‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 11Chapitre 6 sur 100 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Cl O terre ! ô Jupiter 1 qui voyez tout ce qui se » passe ici^bas y tournez vos regards sur ces deux » Qiorts. C'est moi qui ai vengé mes' malheurs par » le plus détestable attentat. » Ainsi parle Oreste après le crime commis. Aussi ne l'avait-il fiiit que malgré lui. Il semble pourtant qu'il eût été plus naturel de le laisser jouir , quelques momens au moins , du fruit de son crime avant que de le livrer aux remords. Le voile que la passion met devant les yeux d'un coupable ne tombe pas tout à coup , ou s'il tombe sur le champ , l'ame encore soutenue par un reste de passion qui l'a enhardie au

32 ELECTRE

crime , se roidil, lutte centre le repentir , et tache de l'étouffer, ou du moins d'en reculer le souvenir pour goûter la douceur dont la vengeance Fa flattée. Tout ce qu'on peut dire en faveur de l'Oreste d'Euripide , c'est qu'il s'est porté à tuer sa mère , moins par passion que par égard pour l'oracle, et par la crainte de passer pour lâche. Car c'est le dernier ressort dont s'était servie Electre pour raffermir Oreste , ébranlé par des retours fréquens à l'aspect du forfait qu'il était sur le point de commettre; pour Electre , qu'elle tienne le même langage que son frère, et qu'on la voie livrée aux plus affreux remords, c'est à quoi 1 on avait moins lieu de s'attendre. Il était beau de voir une femme armer Oreste , rassurer son ame étonnée , animer son courroux , et le piquer par le reproche de lâcheté. C'est ainsi qu'en jase Emilie à l'égard de Cinna. Mais après l'action, est-il croyable qu'on la voie sitôt démentir son caractère, et changer en faiblesse son inébranlable fermeté? Après tout , en supposant que les yeux de ce.s deux coupables s'ouvrent tout à coup après que leur vengeance et leur prétendu devoir sont satisfaits, rien n'est mieux touché que leur repentir. Ce sont des regrets aussi vifjî qu'inutiles Leur 'Jpàssion est éteinte , la raisoje^ reprend ses droits, et leur cœur est déchirée Le nom respectable de mère^ qui n'avait pu an*éter leur rage.

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 33

revient sans cesse à leur esprit et sur leur langue. « Ils détestent la lumière du jour; ils ne » savent où porter désormais leurs pas, ni où » cacher la honte qui les suit. Quel asile trou- » veront-ils? quel mortel sera assez impie pour » s'allier à des parricides, et pour les recevoir sous » le même toit? » Oreste , suivant la coutume des coupables qui cherchent à se justifier , rejette sou forfait sur Apollon, qui l'a lui-même armé , et sur Electre qui l'a enhardi et déterminé. « C'est » vous, cruelle sœur, lui dit-il, qui m'avez con- » traint, malgré moi, d'égorger une mère. Hélas, » vous l'avez vue nous découvrir son sein et se ' •

M prosterner à nos pieds, tandis que d'une main » tenant sa chevelure

Oui , je l'avoue ; et ses cris vous ont ému.

ORESTE

Mon cher fils, disait-elle en m'embrassant les genoux , c'est ta mère qui te prie d'épargner son sang. Ces mots et celte vue m'ont presque dé- }

sarmé.

LB CHOEUR à Electre.

Cruelle, avez-vous pu soutenir la vue d'une mère expirante à vos pieds?

34 ELECTRE

ORESTE

Hélas! je n'ai pu l'immoler qu'après m'êlre voilé de mes vciemeus.

ELECTRE

Malheureuse ! il est trop vrai , c'est moi qui t'ai poussé à cet attentat : c'est moi qui , par tes mains et par les miennes , ai plongé le fer dans son sein,

Quelle horreur! allez ^ couvrez du moins son corps , et cachez au ciel les coups dont vous l'avez percée.

