d'une ancienne union , scm épouse délaissée suit bientôt son exemple, et cherche ailleurs un cœur plus tendre. Ensuite, c'est contre nous que le reproché éclate , et l'homme qui a causé notre faute est exempt de blâme. Si Ménélas eût été enlevé en secret de son palais ,
^ Grec: // moissonna la joue hlancke eTIphigenie. Cette figure par laqijeUe on exprime tout le visage, et même toute la personne par une seule partie du visage, est commune ^à toutes les langues» On nomme en grec les joues comme les poètes français nomment quelquefois les yeux. Ce serait une espèce de contre-sens de traduire de telles expressions à la lettre.
TUâGÉDI^ d'eUAIPIDE. II9
m'eût-il élé permis de tuer Oreste pour racheter Tcpoux de ma sœur »? Comment pensez-vous que votre père eût supporté cet outrage? Eh bien! direz-vous qu'il n'a point dû expier par sa mort le supplice de ma fille /tandis qu'en sa place vous m'auriez jugée digne d'un tel châtiment? Je l'ai fait périr, et je me suis adressée à ceux à qui je devais avoir recours , à ses ennemis. Car comment ses amis auraient-ils pris part à ma vengeance? Parlez maintenant , si vous le voulez ^ et répondezmoi sans crainte. Essayez de prouver que votre père n'a pas subi un juste supplice.
ELECTRE
Vous faites valoir la justice, mais celte justice même est honteuse. Une femme doit céder en tout à son époux , ou ne point prétendre au nom de sage. Peut - être ne goûtez - vous pas ces maximes ;... eh bien ! je ne les compte pas au nombre de mes raisons. Toutefois, ma mère, souvenez- vous dçs dernières paroles que vous venez de prononcer : vous m'avez accordé le droit de parler sans crainte. '
^ CLYTEMNESTRE
Ma fille, je vous le l'épète, et je ne veux point m'en dédire.
• Ménétas , époux d'Hélène , «œur de Clytfmnestre.
120 ELECTRE
ELECTRE
Si je m'explicjue avec liberté, ma mère, m*eii punirea^-vous ensuite?
CLYTEMNESTRE
Loin de là, je ferai mes efforts pour que mon cœur se rapproche du vôtre.
ÉLECTftE.
Je vais donc vous répondre ainsi que vous l'ordonnez , et je commencerai par vous exprimer un sentiment qui me presse. Ma mère, plut au ciel qu'en effet vous eussiez un cœur dévoué à la vertu! ^ On vante avec raison les charmes de votre figure- La beauté d'Hélène et la vôtre méritent l'admiration et lés éloges qu'on leur prodigue; mais comme vous êtes nées du même sang , vous vous êtes aussi livrées aux mêmes égaremens , et peu dignes l'une et l'autre d'avoir Castor pour fi:ère. L'une enlevée à son époux, s'est perdue volontairement ellemême , l'autre a fait perdre k la Grèce le plus illustre de ses rois. Vous alléguez un prétexte, il est vrai; c'est pour venger votre fille que vous avez immolé votre époux. D'autres qi^moi peut* être pourraient ne point savoir ce qui s^est passé sous mes yeux. Avant que l'arrêt ulphigénie eût été prononcé , peu de temps après le départ de votre époux, vous étiez déjà devant un miroir, sans
.CooQÏe
* TRAGÉDIE D*EimiPIDE . 121
cesse occupée à arranger avec soin vos cheveux blonds. Lorsqu'une femme, en l'absence de son * époux, est occupée du soin de s'embellir, n'hésitez point à la ranger au nombre des femmes'infidèies; car elle n'a aucune raison de faire admirer sa figure par d'autres quç par son époux, si elle ae cherche point à s'écarter du devoir. De toutes les femmes grecques, vous êtes la seule que j'aie vu former des vœux contre sa patrie ; vous vous réjouissiez si les Troyens avaient quelques succès; s'ils éprouvaient des revers, vos yeux se couvraient d'un nuage , tant vous craigniez de voir Agametoyuon revenir des rivages de Troie. Cependant une occasion assez belle s'offrait à vous de faire briller votre vertu. Vous aviez un époux qui n'était pas moins digne qu'Egisthe de votre estime, que la Grèce elle-même avait choisi pour son ehef. La conduite même d'Hélène était pour vous un aiguillon de gloire ; car le vice sert d'exemple aux cœurs vertueux, en fixant leurs regards sur sa difformité. Mais si, comme vous le dites, mon père, en faisant périr votre fille, a mérité luimême la niort;.... moi, mon frère, en quoi vous Avons-nous fait injure? Pourquoi , après avoir imïnolé votre ëpoux , ne nous avez-vous point rendu le palais de nos pères? Pourquoi l'avez-vous livré « Un nouvel époux \ en payant de noire bien la faveur de son alliance? Ce nouvel époux , que n'est-
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il exilé maintenant en punition de l'exil de votre fils? Pourquoi n'est-il point mort, pour m'a voir fait mourir vivante d'une mort deux fois plus cruelle que celle de ma sœur? S'il faut expier le meurtre par le meurtre , c'est donc à moi maintenant de m'unir à Or^te , et de venger par votre mort, la mort d'un père. Si Tune est juste, l'autre ne peut manquer de l'être. Insensé celui qui, ffappé de l'éclat de la fortune ou de la naissance, épouse une femme méchante ! Une alliance obscure , où la vertu préside, est préférable à tout le faste des grandeurs.
