‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 11Chapitre 5 sur 100 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

«Quel bruit 'frappe mon oreîUej'Uit brusque- >» ment une femme du chœur " ! c'est le tonnerre de M Jupiter infernal. Me trompé-je? Non. Les cris » retentissent de toutes parts. Sortez, Electre, » sortez.» Elle entend un bruit de guerre; et comme la crainte est un interprète sinistre , elle croit qu'Oreste est accablé sous le nombre, et que la conjuration a échoué. Dans cette idée, elle veut se donner la mort, d'autant plus qu'il ne vient personne pour lui annoncer le succès du combat d'Oreste. Mais le chœur l'arrête , et Ton voit paraître à l'instant un serviteur du prince, qui annonce qu'Oreste est vainqueur, et que l'usurpateur expire. La frayeur et ]a défiance dont Electre est prévenue, l'empêche d'abord de reconnaître ce domestique ; mais enfin, revenue à elle-même, elle le reconnaît et se fait redire une si heureuse nouvelle. L'officier en fait un grand

' Le Coryphée.

TRAGÉDIE D^BURIPIDE. 1^

récit, à peu près de cette manière : <«Noa5 arri- » vons au lieu où était le tyran. Il se promenait »> 3eul dans un parterre, et il cueillait des branches M de myrte pour couronner les conviés. Etran- » gers, nous%il-il, en nous apercevant, quiètes- H vous, et quelle est votre patrie? — Nous sommes » Thessaliens, répond Oreste, et nous allons sacri- » fier â Jupiter Olympien sur les bords de TAl- » phée ^— Hé bien! reprend Egisthe, je vous invite » au festin que je fais après un sacrifice aux nym- » plies* Voua y reviendrez demain ^* Cependant » entrons dans ce palais, ajoute-t^il, en nous pré- M senlaut la main d'nne manière qui ne nous per- M niettait pas dele refuser. Qu'on apporte des. bains » pour les hâtes, afin qu'Us sofeent en étatd'approw cher de l'autel. Oreste répond qu'il est prêt, qu'il » s'est déjà purifié. Aussitôt tous se préparent pour » le sacrifice. On amène les victimes , on apporte » des corbeilles , on allume le feu sacré, on place » les bassins du bûcher. Tout est en mouvement » dans le palais. Ëgisdie jette sur l'autiel des gâ- » teaux, en disant ces paroles : Nym^phes qui ha- » bitezdans ces rochers^ procureas^moi Tavantage

* A Pise en Élide.

' Je ne sais point voir ce que signifie cette phrase du traduc'^ leur. Le grec dit : Sortant du lit auec V aurore , vous parviendrez au même but» Cest-à-dire : Restez ici aEUJourd*h«ii, et partez demain pour 9uivre votre dessein. Voy. la traduction.

» de VOUS ofifrir souvent de pareils sacrifices. Con- » timiez^e bénir le -destin de Clytemnestre et le » mien ; lancez enfin vos malédictions sur nos w ennemis. » Il entendait Oreste et la princesse. On peut juger, comme dit l'officier, ^e Ja prière secrète d'Oreste était bien différente. C'étaient des vœux contraires qui montaient au ciel dans un même sacrifice, et les dieux devaient décider entre le tyran et le légitime héritier du trône.

Egisthe , qui ne le croyait pas si près de lui , après avoir immolé une génisse, le prie d'interroger les entrailles de la victime. C'était un art particulier aux Tbessaliens , et Oreste s'était donné pour tel. Celui-ci ne balance pas. Il fait ce qu'on demande. Mais Egisthe, à l'aspect des entrailles de la victime, paraît efifrayé, comme s'il y avait lu sa destinée ; cela mène insensiblement au but. Oreste à son tour immole une victime, et du même couteau il frappe Egisthe à mort, tandis qu'il le voit occupé à considérer le cœur palpitant du taureau immolé. Les gardes attaquent Oreste." Il résiste , secondé de Pylade. Il vient enfin à bout de leur faire entendre qu'il est Oreste. « Je ne » viens point, dit-il, faire l^ guerre au peuple » d'Argos, ni à vous qui êtes mes sujets. Je suis » Oreste , et je viens venger la mort de mon père. » A ces mots, les gajdes étonnés sentent quelles » armes leur tombent des mains. Un vieillard

TRAGÉDIE d'eURIPIDE.' 21

» s'avance , il reconnaît le prince ; on le cou- » ronne ; on passe de ]a fureur à l'allégresse. En » un mot , il vient apporter à sa sœur la tête, non » de Méduse, mais d'un ennemi plus odieux pour » elle. » ^

