SUR
L J*Ai balancé long-iemps si je toucherais l'article de la comédie des Grecs, tanrà cause du petit nombre de pièces qui nous en resté, qu'à caiifie de' Va licencé^ effrénée d^Arisiophane leur auteur , et de la difficulté d'établir une idée sûre de là comédie grëcqUe sur lles^ œuvres d*an seul poëte. D^illeuts, la tragédie m'aVaît paru mériter toute Tatteiition dôiit j'étais capable, pour la bien peindre, comme le morceau le plus estimé dfes Athéniens et des Grecs sensés ', pàrticulîèrenientde Sbcràte, qui'n^estimait ni les comédiens ni le« comédies. Maiè Ve seul nom d*iin ouvrage de théâtre qui dans les beaux siècles , et beaucoup plus dans le nôtre, a fait tant de progrès,
' U y avait une loi qui défendait k tout juge de TAréopage de faire des comédies.
DISCOURS SUA LA COXIdIE GRECQUE. 33l
qu'il est devenu ésp) , pour oe paa dire préférable , au tragique méixie^ m'a f^t juger qu'on pourrait peut-être me reprocher de n'avoir pas rendu mou ouvrage complet , si, après avoir approfondi, autant qu'il m'a été possible , ce qui regarde le tragique des Greps, je n'ébauchais au moins le caractère de leur comique.
J'ai donc fait réfleûqn qu'il n'était pas entièrement impossible de v^ncre en partie les obstacles qui m'avaient arrêté, ni d'aller un peu plus loin que les savans autei^rs ^ qui noi^s ont donné en français quelques pièces séparées d'Aristophane. Non.p^s que je. prétende beaucoup traduire. Le» nouâmes raisons qui n^'ont retenu dap$ la plus, noble partie du Théâtre grec, croissent de moitié, qpand il est question de touchei: à çellfB-ci. Quoique le ridicule qui en est l'objet, soit aussi bien le même en tout temps que les pas^^s qui sont les obJQts, de la .tragédie , cependant si la difr férence de^ mœur^ rend quelquefois lefit passions méconnaissables; combien, plus altèi^Crt-eHç les plaisanteries! C'est peu dire qu'altérer; elle les déguise si fort, que le plaisant qui peint !le ridiqu^f
332 DISCOUR»
devient fade ou bas bien plus aisément y que ce qui est passionne ne dégénère en chose risible, à force de vieillir.
Ce gu'on appelle plaisant et comique, n'est c^u'on tour, un rien qui veut être senti dans son point précis. Pour peu qu'on s'éloigne de ce point, la plaisanterie disparaît et ne laisse en sa place que la fadeur. Tel bon mot , qui aui-a réjoui une compagnie, ne vaudra rien du tout, étant exposé au public, parce qu'il est isolé et séparé descironstances qui le rendaient piquant. Il en est à peu près de même de plusieurs railleries anciennes; leur sel le plus subtil s'évapore à la longue; et ce qu'il en reste s'affadit à notre ^ard. H n'y a que le plus mordant dont la pointe ne s'énîousse ^amaôs.
Mais outre cet obstacle qui s'oppose, selon moi, à la traduction complète d'Aristophane, outre quantité d'allusions perdues par l'intervalle des temps, les mots licencieux qu'il prodigue à la populace, pour en tirer des risées coupalllês, sont indignes de la curiosité des honnêtes gens , et méritent de rester éternellement dans l'obiscurité qui leur convient. Enfin tout n'est pas excellent dans ces commencemens de la comédie', ou du moins ne saurait^
h CooqI
il paraître tel dans des temps si éloignés^ à l'aspect de ce que nous ayons en ce genre sous les yeux; et cette raison suffirait seule pour épargner bien de la peine au traducteur^ et encore plus d'ennui aux lecteurs quels qu'ils soient; car le petit nombre des savans qui aiment les délices attiques^ pour parler.ici leurlangage, s'embarrasse assez peu des traductions, si ce n'est pour les critiquer; et le grand nombre des gens du monde ou y ce qui est la même chose y le public veut des comédies qui- lui plaisent sans beaucoup de gène; et il n'est pas disposé à trouver beail tout ce qui a besoin de preuves un peu longues poui* être trouvé beau. S'il eût fallu prouver aux Grecs? et aux Troyens qu'Hélène était belle, il n'y aurait point eu de guerre de Troie.
D'un autre coté, Aristophane est un morceau plus considérable qu'on ne peut croire. L'histoire greeque ne saurait presque s'en passer pour ce qui concerne la connaissance dés Athéniens en particulier. Cela seul le rendrait respectable, quand on ne le considérerait pas comme poëte comique; mais si l'on a égard encore à cette qualité , il est l'unique dont on puisse tirer l'idée de la comédie dç
354 Disco^iis
son temps; et de plos on voit <{liedaM« sies pièces^
il en veut «mvent aux poêles tragii^ùes , surUmt
aux trois fameux dont ucms avons èxaiûm^ ks
précieux resteSi et qui pis edt, à TËlat et aux dietn
mêmes.
II. Ce sont ces oonsidérations qui m'ont «nga^ à suivre dans la peinture de ce poëteà peu prèslt même méthode que j'ai suivie pour plosieufs pièces des tiagkjueSy c'est-ànlnre» à en donner des analyses exactes autant que les ^ets le permettent, pour en déduire quatre systèmes esaeniii^. i^ Sur le caractère de la comédie de son temp^, sans omettre cdle de Ménandre ■•2'* Sur le gouvernement et les vices des Athâiiens. 5^ Sur œ
' Mënandre , Athénien , fils de Diopithe et d'Hëgësistrate , fiit sans contredit le plus distingué des poètes de la nourétte corné « die. n avait été disciple de Théophraste. Sa passion pour les hmatt» le dé^nora. U était londiè et fort spiritmeA. I>6s cent quatre-vingts, ou pour parler plus juste avec Suidas, des quatrevingts comédies qu'il composa, et qu'on dit avoir été toutes traduites par Térence, il ne nons reate qne trèf-pen de firagiMat. Il florissait vers la ii5 olympiade l'an du monde 3645, et S i8 ans avant Jésns^Christ. n se noya dans le port de Pirée où il se baignait. No«s avent rapporté ailleurs ce qu'i dit à un cettâiii f\il^ lémon son antagoniste, moins poète que lui, mais cpielquefoîs vainqueur. Ce Philémon , plus ancien que lui, était en TOgue dn temps d'Alfzandre-le-Grand. U avait exprimé teat eee rmûCÊ m deux vers : « La santé d^abord, puis la fortune; entuite la ioie; » ^nfin , ne devoir rien à personne t voilà tous mes souhaits. » fi était extnèmement avare. On le représentait avec des doigts cro-
SITR liA COMÉDIE GRECQUE. 335
qu'on peut penser des sentimens d'Aristophane touchant Eschyle, Sophocle et Euripide. 4^ Sur les railleries qu'il fait des dieux. Ces choseâ ne seront point traitées par ordre, comme elles sembleraient devoir Tétre dans un discours suivi; mais elles naîtront tantôt séparément , tantôt ensemble, de l'exposé de chacune des comédies, et des réflexions que permet la liberté de la méthode que je suis. Un précis de tout, à la fin, achèvera peut-être le dessein que je me suis proposé.
III. Je ne répéterai point ici ce que madame Dàcier et tant d'autres avant elle ont recueilli de ce qu'on a pu savoir sur l'histoire de la ccmiédie. Ces commencemens sont aussi obscurs que ceux de la tragédie même , et il y a grande apparence que si l'on prend ces deux choses dans un sens fort
chus : aussi se £iisait-il chèremeat pay^r «es comédies. Il yécut environ cent ans; d'autres disent cent un. On rapporte di-^ Terses historiettes de sa mort : entre antres, Valère Maxime dit qu'il mourut à force de rire d'une petite aventure. Voyant un âne manger des figues , il ordonna à son valet d'aller Vécarter. •Celui-ci ne se pressant pas , l'âne mangea tout. « Eh I iHèn , lui » dit Philëmen , donne-lui du vin maintenant. « Apul^ et Quintilien mettent ce comique fort au-dessous de Mënandre ; mais en récompense , ils lui accordent la seconde place.
Nos lecteurs trouveront, dans le dernier volume de cette col* lection , au devant des /hagmens de Ménandrt , une vie de ee poëte. R. R.