Le chœur suit le caractère du peuple , dont la haine et la rage se changent bientôt en pitié, après le crime commis. Tandis qu'Oreste et Electre couvrent le corps de leur mère avec ses habits y Castor et Pollux descendent d'une machine, et le premier adressant la parole à Oresle , lui dit que Clytemnestre méritait la mort -, mais qu'elle ne devait pas la recevoir d'un fils; que par égard pour Phébus, il se contente de regarder son oracle comme insensé , quoique le destin l'oblige de l'approuver. Il annonce au frère et à la sœur ce que le même destin et Jupiter ont déterminé. Pylade doit épouser Electre , et l'emmener dans ses état* en Phocide avec le laboureur qui lui a tenu lieu de père sous le nom de mari. Quant à Oreste^

TRAGÉDIE. d'eURIPIDE . 55

son sort est de renoncer à sa pairie, d'errer de contrées en contrées toujours environné de furies , de donner son nom à une ville d'Arcadie , lieu de son exil , d aller à Athènes implorer Pallas, de subir le jugement de l'Aréopage, d'en sortir absous et délivré de la poursuite des Euménides ^ et enfin de régner paisiblement à Argos. Pour Egisthe etClytemuestre , ils seront inhumés , , l'un par les Argiens, l'autre par Ménélas et Hélène. Euripide adopte ici ta fable d'Hélène en Egypte, où il prétend que cette pnncesse fut transportée , tandis que « son simulacre était à » Troie par ordre de Jupiter , pour exciter parmi w les mortels des guerres cruelles qui doivent coû- » ter tant de sang. » L'on verra cette histoire au long dans d'autres pièces d'Euripide % ainsi que ce <jui regarde le jugement de l'Aréopage sur Oreste. Le chœur demande at^x dieux gémeaux la liberté de parler, ppur leur représenter qu'étant frères de Clytemnéstre et fils de Léda , comme elle, ils auraient dû, ce semble, prévenir une mort si funeste; et la réflexion est naturelle. «Mais ils répondent que le destin et l'oracle imprudent d'Apollon ne le permettaient pas : le destin sert de solution à tout dans le système des Grecs. Cas-

' L^auteur ajoute , à la deuxième partie ife cet outrage. Dans cette édition la tragédie d'Hélène , dont il est ici question , se trouye au commencement du tom. X .

36 ELECTRE

tor et Pollux auraient été sans cela fort embarrassés de répondre à Electre, qui n'a point d'oracle qu'elle puisse alléguer pour sa justification. Mais Ja destinée vient au secours : c'est elle qui a rendu le parricide commun à la sœur et au frère : morale étrange pour des dieux !

Le reste de la scène s'emploie aux adieux et aux regrets d'Oreste et d'Electre , qui , à peine réunis depuis une si longue séparation, sont encore contraints de se séparer. « Quoi , chère sœur, » dit Oreste , je vous revois après un si long temps, » et l'on me prive de votre vue ! Je vous quitte , » et vous me quittez! » Castor le console par la qualité de l'époux qu'on donne à Electre , et il ajoute qu'après tout , la punition de sa sœur ne consiste qu'à être exilée de sa patrie. « Eh! quoi » de plus triste, répond Oreste, que de quitter » son pays natal ! Il est vrai que mon sort est plus » affreux, il ne se borne pas à l'exil. Il me traîne » à un tribunal étranger. » On le console encore par l'assurance de la faveur de Pallas. Alors Electre embrasse son frère pour s'en séparer; et Oreste lui dit : « Recevez les dernières marques » de ma tendresse , et regardez-moi comme mort. » Cette parole , qui paraît froide à un commentateur I , comme si Oreste démentait par là son

* Gaspard Stiblinus.

TRAGÉDIE d'euRIPIDE. 5j

caractère de héros , attendrit pourtant les dieux qui sont présens; et Oreste ajoute en soupirant : « Electre, je ne vous verrai plus. >» C'est à quoi le commentateur n'avait pas Êiit attention. Après ces derniers adieux, tendrement re'itérés, Oreste recommande sa sœur à Pylade , qui jusqu'ici n'a point parlé, et qui s'en va , comme dit M. Dacier, «sans dire un seul mot. » Mais ce n'est pas, comme il ajoute , « que ce prince soit peu content d'une w femme de ce caractère; » c'est qu'Euripide qui ne voulait rien d'inutile , n'a pas cru qu'un personnage presque oisif dans toute la pièce, dût parler dans des occasions où cela n'était pas absolument nécessaire. Il avait l'exemple d'Eschyle , qui fait dire au même Pylade très-peu de chose dans ses Choéphoresj et en général les anciens poètes tragiques mettaient en personnages muets les enfans et tous ceux qui contribuaient plus au spectacle qu'à l'action. En effet, Pylade n'est presque ici qu'en spectacle à cause du préjuge qu'on aVait qu'Oreste et Pylade étaient inséparables, et dont Racine a si bien profité dans Andromaque. Si Pylade seconde Oreste dans l'entreprise contre Egisthe , cela se passe derrière le théâtre. Du reste, il est simple témoin , comme les personnages du chœur , dont un seul parle pour tous. A l'égard du présent que lui font les dieux en lui donnant Electre en mariage, un signe suffisait pour les en remercier.