Le chœur s'anime à célébrer ce triomphe par des danses et des chants, tandis qu'Electre au comble de ses vœux , s'adresse par des exclainations au Soleil , à la Nuit , à la terre , pour témoigner l'excès de sa joie. Elle veut couronner son frère de ses propres mains. Elle va chercher une couronne dans son appartement. Le chœur continue ses chants ou ses cris de victoire. Oreste paraît à l'instant avec Pylade. Electre sort et ceint elle-même le front de^ deux vainqueurs. Mais Ch'este , sans se prévaloir d'un si heureux succès , répond aux louanges que lui donne sa sœur, avec une modestie pleine de gravité. « Electre > dit-il , » adressez d'abord vos hommages aux dieux âu- » teurs de cette grande victoire. Ne me regardez » que comme le ministre de leurs volontés et de » la fortune. L'usurpateur est mort. Voici son * corps; votre tyran dépend aujourd'hui de vous. » Car il ajoute, suivant la méthode des anciens, qu'ir abandonne ce cadavre à la^ vengeance de sa sœur , pour le donner en proie aux oiseaux et aux bêtes féroces : sentiment qui ne convient pas à nos mœurs. Il est vrai qu'Electre marque quelque

32 ' ELECTRE

répugnance à insulter à un mort, chose qui paraîtrait condamner ce que lui fait dire Sophocle à ce sujet », si le motif d'Electre n'était la crainte de s Attirer l'indignation du peuple. Cette crainte après tout fait yoir qu'unei^vengeance outrée qui s «ttfpdait sur les morts, n'était pas toujours généralcHient apjMrouvée chez les Grecs. Ainsi Elective se eontente de maltraiter de paroles son tyran tout mort qu'il est : car elle lui reproche dans une harangue assez étendue , tout ce qu'elle a eu à souffrir de sa cruauté , outre le meurtre d'Aganemnon et l'hymen de Clytemnestre. 11 y a dans ce discours beaucoup de morale et divers traits, entre autres un sur la molle condescendan^ce qui rendait Ëgisthe l'esclave plutôt que l'épouiL de Clytemnestre* Quelque beauté qu'on puisse trouver dans ces sortes de traits, qui peignent les mœurs grecques, il est certain qu'un discours dans les formes adressé à un eiinemi mort ne saurait être assez de notre goût pour nous engager à le souffrir^

Oreste ordonne à ses domestiques d'emporter le corps d'Ëgisthe dans la maison d'Electre , de peur que Clytemnestre ne le voie en iarrivant. Cela se fait tout à propos. Car Electre fait signe à son frère de parler d'autre chose, et elle détourne

• Electre de Sophocle, acte V, se. dernière.

TRAGÉDIE d'bUAIPIDE. 23

le discours, parce qu'elle voit de loin le char de sa mère qui s'approche leatement. Il y a ici un défaut visible, ce me semble. Car est-il vraisemblame qu'Egistbe ait été égorgé publiquement dans Tappareil d'un sacrifice, sans que Clytemnesitre en soit informée , avant que d'arriver? Oreste même et Electre paraisse{it l'avoir oublié, et ils s'enivrent de voir Egisthe mort, sans songer que son épouse vit, et qu'elle est en état de le venger. Enfin pourquoi ne vient-elle pas plutôt? il était plus aisé de se défaire d'elle que d'Egisthe. Mais Euripide a voulu finir par elle, pour donner plus de tragique au progrès de sa pièce, et c'est, Je crois, l'unique raison qu'on puisse apporter de ce dé&ut de vraisemblance.

A l'approche d'une mère^ Oreste sentie même remords que Ginna chez Corneille. « Qu'allons- » nous faire, dit-il, tremperons^ons nos mains » dans le sang de notre mère?

ÉXIGTRE.

Est-ce donc sa vue qui excite votre phié?

OREST^.

Comment égorger celle dont j'ai reçu le jour et dont mon enfance a éprouvé. les tendres soins?

ELECTRE

Gomme elle a 4^*§é votte père et le mieuv

2^ ELECTRE

ORESTE

Phébus, que les oracles sont injustes! «

ELECTRE

Qui sera donc juste, si Apollon ne Test pas?

ORESTE

Tu m'ordonnes de tuer une mère , et la nature me le défend.

Est-ce un crime de venger un père?

ORESTE*

Oreste innocent va devenir parricide !

JÊLECTREi

Cesserez-vous d'être vertueux en vengeant Agamemnon?

ORESTE

Je serai puni de l'avoir fait aux dépens du sang de Glytemnestre.

ELECTRE

Â. qui donc laisserez-vous le soin de venger le roi ?