536 ï>iscouRs
étendu, elles sont nées dans le même berceau , je veux dire parmi le divertissement des vendanges; que Tune ne se distingua* de Tautre que par les chœurs , tantôt sérieux y tantôt bouJQTons , qui en faisaient toute Tame et tout le corps. Mais à pi*endre ces deux mots dans une signification plm étroite^ suivant Tidée qu'on en a depuis quelles ont pris forme , la comédie est postérieure à la ti-agédie; et comme celle-ci est ^niquement l'ouvrage d'Eschyle, celle-là doit passer pour en être une suite et une imitation à beaucoup d'égards. Ce n'est en effet qu'une action mise en spectacle avec le même artifice. L'objet seul est différent , et n'est autre que le ridicule. Cette origine de h vraie comédie ne souffre pas de difficulté^ si l'on s'en rapporte à Horace , qui devait mieux savoir que nous l'époque véritable des œuvres de ihéàlre. Ce poète justifie tellement le système que j'ai tâché d'établir dans le second discours », qu'il me paraît démontré.
Horace parle ainsi : <( On dit que Thespis s'a- » visa le premier d'une espèce de tragédie, ou il
' Dans le discours sur l'origine de la tragédie ? première partie et premier yoluioe.
» promenait ses acteurs barbouillés de lie> dont » les uns chantaient et les autres déclamaient '• » Voilà l'ébauche de la tragédie et de la comédie. Car Thespis n'avait qu'un seul acteur qui parlât^ sans nulle ombre de dialogue ni d'interlocuteurs. « Eschyle les fit paraître ensuite avec plus de di- » gnité. Il les plaça sur un théâtre médiocrement » exhaussé , leur donna des masques , et les habilla » de robes traînantes j leur chaussa le codiurne, » et leur fit prendre un style plus relevé. « Horace omet l'invention des inteçjocuteurs ; mais on l'apprend d'Aristote 2. Le poëte le dit assez luimême par les termes suivans. « Après que la tra- » gédi^ eut ainsi pris toute sa forme , ( c'est dans l'article d'Eschyle qu'on parle de cette forme; c'est donc à Eschyle qu'elle la doit) « parut la vieille M comédie ; et ses commencemens eurent de grands » succès. »
IV. Voilà la comédie grecque née après la tragédie , e\, par conséquent de la tragédie même , et de l'imitation d'Eschyle, inventeur de celle-ci, ou pour remonter plus haut, née: d^Homère, qui
* Horace, Poet. V. 27 5.
» Arist. Po'ét, ch. 4.
338 Discouns
avait sevyi de guide à Ësdiyle : car, à en croire Aristote % le Margith, pocme saiyrique d'Homère, a donné lieu à la comédie, comme Flliade et rOdyssée à la tragédie : c'est-à-dire, que loijet et l'art de l'œuvre comique ont été puisés dans Homère et dans Eschyle. Cela doit paraître d'autant moins surprenant, que les idées de l'esprit humain sont toujoiu's successives, et que les arts ne s'inventent guère que par imitation. Une pi-emière idée renferme le gei-me d'une seconde, et celle-ci, en se développant, donne la naissance à une troisième; et ainsi de suite. Telle est Tallui-e de l'esprit des hommes, il n'avance que par degrés dans ses productions : semblable à h nature qui fait et multiplie les siennes en s'imîtantet eu se répétant elle-même , lorsqur'eUe paraît le plus se varier. C'est ainsi que la comédie a reçu sa naissance, ses accroisseméns, sa perfection et sa variété.
Mais la question est de savoir quel «t Theuretix auteur de cette imitation et de ce spectacle; si c'en est un seul, comme Eschyle le fut du tra*
* PotU chap. 4«
Googfe
gique , ou si ce sont plusieurs. Horace ^ n'en dit rien, ni personne avant lui ^. Ce poète nous cite seulement trois écrivains estimés dans le genre de la vieille comédie, à savoir Eupolis^, Cratinus4,
'Sat. 4,1. I.
^ « Les changemens qui sont arrivés à la tragédie ont été sen- V sibles , et on en a cqnnu les auteora; mais la comédie a été in'» 9 connue, parce qu'elle n'a pas élë cultivée dès le commence- » ment , comme lu tragédie ; car le magistrat ne commença que » fort tard à doaner des chœurs comique. Ceux qui jouaient » alors étaient* des acteurs libres et volontaires, qui jouaient pour » eux et sans ordre du magistrat. Depuis que la comédie eut » commencé a prendre quelque forme , on aait les poètes qui y » ont tri^yaillé ; mais on ignore ceux qui y ont employé les pre- » miers des masques , fait des prologues , augmenté le nombre » des acteurs, et ajouté toutes les autres choses que nous y yoyoïis » aujourd'hui. Epicharmus et Phormys s'avisèrent les premiei^ » de former des sujets, et par conséquent cette manière vint de » Sicile. Cratès fui le premier des Athénieps qui la suivit enre^ » nonçant aux raillerie3 grossières qui régnaient auparavant. » Âristote, 'Poët. chap. 5, traduction de Mad. Dacier. Cratès flo> rissait dans la ^o^"^ olyqapiade , 4$o ^^^. 4vai|t potre ère, doos^e oo treize ans avant Aristophane.
3 Eupolis était Athénien. Sa mort , dont nous parlerons bientôt , est rapportée diversement par les auteurs. Presque tous conviennent qu'il fut noyé. Élien ajoute un trait qui mérite d'avoir ici place. Il dit^ liv. X de son ifittoire des animaux, qu*ua certain Augéas d'Élepsii , it présent à ce poèèe d^uh fort beau chieo molosse , qiû s'attacha a son maître avl poi«t de tuer un esclave qui emportait quelques comédies d'Eu polis* H J^oute que le poète étant mort à "Espne , son chie^ se laissa fuc^u^ir de iaim et de regret sur sou tombeau.
4 Cratinus d'Athènes, fils de Callimède, mourut k%é de 97
34o msG#uii9
Aristophane, et il dit : « qu'eux et les autres qui » travaillèrent dans leur go^t, reprenaient les » vices personnels avec une extrême liberté. » Ce sont là apparemment les poètes les plus distingues dans ce genre, quoiqu'ils ne soient pas les premiers, et qu'on trouve ailleurs les noms de beaucoup d'autres *. Parmi ces trois, on peut assurer qu'Aristophane ëtait le plus célèbre , puisque non seulement le roi de Perse ^ en témoigna une haute estime aux députés Grecs , conoime d'un homme infiniment utile à. sa patrie; et que Platon ^ en faisait un cas si particulier , qu'il disait que les grâces avaient choisi pour demeure le sein d'Aristophane; mais encore puisqu'il est le seul dont quelques comédies ayent pénétre Je chaos des temps pour pai;venir jusqu'à nous. A. la vérité , ce ne sont pas là des preuves qu'il soit l'inventeur de la comédie proprement dite; d'autant plus qu'il avait des prédécesseui^s ou plutôt des con-
ans. n avait composé vingt et uoc comédies , dont neuf furent coaronnëes. U ëtait aussi timide guerrier que bardi comédien.
' Hertelius a recueiUi les sentences de cinquante poètes Grecs des trois Ages de la comédie.
' Intermède du second acte de la comédie intitulée les Achâr* niens.
> Epigramme attribuée à Platon.
temporains qui couraient la même lice. Mais cela marque du moins qu'il avait contribué plus qu'uii autre à porter la comédie à la perfection où il nous Ta laissée. C'est pourquoi , sans rechercher davantage si la comédie en règle efet Touvragê d'un seul génie, ce qui ne paraît pas être bien décidé > ou de plusieurs contemporains , tels que lés trois que cite Horace, il faut distinguer trois formes que prit là comédie , tant par le génie des poètes, que par les lois des magistrats , et le changement du gouvernement populaire en cdui du petit nombre. V. La comédie qu'Horace appelle la vieille ' , et qu'il dit avoir été postérieure à Eschyle, ter nait quelque chose de sa première origine et de la liberté qu'elle s'était donnée , étant encore informe , de dire des bouflFonneries et des injures aux passans du haut du charriot de Thespis. Quoique devenue régulière dans son plan , digne d'un grand théâtre, d'un cirque rempli de nombreux spectateurs et du nom de comédie en forme , elle n'en était pas plus réservée. Elle représentait des fajits véritables , les habits , les gestes et les airs
' Cette histoire des trois âges du spectacle comique et de leur différence , est titée en partie d'ua fragment précieux de Pla* toAiiuf.
en masques^ de quioonqtie il lui plaisait de sacrifier aux huées publiques. Nul n'était épargné^ dalis une ville aussi libre ^ disons mieux, aussi licencieuse que l'était alors Â-thènes , pas même les premiers magistrats /ni les juges qui devaient donner leur voix pour autoriser ou proscrire les comédies. Insolente jusqu'à l'impiété déclarée, elle se jouait presque également des hommes et des dieux ^ On la reconnaîtra à ces traits dans la plupart des pièces d'Aristophane ; ' surtout l'on n'y trouvera nulle ombre de louange^ et bien moins • des traces de fadeur et d'adulation.