38 ELECTRE

sans qu'il fût besoin qu'il parlât, outre qu'il est plus respectueux de ne pas interrompre une divinité qui parle. S'il ne dit rien à Electre , c'est qu'elle n'est pas en état d'entendre parler d'amour : ce n'en est ni le lieu, ni le temps; et tous ces discours sont supposés se faire derrière le théâtre, après la pièce finie. L'objection de M. Dacier n'est donc pas fondée. L'on ne voit pas non plus pourquoi il trouve froids les adieux d'Oreste et d'Electre , si ce n'est sur l'autorité du commentateur qu'on vient de dire. Car, sans avoir égard à la brièveté de ces adieux qu'on vient de voir dans leur entier, l'on ne peut s'empêcher de les trouver très-naturels et fort touchans. Que peuvent se dire de plus un frère et une sœur, que la fortune après plusiurs années et mille dangers , réunit et sépare d'une manière si surprenante dans un même jour ?

Castor finit par un mot qui justifie entièrement Euripide du reproche que lui fait M. Dacier. Car comme Oreste recommande sa sœur à Pylade , Castor prend la parole pour celui-ci : w Laissez, w dit-il, laissez-leur le soin de leurs amours, et M ne songez qu'à vous délivrer des furies qui vont » s'emparer de vous. Ces noires divinités s'avan- » cent à grands pas armées de serpens et des dou- » leur5 amères qui sont le fruit du crime. » Castor ajoute seulement , w que Pollux et lui s'en vont

TRAGÉDIE d'eURIPIDÊ. Sg

» à travers la plaine azurée sur les mers de Sicile, » pour donner du secours aux vaisseaux agites de n la tempête. Que toute&is leur secours est réserve » aux mortels qui craignent les dieux, et non pas » aux impies, et qu'enfin ils conseillent aux hom- » mes d'aimer la justice et de ne pas s'embarquer » avec dvs parjures, » Maximes répandues dans les poètes grecs et latins. Mais il y a ici une allusion à quelque expédition des Athéniens , qui avaient souvent des vaisseaux sur les mers de Sicile. Le chœur fait aussi ses adieux en deux mots , et frappé des malheurs dont il vient d'être témoin , il ne regarde comme heureux que ceux qui sont les moins misérables.

Le système de la fatalité qui règne dans ces trois pièces S et qui dans celle d'Euripide est autorisée par des dieux , n'empêche pas qu'Oreîste ne soit puni par des furies, et Electre par l'exil. C'est que les Grecs ne laissaient pas de l'accorder avec une sorte de liberté mal entendue. Cicéron , dans son livre du Destin ^ explique les diflférens sentimens qui établissent ce sytême , et il les réfute tous. Il paraît toutefois par la manière dont il expose l'opinion des stoïciens , que ces philosophes s'exprimaient mal, et qu'ils rentraient pour le fond dans

' Les Choéphores d'Escbyle , V Electre de Sophocle et V Electre d'Euripide. La première de ces tragédies fait partie du t. II de cette édition , et la seconde du t. III.

4o • ÉLECTRB ,

le sentiment universel sur la liberté qu'ils n'osaient et ne pouvaient nier. Ils distinguaient un enchaînement de causes principales et non principales , qui aboutissaient nécessairement , disaient -ils y à des actions nécessaires ou libres : sentiment inintelligible , mais extrêmement favorable à l'amourpropi^e qui ne cJierche, ou qu'à excuser ses fautes^ ou qu'à se consoler dans ses maux.

ELECmE.

^Pxnijaiie ^t^HiB dît luTtiloiité des X^'icm^ 1^ Tue dotiuiexft •

ELECTRE

ÎRAGÉDtÉ D'EJJRIPIDE.

Digiti

PERSONNAGES

ELECTRE

ORESTE

PYLADE, personnage muet.

CLYTEMNESTRE

UN CULTIVATEUR Mycénien.

UN VIEILLARD , ancien gouverneur d'Agamemnon.

UN MESSAGER de la suite d'Orçste. ,

LE CHOEUR , composé de jeunes Argiennes ,

habitantes de la campagne,

LES DIOSCURES

La scène est à la campagne près d'Argos , dans le territoire de cette ville et près des limites de ce territoire , devant la maison du cultivateur Mycénien. Cette mai- . son où demeure Electre doit occuper le fond de la scène. A gauche , est un sentier par où arrivent Oreste et Pylade, et à droite, le chemin qui conduit à la ville, par où on voit arriver Clytemnestre.

ELECTRE

Page 1