ORESTE

Ahî si c'était un mauvais démon qui m'eût trompé sous la forme d'un (fieu l

TRAGÉDIE D'EUBIPlt>E. 25

ELECTRE

Ne le croyez pas. Le sacré trépied ne rend que les oracles du ciel.

ORESTE

Non , je ne puis justifier cet oracle.

SouflFrirez-vous qu'on puisse vous reprocher d avoir manqué de cœur?

ORESTE

Eh hien, il faut donc se résoudre....

ELECTRE

A la faire tomber dans le même piège qu'Ëgisthe.

ORESTE

Entrons. Je vais commettre un attentat horrible^ un crime exécrable à toute la nature. Mais les dieux l'ont ainsi voulu. Le sort en est jeté. moment trop doux pour un père à venger, et trop cruel pour up fils qui le venge!

Quelque horreur qu'inspire cette scène, les remords d'Oreste sont ménagés avec beaucoup d'art , et font naître dans l'esprit du spectateur ce que dit Ginna sur^ses remords :

On ne les sent aussi que quand le coup approche , Ix Ton ne reconnaît de semblables forfaits.

Que quand la main s apprête à venir aux effeu.

L amc y de son dessein ju»que4à possédée -

S attache aveaglément à sa première idée j

Mais alors quel esprit n'en devient point troublé ,

Ou plutôt quel esprit n en est point accablé 7

Je crois que Brute même , à tel point qu'on le prise y

Voulut plus d'une fois rompre son entreprise ;

Qu avant que de frapper, elle lui fit sentir

Plus d'un remords en l'ame et plus d'un repentir.

Cinna, act. III, se. H.

Le chœur aborde la reine Clytemnestre, et comme il est complice de la conjuration, il lui fait un compliment aussi perfide que flatteur. Euripide nous représente cette reine sur un char , comme dans Iphigénie en AuUde. Elle fait d'abord descendre sesTroyennes qui raccompagnent par honneur, afin de descendre ensuite ellemême y soutenue de leuvs bras. Mais Electre la prévient par ces paroles. «Je suis, comme elles, » une esclave bannie de la maison de mon père^ » Souffrez, madame, que je voua présente laaaain, » et que je fasse leur fonction. « Comme la reine ne veut pas le souffrir, sa fille, en se comparant toujours aux captives de Troie , lui demande pourquoi donc on Ta traitée en esclave. « Car enfiK » notre sort est le même, dit-elle. Privée, comme » elles, d'un père, je suis traitée en captive. »

Clytemniestre oUigjée de se justifier, le &i^ ainsi que ches Sophocle, c'esl-à»^ire, par de mauvaises

tRAGÉDIE D*EURIPIDE. 27

raisons et par un détail des prétendus crimes d'Âgamemnon / 4ont la punition a dû retomber nécessairement sur Electre. Celle-ci se voyant invitée par sa mère même à dire librement sa pensée, la dit avec tf>ute Féloquence et toute la force dont elle est capa^e. Mais cette scène^ si semblable à celle de Sophocle pour le fond, lui est cependant bien inférieure pour Texécution, comme il serait aisé d'en juger par la comparaison. Je ne traduis point celle d'Euripide à cause de la ressemblance. Il est vrai toutefois qu'Euripide met dans la bouche d'Electre des traits que Sophocle avait omis. Elle reproche , par ÉbemJ^le , à Cly temnestre, de s'être défaite du roi, non pour venger la mort d'Ipfaigénie, vain prétCTtetropaiséà détruire, mais pc^r se &ire un ^oux de son amant; piiisqu'api«ès ledépart d'Agamemnoa pour Troie , et aVant qu'il fût question du sacrifice d'Iphigénie, CSyteii^iiestre > durant l'absence de son mari , affectait de paraître belle et de rdever sa beauté par des parures, pf^ugé certain d'infidélité chez les Grecs. «De piud, ajoute-t-elle, d'où venait cette n criminelk jcrie qui vous était particulière^ lor»- » qu'on af^resiait que les Troy^eiis avaient Favan- » tage, et cette tristesse si marquée aur votre front )) au récit de nos victoires, si ce n'était de la crainte » de revoir trc^ tôt un épou& odieuix ? »