. Cette licence des pôëtes , dont Socrate devint en quelque façon la victime , fut enfin réfrénée par une loi ,v lorsque le gouvernement , partagé auparavant entre tout le monde , fut restreint a un nombre déterminé; de citoyens. On défendit de nommer personne sur le théâtre; mais la malignité poétique trouva bientôt le secret d'éluder l'esprit de la loi, et de se dédommager de la gêne où mettait les auteurs la nécessité de supposer des noms feints. Elle se mit à tracer des caractères vrais et reconnaissables : de sorte qu'elle gagna
On expliquera en quel sens et comment cela était toléré.
TavaBiâge de satisfaire plus finement la vanité des poètes et la malice des spectateur^* £)le pi:o(H4ra aux ujfs le plaisir délicat de se faire deviner, et aux autres celui de deviner juste en nommant les masques. Quand Içs portais sont sa ressemblans^ qu'il n'y manque autre eho$e que le nom , on ne s'avise guère de l'y afficher. I-»a loi ne fit donc que retrancher une grossièreté, pour y substituer une finesse ; et l'art qu'elle crut renfermer dans les bornes du devoir , neu devint que plus ingénieux à en sortir. Aristophane qui fut compris dans la loi, en est un bon exemple dans quelques-uns de ses poèmes. Telle fut la comédie qu'on appela depuis moyenne.
La nouvelle qui la suivit , fut encore un raffinement exquis que l'on dut aux magistrats : car comme ils avaient défendu d'abord les vrais noms, ils défendirent ensuite les sujets véritables, et l'^jtlirail d'un chœur trop médisant ï; de manière que les poètes se virent réduits à la nécessité de produire sur la scène dessujets et des noms de pure invention : ce qui purgea le théâtre comique et l'en-
' Peut-être le chœur ëtait-il déjà interdit dan# le moyeu ai,'e de la comédie. Platonius semble le dire.
richit ; car alors la comédie plus sage , cessa d'être une m^ère armée de torches, et devint un miroir agréable et innocent h la vie humaines
Chacun peint avec art dans ce nouveau mp'oîr S y vit avec pbisir , ou crut ne s y pas voir. L avare des premiers rit du tableau fidèle D un avaBe souvent tracé sur son modèle ^ Et mille fois un ùlX finement exprimé , Méconnut le portrait sur lui-même formé'.
C'estJà proprement la belle comédie , la comédie de Ménandre et celle de Térence. Je ne rappelle tout ceci d après tant d'auteurs, que pour en rafraîchir le souvenir, et pour ajoutera ce qu'ils ont dit, un effet singulier des édifs publics , qu'ils ont omis d'observer ; c'est Je progrès successif de l'art. Une histoire nue de la çoésîe et des poètes, telle qu'on l'a faite souvent, nest qu'un corps «ans âme, si l'on n'y joint ce qui en fait la vie, à savoir la naissance, le progrès, la perfection de Fart, et les causes qui y ont contribué,
VI. Pour ne rien omettre d'essentiel sur ce qui concerne cette partie , disons un mot de la comédie
' J>espténnx,^rt,paét. chant. IV.
latine* La comédie eut son tour comme les- autres arts, et passa avec eux de Grèce à Rome ; mais les Romaios ne s'attachèrent guère qu*à la nouvelle, sans médisances personnelles et sans chœurs, quoiqu'ils ayent pu jouer quelques pièces traduites de la vieille ou de la moyenne comédie; ainsi que Pline le dit d'une qui fut représentée de son temps. Mais la' comédie romaine, bien que modelée sur la nouvelle grecque , ne laisse pas de compter aussi ses divers âges tirés de la rudesse ou de la politesse des plumes qui la traitèrent. Les pièces de Livius Andronicus > plus ancien ' et moins poli que ceux à qui il montra l'art de la scène ^ forment le premier âge , et ce qu'on petit nommer la vieille comédie et tragédie romaine. Il faut y comprendre Névius son contemporain , et même Ennius, qui parut plusieurs années après eux. Le seconci âge se bprne à Pacuvius, Cécilius , Accîus et même Plante, si l'on n'aime inieux mettre ce dernier avec Térence, pour faire le troisième et le bel âge de la comédie latine, qu'on peut nommer la nouvelle , sur-tout si l'on a égard à
' Aude Rome 5 14 » la première annëe de la cent trente-cinquième olympiade.
'i/l& DISCOURS
celle de Tërence , le fidèle copiste de Méiiandre et l'ami de Lclius.
Mais les Romains , sans s'arréier à cette gënëalogie 9 distinguaient communément les comédies par les habits des acteurs ' . La robe nommée Prœtexta, à larges bandes de pourpre, étant Tomement des magistrats eu dignité et en exercice, Les acteurs qui en étaient revêtus donnaient à la comédie un nom qui en était tiré. C'était Fespèce la plus noble. Il n'en faut pstô séparer c^e qu'on appelait Trabeata ^ , du mot Trabea , ornement des cx^nsuls en paix et de^ généraux: triomphans après la guerre* La seconde espèce introduisait des sénateurs , non pas dajis les grandes charges, mais hommes privés, dont les habits nonimés ^ Togçs la firent nommer Togdta. L'habit commun du peuple, ou la tu* nique , ou plutôt les maisons basses dont on formait les décorations de la scène , donnèrent à ^ dernière espèce le nom de TcAemaria. On ne •parle ici ni des pièces Atellannes qui tiraient leur
' Prœtextatae, togatte, tabernariae.
* Siiet. de Claris grammat, dit qu« C. Geliflsus , brbliotUëcaire d^ Auguste , en fut Tautexir.
nom et leur origine de la ville dUAtella ' , parce qu'elles ne différaient de la dernière espèce , que par une plus grande liberté : ni de celles qu'on nommait PalUatœy à l'occasion du manteau grec dont on revêtait les personnages de la Grèce sur la scène latine, parce que cet habit ne marquait que la nation , et ne caractérisait pas la dignité et la condition , ainsi que les autres dont nous avons parlé. A dire vrai, ces distinctions sont frivoles; c'est par le caractère des sujets généraux , qu'on peut plus utilement et plus judicieusement divir ser la comédie, comme nous le verrons dans la suite. A l'égard des Romains, qu'ils ayent eu' raison ou non d'en user autrement , ils ont laissé si peu de chose en cette matière qui soit venu jusqu'à nous , qu'il n'est pas nécessaire de nous embarrasser dans une division qui ne nous apprend presque rien de solide. Les seuls Plante et Térence, que nous en avons hérités, nous instruisent mieux du vrai caractère de leur comédie, au moins pour leur tettips, que ne font des noms et des termes dont nous n'avons plus d'exemples sensibles. VII. Pour ne nous pas trop écarter, revenons
' Atella, ville anetetme d'Italie, diUM la Campanie.
à Aristophane 9 poëte unique ^ où nous puissions voir ce que c'est que la comédie grecque. Il est en effet le seul que les injures des ans ayent épargné en partie , après avoir enveloppé dans les ténèbres et presque dans Toubli^ tant de grands hommes dont il ne nous est venu que les noms et quelques fragmens , avec un l^er souvenir peu capable de les défendre contre les ennemis de la belle antiquité , souvenir semblable à ces ombres du soleil couchant^ qui laissent à peine discerner une faible lumière. Toutefois de cette lueur mémé^ il faut tâcher de recueillir des rayons assez forts, pour former un portrait de la comédie grecque le plus approchant de la yérité qu'il sera possible.