LE CBOEUB.
C'est le hasard qui forme les nœuds de l'hymen. De tous côtés je vois des épouses assorties sans choix. Les unes font le bonheur, les autres l'infortune des hommes auxquels elles sont échues en partage. .
CLYTEMNESTRE
Ma fille , je le vois , ton cœur sera toujours rempli de tendresse pour ton père. La nature inspire aux enfans des sentimens divers. Une mère n'a pas toujours la première place dans leur affecûon. Je ne m'offense pas de cette préférence; et croismoi, ma fille, tout ce qui s'est passé jusqu'à ce jour n'est pas un sujet de joie pour moi. Hélas! je suis touchée du triste état où je te vois ; à peine
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 125
relevée de tes couches, lu es privée du bain, couverte de grossiers véiemens. Malheureuse ! à quel excès ai-je donc porté la rigueur ! Que je suis coupable d'avoir irrité à ce point mou époux contre toi !
ÉLSCTRE.
Il est tard de gémir, quand le remède n'est plus
en vos mains. Mon père est dans le tombeau
3Iais mon frère, que la terre ne couvre point encore....... votre fils, pourquoi du moins ne
Je rappelez-vous pas de l'exil où vous l'avez condamné ?
CLYTEMNESTRE
Je le crains, non pour moi , mais pour luimême '• Car il est animé, dit-on, d'une colère implacable contre les meurtriers de son père.
' Glytemncstre exprime, je crois, un sent iment analogue à celui d* Amphitryon dans Hercule furieux , qui craint uniquement par tendresse pour son (ils de devenir victime de sa fureur , de peur que ce crime ne livre Hercule aux furies vengeresses du parricide. Ce sens que j'ai -préféré est déterminé par la ponctuation. On pe ut interpréter la phrase grecque de quatre manières différentes, suivant la personne à laquelle oa^apporte le pronom , et suivant le mot auqi'el on lie la négation. L'un de ces •ens est l*o pposé de celui que j*ai pris. Clytemnestre dirait : * J'en visage mon intérêt et non celui d'Oreste. » C'est ainsi <iueles traducteurs latins Tont entendu. Les deux autres sens se troovent en substituant Égisthe à Oreste dans ceux que je vient ^'indiquer.
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124 ELECTRE
ELECTRE
Et pourquoi voit-on votre époux nourrir contre moi cette féroce haine?
CLYTEMNESTRE
Tel est son caractère.... Et vous aussi , ma fille, vous avez un cœur inflexible.
ELECTRE
Ce cœur est irrité par la douleur. Toutefois , raa mère, je contiendrai ses mouvemens.
CLTTEKITESTRE.
Vous verrez alors Egisthe à son tour vous traiter avec plus de douceur.
ELECTRE
Son orgueil doit être satisfait. Ma maison lui sert de retraite ».
CLYTEMNESTRE
Voyez vous-même comme vous vous plaisez à ranimer le feu de la haine.
iLECTRE.
Je me tais. Je crains Egisthe autant que je dois le craindre.
GLYTEMUBSTRE.
Cessons ces discours ; et dites-moi, ma fille, pour quel objet vous avez désiré ma présence?
' Double sens.
TRAGÉDIE D^EURIPtoE. 125
ELECTRE
^ Vous savez sans doute que je suis devenue mère. Daignez faire pour moi les sacrifices prescrits à cette occasion , et dont je ne sais pas m'acquitter. C'est aujourd'hui la dixième lune ^ de la vie de mon fils. Les cérémonies de ce sacrifice me sont inconnues , n'ayant point encore été appelée à les remplir.
CLYTEMI(ESTRE.
Ce soin doit être, confié à celle qui reçut votre fils dans ses bras à l'instant de votre naissance.
ELECTRE
Je n'eus dans cet instant aucun secours , et c'est de moi seule que mon fils reçut de tendres soins.
ClTTEMNESTRE.
Se peut-il qu'aucune amie voisine de ces lieux, ne soit pas accourue auprès de vous?
Les devoirs de l'amitié s'exerfcent rarement envers ceux, qui.sont dans la misère.
CLTTEMNESTRE.
Je vais remplir pour vous ce devoir, et consacrer aux dieux le nombre parfait que votre fils vient d'atteindre. Après vous avoir ainsi témoigné
' Cestii-dire la dixième nuit.
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mon affection, je nie rendrai aux champs où mon époux fait un sacrifice,aux nymphes. — Esclaves,^ conduisez le^char et les chevaux au lieu destiné à éet usage , et lorsque vous jugerez que le sacrifice doit être accompli , revenez en ces lieux et soyez prêts à me conduire ; car mon époux a aussi droit à mes égards.
ELECTRE
Entrez dans cette maison où règne la pauvreté. Prenez garde que la fumée qui a noirci ses murs ne s'attache à vos vêtemens. Allez, offrez aux dieux le sacrifice qu'ils ont droit d'attendre de vous.