Glytemnestroy trop pressée par des raisons de

cette force, affecte une grande modération, jusqu'il avouer qu'elle est fâchée du passé, et qu'elle pardonne à sa fille de prendre plutôt les intérêts d'un père que les siens. Puis elle rompt le discoui-s en parlant des couches d'Electre , qu'elle plaint dans le triste état où elle la voit réduite. Elle laisse même échaj)per quelques soupirs à part, pour se reprocîher les maux qu'elle lui a causés. « Il est » tard de gémir sur mes maux, reprend la prin- » cesse, quand vous les voyez sans remède , et mon » père au tomheau. Mais du moins que ne rappe- » lez-vous votre fils Oreste?» Clytemnestre avoue encore qu'ellèle Hlsseen exil, par la crainte qu'elle a de trouver dans un fils un ennemi irréconciliable; La conversation se tourne sur Egisthe, et à son sujet Electre dit ce mot équivoque : «ce fier M tyran habite^^n ma maison » , pour faire entendre à sa mère qu'il s'est emparé du palais de ses pères, tandis qu'elle entend que le corps d'Egisthe sans vie est étendu chez elle. La reine rompt enfin un entretien qui conoimence à lui déplaire, et sa fille l'engage à entrer dans la cabane pour y faire le sacrifice ordinaire au dixième jour après la naissance de l'enfant. Clytemnestre y consent , et donne dans le'piège qu'on lui a préparé. Elle renvoie même ses gens et son char , avec ordre de ne revenir qu'après le sacrifice. Cette précaution était nécessaire pour mettre Oreste et

TRAGÉDIE d'eBRIPÏDE. 29

Electre en état d'altenler sur la vie de leur mère sans aucune opposition. Ce qui surprend encore une fois, c'est que la reine n'ait pas encore appris la mort d'Egisthe , dont le bruit ne pouvait manquer de se répandre en un instant dans la ville. Il est vrai qu'Euripide y a pourvu en partie, en supposant qa'Ëgisthe était assezloinhors d'Argos, et que dans le moment même qu'on l'égflgeait, Clytemnestre était partie de la ville par un autre cheihin pour se rendre chez Electre. i!k)mment donc n'est-elle pas arrivée avant Ores te ? on ne le conçoit pas. T^ut cela est plus composé et moins vraisemblable que l'arrangement tout simple de Sophocle. Car chez ce poète, Clytemnestre est tuée durant l'absence d'Egisthe, sans que le bruit de cet attentat se répande hors du palais dont Oreste s'est rendu le maître : et ensuite Egisthe revient d'un voyage, ainsi qu'on l'attendait, pour tomber entre les mains de son ennfeni.^ela est sans doute beaucoup plus naturel que de supposer Egisthe tué au milieu de ses domestiques dans un sacrifice, et Clytemnestre attirée dans un piège assez mal tendu. En effet, la supposition des couches d'Electre n'est guère vraisemblable. La reine sa mère aurait-elle dû ignorer la grossesse de sa fille, et la naissance d'un petit-fils? De plus, sur quel fondement Electre se tenait-elle assurée que sa mère aurait la complaisance de se rendre à sa?

OO ÉLECTRB,

chaumière, au moment qu'elle cSi serait priée*? si pourtant une de ses mesures avait été rompue, le secret était découvert , et la conjuration manquée. On voit bien qu'Euripide a voulu donner plus de grandeur et de célébrité à l'attentat d'Oreste^sur Ëgistlie, en choisissant un jour solennel, un sacrifice, et un sacrificateur de cette importance, qui devient lui-même victime au milieu de sa cour et de ses sujets. Mais c'est cela même qui rend la nOchine trop embarrassée et les ressorts trop compliqués. Il y aurait bien d'autres réflexions à faire sur ce parallèle dès deux pièces d'Euripide et de Sophocle : mais , indépendamment de c^ râlexions , la seule lecture fait voir que V Electre du second l'emporte de beaucoup sur celle du premier, jusque-là que d'habiles gens, à juger de celle-ci par la conduite, ont voulu douter qu'elle fût véritablement d'Euripide, quoique le style soit trop conforme aif sie#pour la lui contester.

Qytemnestre suivie d'Electre est à peine entrée dans la chaumière, que le chœur, comj^ce de la conspiration, jouit par avance de la vengcaaoe qu'il attend; et afin de mettre obstacle à la pitié du spectateur, il peint, avec des couleurs fœtes, l'attentat de Clytemnestre sur son premier époux. « Crime atroce dont elle va , dit-il, recevoir le

' Elle se fondait sur la haine même de G1ytemn«stre : voyez la traduction.

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. Ol

u prix par un coup pareil à celui qu'elle lui a » porte. » C'est que la loi du talion justifiait tout chez les Grecs.

Cette courte réflexion est suiyie d'un bruit confus qu'on entend dans la cabane. Clytemnestre s'écrie : « Ah ! mes enfans, égorgerez-vous votre » mère? » Le choeur même est attendri par ces cris redoublés ; puis voyant •sortir le frère et la sœur tout fumans du sang de leur mère y il frémit des horribles aventures qui remplissent la maison de Tantale.

Page 1