L'on sait peu de chose de la personne d'Aristophane, encore est-ce beaucoup plus par ses comér dies que par autrui. On peut même à peine assurer au vrai qu'elle fut sa patrie : du moins les ennemis qu'il s'était faits par ses méiisances cruelles lui disputèrent-ils assez vivement sa qualité de citoyen, pour la rendre douteuse. Les uns voulaient qu'il fût Rhodien, d'autres Éginète » et tous
' Égine , petite tle> Toisine du PélOpoimèM.
étranger, Pouirlui, il se disait fils d'un Philippe,
et du bourg Cydatjiiénien ^ mais il convenait qu'il
avait du bien dans Egine, dont apparemment il
était originaire. Il fut toutefois déclaré citoyen
d'Athènes , malgré ses ennemis , sur ses preuves
bonnes ou mauvaises , par un jugement décisif;
et cela pour avoir réjoui ses juges en disant un bon
mot : il consiste en deux vers foit na'ifs de Té-
lémaque ^ , qu'il s'appliqua fort plaisamment.
Je suis fils de Philippe , à ce que dit ma mère : Pour moi je n en sais rieù. Qui sait quel est son père?
Cette plaisanterie valut pour lui la harangue de Cicéron*, qui disait, en faveur d'Archias, que ce poète était dtoyen romain; mais que quand même il ne l'eût pas été par sa naissance , il aurait mérité de l'être par ses talens.
Aristophane florissait dans le siècle des grands hommes de la Grèce ^, particulièrement de Socrate et d'Euripide, auxquels il survécut. Ce fut surtout durant la guerre du Péloponnèse qu'il parut avec le plus d'éclat , moins comme un comédien
' Hdmère, Odfssée, i , ai6.
. ^ Cicer. orat» pro Archid pœté.
3 An de la quatre-vingt-cinquième olympiade» 4^7 ayant notre ère, et de la fondation de Rome, 317.
' ri
35o Discotjfis
propre à amuser le peuple, que comme le cen seur du gouvernement , Thomme gagé par l'Etat pour le réformer , et presque l'arbitre de la patrie. C'est par le détail de ses comédies que nous connaîtrons mieux et les traits personnels qui le regardent comjne poète y et le caractère de sou génie , qui est la partie la plus intéressante. D ne sera pourtant pas mal de prévenir les lecteurs par les divers jugemens qu'en ont porté les critiques de nos jours, tels que le P. Kapin et madame Dacier, sans oublier un ancien aussi respectable que l'est Plutarque, On verra par le détail du petit nombre des pièces , si et jusqu'où ils peuvent avoir tort ou raison.
VIII. ce Aristophane, dit le P. Rapin, n'est M point exact dans l'ordonnance de sesfab\es; ses » fictions ne sont pas vraisemblables ; il joue les » gens grossièrement et trc^ à découvert. Socrale » qu'il raille si fort dans ses comédies, avait un M air de raillerie plus délicat que lui , et il n'était >» pas si effronté. Il est vrai qu'Aristophane écri- » vait encore dans le désordre et dans la licence w de la vieille comédie, et qu'il avait reconnu >> rhuiheur du peuple d'Athènes, qui se choquait
» aisément du mérite des gens extraordinaires, » dent il plaisantait. Mais la trop grande envie » qu'il avait de plaire à ce peuple en jouant les » honiiêtes-gens , le rendit lui-même mal-hon- » nête homme, et gâta un peu le génie qu'il avait » de railler, par ses manières rudes et outrées. » Après tout ^ il ne faisait souvent le plaisant que » par des goinfreries. Ce ragoût composé de soi- » xante et seize syllabes dans la dernière scène de » la comédie des Harangueuses, ne serait pas au M goût de notre siècle. Son langage est quelque- » fois obscur , embarassé , bas , trivial , el ses allu- » sions fréquentes de mots , ses contradictions de » termes opposés les uns aux autres , ses mélanges » de slile , du tragique et du comique , du sérieux » etdu bouffon^du grave et du familier sont &des; et M ses fdaisanteries, à les examiner de près, sont sou-- » vent fausses. Ménandre est plaisant d'une mar » nière plus honnête ; son stile est pur, net, ^evé, » naturel ; il persuade en orateur, et il instruit » en philosophe : et si Ton peut former un juge- » ment juste sur les fragmens qui nous i?eMent » de cet auteur, on trouvera qu'il fait des por- » traits agréables de la vie civile; qu'il fait parler
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» les gens dans leur caractère ; qu'on se reconnaît » dans les peintures qu'il fait des mœurs , parce M qu'il s'attache à la nature^ et qu'il entre dans » les sentimens des personnes , qu'il fait parler. » Enfin , Plutarque dans la comparaison qu'il a » faite de ces deux auteurs , dit que la muse d'À- » ristophane ressemble à une femme effrontée, et M que celle de Mënandre ressemble à une bon- » néte femme. >>
On verra bien que tout ce caractère est pris de Plutarque. Poursuivons cette réflexion du P.
Rapin^ puisque nous avons parlé de la comédie latine , dont il fait aussi le caract^e.
^ Pour les deux poètes comiques latins^ PJaute M est ingénieux dans ses desseins, heureux dans » ses imaginations ^ fertile dans l'invention. Dl ne » laisse pas d'avoir de nftéchantes plaisanteries^ au » jugementd'HoraCeSetsesbonsmotsquifBiisaient M rire le neuple^ faisaient quelquefois pitié aux
' Si l'on en croit de bons critiques , Horace ne traite pas tout* a- fait de méchantes les plaisanteries de Plaute ; car au lieo de dire dfin» l'Art poétique, ce que di«ent les leçons ordinaires :
At nostri proayi Plâutinos et numéros et LaudaTère sales , nimiùm patienter utrumquc^ Nedicam stultè
SUR LA COHÉDIE ailEGQUB. 535
vi honnêtes gens. Il est vrai qu'il en dit les meil- » leurs du monde; mais il en dit souvent de fort » méchans. C'est à quoi on est sujet quand on » veut trop faire le plaisant : on tâche à faire rire » par des hyperboles, quand on ne peut pas réu*- » sir à faire rire par les choses. Plante n'est pas » tout à fait si réguher dans l'ordoimance de ses » pièces , ni dans la distribution de ses actes que n Tërence^ mais il est aussi plus simple dans ses » sujets ; car les fables de Térence sont d'ordinaire >* composées , conmie on le voit dans l'Andrienne, » qui contient deux amours. C'est ce qu'on reproj> chait à Tërence , qu'il faisait une comëdie la- M une de deux grecques, pour animer davantage » son théâtre; mais aussi les dénouemens de Té- » rence sont plus naturels que ceux de Plante, » comme ceux de Plante sont plus naturels que » ceux d'Aristophane. Et quoique César ajppelle » Térence un demi-Ménandre,^>?i/(ûfeVzte Menan^ ^ derpaxce qu'il n a que de la douceur et de la dé- » licatesse , et qu'il n'a pas de force et de vigueur ,
Ces critique? lui font dire :
Non dic»m stuHè.
Toyez la traduction du P. Sanadon ,
XI a3
-f51nJti7Pfi hv
Coagle
354 DISCOUKS
» écrit d'une maaière . si naturelle et si judi- » cieuse^ que de cc^ie qu'il ëtàit^ il est devenu » original ; jamais auteur n a eu un goût {dus pur »> de la nature. Je ne dirai rien de Cëcilius^ dont » il ne nous est reste que des {ragmens. Oassdt » de lui tout au plus ce qu'en dit Varron, qu'il )) était heureux dans les sujets qu'il prenait. »
Le P. fiapin en omet beaucoup d'autres , par la même raison qu'il nous en est venu trop peu de chose pour en juger. Tandis que nous y sommes , l'on ne sera peut-être pas fâché de revoir ici ce qu'il pense de Lopes de Vega et de Molière. On va voir qu'à l'égard du premier, il outre un peu trop l'éloge, et qu'il ne le porte pasplusioin qu'il ne le faut, quant au second : en tout cas, ces morceaux ne seront pas inutiles à noire dessem , quand nous examinerons à fond ce qui doit caractériser la comédie.
» Jamais personne n'a eu un génie plus gra&d » pour la comédie que Lopes de Vega , Espagnol. » Il avait une fertilité d'esprit jointe à une grande » beauté de naturel et à mie facilité admirable ; » car il a composé plus de trois cents comédies. » Son nom seul faisait l'éloge de ses pièces , tant » sa réputation était établie; et c'était assez qu'un
>» ouvrage sortît de ses mains pour mériter Tap- » probation publique. Il avait l'esprit trop vaste » pour l'assujettir à des règles, et pour lui don- » ner des bornes. Ce fut ce qui l'obligea de s'a- » bandonner à son génie , parce qu'il en était tou- » jours sûr. Il ne consultait point d'autre com- » mentaire quand il composait , que le goût de » ses auditeurs ; et il se réglait plus sur le succès, » de ses pièces , que sur la raison. Ainsi il se défit » de tous les scrupules de l'unité et des supersti- » tions de la vraisanblance. » ( Gela n'est pas dit en forme d'éloge, sans doute, et il faut le joindre à ce qui suit immé^atement» ) ce Mais comme il w yeut dWdinaire raffiner sur le rid^f' j ' *5t être » trop plaisant , ses imaginations sont souvent » plus heureuses qu'elles ne sont justes, et elles » soBt plus f<^es qu'elles ne sont naturelles : car » par trop de subtilité sur la plaisanterie, son en- » jouemeat devient faux , à force d'être trop dé- M lieat; et ses grâces deviennent froides, pour » être trop fines^ »
» Personne n'a aussi porté le ridicule de la >> comédie {dus loin parmi nous que Molière ; car » les anciens poêles comiques n'oût que des valet«
Goc^Ie
i> pour les plaisans de leur thëâtre; et les plaisans » du théâtre de Molière , sont les marquis et les » gens èb qualité* Les autres n*ont joué dans la » comédie que la vie bourgeoise^ et Mcdière a joue » tout Paris et la Cour. Il est le seul,parmi:iioiis » qui ait découvert ces traits de la nature qui la u distinguent et qui la font connaître. Les beaa- » tés des portraits qu*il fait^ sont si naturelles M qu'elles se font sentir aux personnes les jdos » grossières : et le talent qu'il avait à plaisanter , » s'était renforcé de la moitié par celui qu'il avait » de contrefaire. Son Misanthrope est, à mon sens, » le caractère le plus achevé , et ensemble le » plus ^ ^ *■ *Jier qui ait jamais paru sur le théâtre; » m^L^^^-^Sbnnance de ses comédies est toujours » défectueuse en quelque chose , et ses dénoue- » mens ne sont point heureux : c'est tout ce qu'on ^> peut observer en général sur la comédie. » Telles «ont les pensées d'un des plus fins connaisseuis •en ouvrages d'esprit. Quoiqu'elles ne soient pas toutes des oracles^ on en peut tirer avantage, et elles approchent beaucoup plus de la vérité que les jugëmens de Baillet^ dont le goût un peu Béo- .lien était plus propre à compiler qu'à juger.
SUR LA COMÉDIE GAEGQIJE. 56j
» Jamais homme (s'écrie madame Dacier éprise » du mérite d'Aristophane ' ) n'a eu plus de fi- » nesse que lui pour trouver le ridicule, ni » un tour plus ingénieux pour le faire paraître. » Sa critique est naturelle et aisée ; et , ce qui se » trouve fort rarement , il conserve beaucoup de » délicatesse dans une grande fertilité. En un mot, M l'esprit attique que les anciens ont tant vanté, » paraît plus dans Aristophane que dans aucun » autre auteur que je connaisse de l'antiquité. » Mais ce qu'on doit le plus admirer en lui , c'est » qu'il est toujours si bien le maître des matières )) qu'il traite > que sans se gêner, il trouve le » moyen de faire venir naturellement des choses » qui auraient paru d'abord les plus éloignées de » son sujet; et que ses caprices, même les plus » vifs et les moins attendus, paraissent comme » des suites nécessaires des incidens qu'il a prépa* » r^. C'est cet art qui rend inimitables les dia^ » logues de Platon, qu'on doitr^arderconmieau'< » tant de pièces de théâtre, qui ne divertissent pas » moins par l'action que par le ^scours. Le style
* Préface du Pluius de mademoiselle he Fèbyre> depuis Ma^ dame Bacier. Paris, 1684.
» d'Aristophane est aussi agréable que son esprit; » outre la pureté, la netteté, lu force et la douceur, » il a une certaine harpionie qui flatte si agréa- » blement l'oreille, qu'il n'y a rien de compara- )) ble au plaisir qu'on prend à le lire. Quand il » s'attache au style médiocre et commun, il le )} fait sans bassesse; quand il vient au style suy> blime, il s'élève sans obscurité; et jainaisper- » sonne n'a su faire un mélange si agréable de tous » les différens genres d'écrire. Que l'on ait étudié » ce qui nous reste de l'ancienne Grèce, si l'on » n'apas lu Aristophane, on ne connaît pas CDcore )) tous les charmes et toutes les beautés du Grec.» IX. Voilà un magnifique éloge; mais suspendons neutre jugement, et daignoas écouter Plutarque : l'ancien mérite bien audience , au moins après les modernes. Voici le précis de son jugement sur Aristophane et Ménandre <• H âè^e extrêmement ce dernier au-dessus de Fautre. Il reproche au premier d'outrer la nature , de parler à la populace plus qu'aux honnêtes gais, d'affecter un style obscur et licencieuix^ tragique, sublime et bas, sérieux et badin jusqu'à la pucri-
' Voyez cette comparaison dans les opuscules.
SUA LA GOHÉDIB GREGQUB. SSq
liié^ en un mot un style inëgal ; de ne pas faire parler ses personnages suivant leurs caractères; de sorte qu'on ne peut distinguer chez lui le fils du père, le citoyen du paysan, le héros du bourgeois , et le dieu du valet : au lieu que la diction de Ménandre , qui est d'ailleurs uniforme et pure, a l'adresse de s'ajuster aux différens rôles, sans négliger le comique un peu fort, quand il est nécessaire ; mais aussi sans l'outrer , ni perdre la nature de vue : en quoi Ménandre , continue Plutarque, a atteint une perfection où nul artisan ne saurait parvenir. Car quel homme trouva jamais l'art de faire un masque qui convînt également aux eofans et aux femmes, au:^ jeunes et aux
vieux , aux divinités et aux héros ? Or , Ménandre a trouvé cet heureux secret dans l'égalité et la souplesse de son expression, qui, sans cesser d'être la même , est toutefois différente selon le besoin; semblable à l'eau ( pour exprimer de plus en plus la pensée de Plutarque ) semblable, dis-je, en cela à une eau pure, qui coulant le long de différens rivages tortueux , en prend les formes , les détours et les retours , et sans altérer en rien sa nature et sa pureté. Plutarque fait en^
36o Discotms
cote ttn mérite à Ménandre d*a?oir commencé fort jeune et fini à la force de Tâge^ tout prêt à enfanter de plus grands prodiges y si U mort ne Teût interrompu : ce qui , joint à la réflexion qu'il fait en retombant sur Aristophane, montre que ce dernier continua trop long-temps à Êdre valoir son talent : car, dit-il, sa poésie est une courtisanne qui. affe<^ quelquefois des airs de prude, mais dont l'impudence ne peut être pardonnée par le peuple , ni les fsiux airs supportés des personnes graves. Ménandre au contraire ne se produit jamais qu'en homme agréable et spirituel, recherché au théâtre, à table, et dans lescompagnies, véritable assemblage de tous les trésore-nés de la Grèce , digne d'être toujours lu , représenta , appris par mémoire , et toujours digne de plaire. Son art inimitable de persuader , et la réputation qu'il a eu d'être le plus beau parleur de la Grèce, font assez voir quelle est l'aménité de son style. Plutarqûe ne saurait finir sur l'article de Ménandre : il dit qu'il fait les délices des philosophes fatigués de leurs méditations; qu'il est à leur égard comme une prairie émaillée de fleurs où l'on aime à respirer un air pur : que malgré les
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SUR LA GCniÉDIB GRECQUE. 2^1
talens d^ poètes comiques d^Atliènes, Mënàndre a toujours un sel consacré, en quelque sorte, pour être sorti de la même mer qui donna naissance à Vénus : que le sel d'Aristophane, au coi> traire, est un sel amer, acre, cuisant et ulcérant; qu'on ne sait si la dextérité tant vaûtée de celui-ci consiste plus dans les rôles que dans les mots : car il lui reproche beaucoup les jeux de mots, et les allusions antithétiques; qu'il a gâté ce qu'il a voulu copier d'après nature ; que chez lui la ruse est malignité, la naïveté bêtise, les railleries moins capables de faire rire que d'être sifllées , et les amours moins égayés qu'effrontés; qu'enfin c'est moins pour des personnes sensées qu'il a écrit, que pour des hommes perdus d'envie , de noirceurs et de débauches.
X. Après un tel caractère, il semble qu'il ne faudrait pas aller plus loin, et qu'il vaudi*ait mieux contribuer à ensevelir pour jamais, s'il était possible, la mémoire d'un poètç odieux, qui nous dédommage si mal de M énandre qu'on ne peut ressusciter. Mais sans faire aucune grâce à Aristophane de ses libertés en paroles, soit déshon* jiétes, soit médisantes^ non plus qu'à Plante son
36f DISCOURS
imitateur ; ou du moins rhéritier de son génies ne serait-il point permis de Êiire à leur égard ce qu'on dit que disait Lucrèce , si }e ne me trompe, par rapport à Ennius, dont il tirait des pierreries cachées dans ses vers bourbeux; Ennide stercore gemmas?
De plus , il ne faut pas croire que Plutarque, qui vivait plus de quatre siècles après Ménandre, et plus de cinq après Aristophane ' , ait jugé si exactement de l'un et de l'autre, que son jugement ne soit pas un peu sujet à révision. Platon, contemporain d'Aristophane , en jugeait bien différemment , au moins quant au génie , lui qui dans son Banquet donne à ce poète comique une place distinguée où il le fait parler suivant son caractère, et même avec Socrate : par où i\ est visible , pour le dire en passant , que ce dialogue de Platon était fait avant qu'Aristophane eut composé ses Nuées contre Socrate. On rapporte que le même Platon envoya à Denys le Tyran un exemplaire d'Aristophane en l'exhortant à le lire avec attention , s'il voulait connaître à fond l'état de la république d'Athènes.
' Plutarque» Fan de J. C. 1 19} Ménandre , 34i ayant J. C, «t
Aristophane, 437.
Enfin 9 plusieurs sayans ont cru pouvoir n'être pas tout à £3iit du sentiment de Plutarque. Frischlinus S p^i* exemple^ quoiqu'avec raison plus favorable aa goût de Ménai^dre, qu'à celui d'Aristophane , a «ntrepris la défenae de ce dernier contre la critique outrée de l'ancien e^iseùr. 1^ Ilpassed'abordcondamnationsur lesobseënités et les bouffonneries. Mais cette partie si méprisable et composée uiiiqueaient p<mr le menu peuple, comme le remarque M. Boivin^, quelqu'inex* cusable qu'elle soit, n'est pas après tout |e principal fonds de ce que nous avons d'Arktophane. Je ne dirai point avec Frîscblinus quePIi^tarque lui-même semble se contredire en ceci , f t faire l'éloge du poète, lorsqu'il l'accuse d'avoir v^idu sa diction conforme à la scène : il ^attendait par la scène la farce ou le théâtre ignoble sur lequd se joue le bas-comique. C'est donc une pure cbicane; et quand même le poète aurait attrapé son but, qui était en partie de divertir une populace corrompue , il n'en serait ni moins malhonnête homme, ni plus poète, malgré la pré-
^ Un des interprètes d' Aristophane.
^ Prë£au:e sur les Oisêoux d' Aristophane.
tention de ton dëfens6ur. On n*est point poëte pour savoir précisément divertir des sots ou des libertins. Ce n'est donc pas par cet endroit qu'il faut excuser le talent d'Aristophane. Le goût dépravé du petit peuple^ qui chassa une fois Gratinus et sa troupe, parce que la scène n'était pas assez bassement comique à son gré; ne justifie nullement Aristophane, puisque Ménandre trouva bien le secret de changer ce goût en donnant une sorte de comédie, non pas à la vérité aussi modeste que parait le dire Plutarque, mais beaucoup moins libre qu'auparavant. Aristophane n'est pas non plus justifié par le motif qu'il allègue lui-mémé , quand il dit qu'il peint les débauches sur le théâtre, non pour corrompre les mœurs, mais pour les corriger. La vue des Vices grossiers est plutôt un poison qu'un remède.
L'apologiste a oublié une raison qui me paraît essentielle pour fonder le déchaînement de Plutarque contre Aristophane. C'est que selon les apparences, Plutarque ayant entre les mains toutes les pièces de ce poëte , qui montaient au moins à cinquante , en voyait beaucoup plus de libertines que nous ji'en avons, quoique celles
qui nous restent au nombre de onze y le soient ' encore beaucoup plus qu'il ne serait à souhaiter, 2^ Le second reproche de Plutarque roule sur quelques jeux de mots dont il apporte des exemples^ et que Frischlinus défend tantôt plus ^ tantôt moins heureusement. Il est impossible de les exposer en francs. Mais après tout^ cette partie est si peu de chose , qu'elle ne mériterait pas d'être si sévèrement reprise, d'autant plus qu'entre ces bons mots il y en a de si malins, qu'assurément ils devaient passer en proverbe , du moins par le sel de la malignité, sinon par la finesse de l'esprit. Un seul exemple suffira : il s'agit des questeurs ou trésoriers d'Athènes. Aristophane les noyé tout net, non qiiod essent i'etfuensed xetfnni^. Si un mot pareil qu'on ne peut rendre en notre langue, eût été dit en France dans un cas semblable , il aurait autant fait fortune que quantité de nos bons mots, qui ne sont que trop bien reçus et trop durables. Le bon de l'afiaire, c'est que Plutarque même convient que ce mot était extrêmement loué..
Nous en verrons quelques autres dans la suite
'Le mot Lamiœ, c'est-k-dire laryes ou esprits qui, dam l'idée populaire , dévoraient les hommes , fait tout le sel de la plaisan* terie c6ntre cet trésoriers.
des comëcUeSy autant cpi'il sera possible de les
rendre.
3^ Le mëlange du comique et du tragique , troisième accusation. Yéritablement elle est fondée 9 puisqu'en effet Aristophane monte souvent sur le cothurne ; mais il reste à examiner comment. Le fait-il en poëte tragtcpe? Non, mais comme il ayait remarqué que la parodie lui réussissait 9 chez un peuple qui voulait rire des mêmes choses q[ui lui avaient arraché des pleurs^ il y revient éternellement; et il n*y a guères de tragédies ou de ces morceaux frappans que les Athéniens savaient par cœur , qu'il ne tourne en plaisanterie 9 en y jetant une couche de ridicule ou de burlesque , tantôt par des dianganens ou transpositions de mots^ tantôt par ïapp^Catxon imprévue qu'il en fait* Ce sont des guipures tragiques dont il revêt sa muse comique , pour la rendre plus comique encore. Gratinus en avait usé de même , et noxis savos^ qu'il fit une comédie intitulée Ulysse^ pour travestir Homère et soa Odjrs^ée : ce qui montre que les be$iux-esprits et Les poètes sont ^ à Tégard les uns des autires , à peu près les mêmes dans tous les temps ; et qu'on peut
dire în cet ëgard d'Athènes , c'est tout comme ici. Je prouverai ce système par les fisiits, surtout par rapport aux railleries d'Aristophane ^ sur nos trois célèbres tragiques. Or^ cela étant ainsi, ce mélange tant reproché à Aristophane ne passera pas pour être aussi répréhensible que le veut Plutarque. Nous n'avons besoin ni du p^irgile travesti y ni des parodies de nos jours , ni du Lutrin , pour montrer que cette bigarrure peut avoir souvent son mérite selon les conjonctures.
4® Il faut dire la même chose en général de Tobscurité , de la bassesse , de l'enflure , en un mot de l'inégalité jprétendué de style qui met Plutarque en colère. Ces reproches ne conviennent en aucune manière à unpoëte dont le style a toujours passé pour être extrêmement attique y mais d'un atticisme qui le rendait infiniment cher aux amateurs du goût d'Athènes. Plutarque en ceci ft peut*être blâmé les chœurs, dont le langage tantôt élevé/ tantôt burlesque, et toujours fort poétique , parait peu convenable à la comédie. Mais^ces chœurs, qu'eMe avait emprunta de la tragédie en naissant , étaient alorsà la mode, prin^^ eipalement pour médire, et Aristophane les ad-
Digiti
368 DISGOTTRS
mit comme les poètes de son temps, du moins dans la vieille comédie et peut-être dans la moyeipie; au lieu que Ménandre les supprima moins par goût que par décret public. Ce n'est donc pas sur cet assemblage de sérieux et de comique qu'il faut condamner Aristophane pour élever Ménandre»
6® Un cinquième reproche , c'est de n'avoir pas observé les caractères; d'avoir, par exemple, fait parler les femmes en orateurs, et les orateurs en esclaves : mais on verra bien parles personnages critiqués, que cette objection tombe d'elle-même; et il suffit de dire ici qu'un poëte qui peignait non pas seulement des personnages en l'air, mais des personnes réelles, des honunes connus, des citoyens qu'il nommait parleur nom, qu'il îouaàt sous leiu: masque et sous leurs habits, qu'il marquait enfin d'un fer brûlant , si j'ose user de ceue comparaison, à la vue de tout un peuple extrêmement fier et moqueur, il suffit encore anef|$ de dire qu'un tel poëte ne manquait pas assurément ses Mractères. Sa licence applaudie ne le justifie que trop de ce côté-là. Il s'exposait pourtant, s'il eût déplu, au sort d'Ëupolis^ qui sur
une comëdie des Noyés », où. il déchirait imprudemment des particuliers plus puissaas que lui , fut pris et noyé plus efiectivem^ent que ceux qu'il avait noyés en plein théâtre. , ^
6*^ La critique qui condamne le sel d'Aristophane comme trop acrimonieux j est plus solide. Tel était le goût d'une comédie licencieuse qui se permettait tout, parce qu'on riait de tout, parmi une nation jalouse de son excessive liberté, et ennemie de tout air de supériorité et de domination; car le génie d'indépendance produit naturellement un goût de raillerie plus mordante que délicate : ce qu'il est aisé de reconnaître dans la plupart des peuples insulaires. Si nous ne disons pas ,.avec Longin ^, que le gouvernement populaire anime l'éloquence et que le joug d'une domination légitime l'étouffé, au mbins est-il aisé de juger par l'événement, que l'éloquence prend différentes formes selon les gouvernemens diffé* rens. Plus vive et plus emportée dans une rçpu-* hlique , elle est plus douce et pluâ^ insinuante dans une monarchie. On pei%t dire la même chose de
' Fragmens de Platonius «t Hertellius.
■ Traité du tuAUme , cbap. dernier.
SyO DISGOITRS
la rainerie. EUe suit le leur des esprits^ et Ifs esprits suivent celui tlu gôUYem»»ent. Aîiisi la raillerie républicaine, surtout celle du siècle dont nous parlons , devait éire bien plus forte ^e dans le siècle qui suivit, par U mâme raison que celle d'Horace était j^us fine, ^ celle de LudHus plus épicee, si j'ose user de ee terme. En effet, le ragoût de la médisance fut toujours un mets dëhcieux pour la malice humaine; mais Fassaisonnnnent de œ mets s'est toujours^ diversifié suivant les moeurs plus ou moins polies ; et il fant enlendre par politesse , ce savoir vivre , cet art de se gêner, de contraindre ses sentimens et ses airs^ q[ui est le fruit de la dépendance. S'il a^agissait de prononcer sur ces deus: espèces de plaisanterie, quoique l'une et l'autre ait son prix , \l n'y aurait pas à balancer; tous les snfirages se réuniraient en faveur de la seconde , sans mépriser poa^ tant la première. Aussi préférera-t on Ménandre; mais on ne dédaignera pas Aristophane : d'autant plus qu'il fut le premier h quitter cette étrange méthode de naordre impunément à droit ou à tort, et que, par une comédie d'un autre goût, il donna lieu à la manière plus agcéable et moins dange-
SUR LA GOHi0iB <ÎRBCQUE. S71
reuse de Ménaudre. Sur quoi il y aurait encore une distinction à faire ^itre Facriménie de Fun et la douceur èe Tautre- : c'est que cette acrimonie et celte douceur ne se trouvent répandues dans leurs ouvrîmes, que parce que Tun asiployait de$ traits personnels^ et l'autre àe$ traks génémntj ce qui kisse touî^mrsla liberté d'ex$^iner d'il né peut pas y avoir uae égale délicatesse daiis les deux manières* Nous le virons par le détail : disons ici seulenierit que l'éspiît i-égnant, ou l'a* mour des peintui'es paiiatites et des fortes touches de pinceau, justifiaient encore Aristophane d'avoir tourné , comme le prétendHutai^que, la iitse en malignité, la naïveté en bêtise, les ris en farce, et les amours en efironterie , si dans quelque ^ècle qiie ce puisse être, un poète pouvait être excu-^ cusable de peindre les ridicules et les scélérati publics tels qu'ils sont.
7^. Enfin, c'est par un pur motif d'intérêt secret qu'iElien , Plutarque , et plusieurs autres , condamnent ce pocte sans appeh Sôcrate qu*iï perdit, dit-on * , à l'instigation de deux niiséra-
' Il n^esl pas certain qu'Aristophane ait été, ça^se de la mort, . de Socrate. Il n'en lut pas moins coupable pour l*ayoit accuse
Googk
Sy% DISGOUKS
ïAes et par une vengeance poétique , c'est-à-dire^ plus que vatinienne , tient trop au cœur des honnêtes gens y pour lui. pardonner un crime si horrible. C'est ce qui leur a inspire une haine implacable contre Aristophane. L'esprit j^losof^ique s'en est m^ë ; et cet esprit y quand il s'y met, est plus dai^i^ereux qu'aucun autre. Un ennemi; ordinaire peut avouer (pielques bonnes qualità dans son ennemi ; mais un ennemi philosophe et sophiste^ veut détruire entièrement celui qui Ta blessé dans la partie la jlus sen^ble du cœur^ je veux dire , dans son attachement à quelque amor- H. ceur d'esprit; tel qu'était Socrate. L'esprit est ce
fit qu'il y a de plus libre et de plus délicat sur la h-
*^ b^rté^ dans l'homme. On peut tout sur ses biens ^
sur sa vie , sur sa réputation; mais rien sur ses \\igemens. Or, si quelqu'un a été assez insinuant pour se concilier les écrits et faire secte dans une république, l'on se sacrifiera pour lui , et ^ l'on ne pardonnera pas à quiconque aura osé l'at-
^ taquer justement ou injustement , parce qu'on
î s'est érigé en idole cette vérité réelle ou ima^
publiquement d'iminétë, comme il le fil dans ses Nuées. yojtL l'article qui précédera ce que nous dirons de cette comédie;» *
SUR LA. qOHÉDIE GREGQITE. 5y5
îiaire qu'il soutenait. Cette haine même loin de s'éteindre , ne fera que se perpétuer de siècle en siècle; et de-là naît cette étonnante diversité qui se manifeste dans les jugemens sur les hommes. Aristophane ohtiendra-t-il jamais grâce des disciples de Platon, qui fait de Socrate son héros? Il ne faut pas Tespérer. Tout autre avouera qu'Aristophane peut avoir ^té un méchant homme en une occasion, et du reste un hon poëte; mais ce discernement ne convient pas à la passion et au préjugé : et c'est pourtant l'une et l'autre qui font les réputations en bien ou en mal*
8<>. Comme je joins ici mes raisons, bonnes ou mauvaises, pouret contre Aristophane, à celles, de Frischlinus son défenseur , je ne dois pas omettre une chose qu'il a oubliée, et qui peutêtre a mis Plutarque de mauvaise humeur, sans compter le reste : c'est la mascarade éternelle , qui règne dans les comédies d'Aristophane, comme les arlequinades sur le théâtre des Italiens. Des nuées, des grenouilles, des guêpes, des oiseaux ; quels personnages ! Ils ont dû paraître bien bizarres à Plutarque, accoutumé à une toute autre espèce de spectacle comique ; et combien plus doi--
574 WSCOUES
vent-ils uous le paraître à aous^ qai avons une e»* pèce de comédie toute nouvelle, et peu connue des Grecs et des Romains I Voilà le vrai et solide reproche (ju'on peut faire h noire poëte; il renferme tous les autres. Prétendrais^e le justifier? Non : vainement dirais-je qu^Aristophane écrivait pour un siècle qui voulait du spectacle , da saillant et du grotesque dans les peintures satyriques ; que les brouhaha des spectateurs refusés qudquefois à Gratinus et prodigués à Aristophane l'obligeaient de plus en plus à suivre ce goût do- ' minant; pour ne pas échouer par des peintures
^ plus fines et moins frappantes; que dans un Etat
î» ^ où la politique allait à démasquer tout ce qui avait
\f * l'air dambition^ de singularité, ou defriponnene,
" ^ comédie s'était érigée en harangueuse , en ré-
formatrice, en donneuse d'avis propres à émouvoir le peuple sur ses plus chers intérêts; qu*enfin cette même comédie, dans le dessein de gourmander le peuple et de lui plaire , s'arrogeait tous les droits de l'éloquence , dont les traits n^étaient que trop forts , en se réservant des touches de pinceau plus marquées encore* Toutes ces raisons et beaucoup d'autres ne feraient que blanchir, et
SUR LA GOHÉDIE GflEGQUE. 5^5
r<m use fermerait la boutche d'un seul mot qui ser^t applaudi : d'estquW tel siècle était digne de compassion ; et de oe siècle passant suçoea* sîvox^feBt aux suivans jusqu'au nôtre , on conclurait tout bas que nous seub avons le sens commun en partagé : conclusion flaueusc trop repicochëe aux Français ^ mais qui reuTerse imperceptiblement le pr^endu préjugé en faveur de l'anyquité. A la vue de quantité d'heureux tniits ^ qu'<m ne peut s'empédsier d'admirer dans Aristophane 9 peut-^re plaindraitKin encore par pitié un tel génie d'avoir eu a&ire à des jKits. Mais dans quel siède n'y ^i a-t-^il pas? Et ne craignonsnous point no«is-^mémes que la po^érité ne juge de Minière et de son siècle ^ comme on veut aujourd'iMi juger d'Aristophane? Ménandre diangea de goôt et fut applaudi dans Athèoes, mai» dans Athènes changée. Tére&oe l'imita à Bonfê, et mérita d'être prière à Piaule y quoique César ne l'appelât qu'un demi-Ménandre, parce qu'ii paraissait manquer de cette vivacité et de cette force qu'il nomme ws comica. On s'est kssé depuis du goût de Ménandre et de Térence , à la vue de Molière y qui a paru comme un nouvel astre en ou-
vrant une nouvelle carrière. Eh ! qui peut repondre qu'en supposant les mêmes intervalles de temps qui se trouvent entre ces quatre génies^ il n'en naîtra pas quelque autre j ou plutôt quelque goût diflférent, qui fera tomber Molière à son tour? Sans aller plus loin, les Anglais nos voisins ne le trouvent-ils pas un peu froid? Qu'ils aient raison ou non, c'est une question à part. Tout ce que je prétends , c'est^ qu'on devrait conclure ce que je dis; à savoir que les auteurs comiques doivent vieillir comme les modes, si l'on prend uniquement chaque siècle et diaque climat pour la règle souveraine du goût. Mais parlons plus précisément, et, par une analjse exacte, tachons de discerner dans la comédie même , soit d*Â.ristophane et de Plante, soit de Ménanàre et de Térence, soit de Molière et de ses concurrens, s'il «na, ce qui ne vieillit point, ce qui doit plaire dans tous les siècles , et chez toutes les nations.
XL Je dis dans la comédie même : ce qu'il faut bien observer; car il y a entre elle et les autres œuvres de littérature , surtout la tragédie , une différence essentielle que les ennemis de l'an-
émi LA GOMÉmB GRECQUE. 377
tiquiië ne veulent pa^ apercevoir ^ et que je vais tâcher de rendre palpable.
Tous les ouvrages se sentent du siècle où ils sont nés. Ib en portent Tempreinte. Les mœurs et les temps y sont marques par des traits ineffaçables. Si Ton accorde que les plus beaux siècles pass& sont grossiers en comparaison et au gré du nôtre., le procès des anciens est fait; et il faudra convenir de la rudesse tant reprochée de nos jours à leurs ouvrages. L'histoire seule semble être à couvert de ce reproche. On n'ose s'aviser de du'e au sujet d'Hérodote et de Thucydide, deTite-Live et de Tacite , ce qu'on a dit sans façon d'Homère et des poètes grecs ou latins. Pourquoi cela ? C'est que l'histoire va droit à son but en racontant les manières et les mœurs des peuples, quelles qu'elles puissent être. Elle est indépendante de sa matière; il ne reste qu'à examiner son art. L'histoire de la Chine bien écrite pourrait plaire autant aux Français que celle de France. Il n'en est pas de même des autres ouvrages d'esprit : ils dépendent de leurs sujets, et par conséquent dés moeurs et des manières du temps où ils ont été composés : du moins c'est par là qu'on veut les
SjS DisoavRs
eiamsêgecé Chose injuste; car, conmie nous IV
Yons dit bien des fois , tous 1^ écrivains, par exem^
pie, les erateurs, et surtout les poètes , sont
peintres et rien de plus. Ils peignent la nature
telle quHls la Toyent , avec l'apanage de Téduca*
inm qui la varie dans tous les temps et tous les
climats , sans la changer entièrement. Mais on
I veut qm leur succès dépende en partie de leur
: matière, c'est-à-dire, de cet accessoire qu'on
I mesure sur l'accessoire d'aujourd'hui. Suivant
ce préjugé, les orateurs sont plus dépendans (k , leur matièife que les historiens, et les poêles plus
que les orateurs : aussi fait-ôn j^us de grâce de
nos jours à Hérodote ou à Suétcmç, qu'à Demo-
1 sthène ou à Gc^cm , et plus aux uns et aux autres,
qu*à Homère ou à Virgile. Gela va par dieçifév et pour revenir au point dont nous sommes parus , ^ on fait , par la même raison imperceptible ^ beau-
coup m<)ins graoe ou justice aux poètes tra^cpies, qu'à tous les autres. D'où vient? C'est cjue leurs ^ - peintures sont plus examinées du côté de la ma-
1/ tière que de l'art. Ain^ l'on sâffléra V^chiUe ^
r^i/s^^^e d'Euripide, auprès de ceux de Racine, sans considérer que ceux-ci seront peut-être sUêés
SUR LA i:0]|ÉpI£ GRECQUE. SjQ
à leur tour dans un Aècle plus recule , si l'on suit la nàème règle de juger en mesurant tout au siècle où Ion vit.
Mais après tout, la tragédie n'ayant pour objet que les passions, est beaucoup moins exposée à la bizarrerie de notre goût , qui veut tout régler sur nos manières. Car quoique les passions grecques soient souvent revêtues de modes et d'usages qui nous choquent, elles percent pourtant à travers ce voile , quand elles sont bien touchées , comme on ne peut nier qu'elles ne le soient dans Eschyle , Sophocle et Euripide. Le principal l'emporte donc sur l'accessoire. L'accessoire consiste dans les mœurs , et les passions sont le principal. Grecques ou Françaises, il n'importe, les passions se ressemblent phis par ce qu'elles ont de commun dans tous les temps , qu'elles ne diffèrent par ^e qu'elles contractent de particulier dans chaque siècle. Nos trois poct» tragiques en sont donc quittes pour quelques railleries, qui retoÀibent à plomb sur leur siècle; mais leur siècle i&t eux se trouvent bien dédommage par l'admiration qu'on ne saurait refuser à kur art.
La comédie e^ beaucoup plt» à plaindre ; nmi-
seulement son objet est le ridicule ^ qui , par sa dé< pendance des manières ^ change dans tous les temps et chez toutes les nations^ quoique pour le &nds il soit le même ; mais l'art comique consiste encore à attraper ce ridicule au gre des spectateurs présens et non à venir. La comédie a beau atteindre son but et divertir le parterre pour qui ,elle est faite; si elle passe à la postérité^ comme dans un monde nouveau, on ne la reconnaît plus: elle y devient étrangère, parce qu'elle n'y trouve ni les mêmes originaux, ni le même ridicule, m les mêmes spectateurs, mais des lecteurs impitoyables qui lui font un procès de les ennuyer après avoir réjoui Athènes, Rome ou Paris ; car Ja thèse est générale, et enveloppe tous les poètes et tous les âges. En un mot, la comédie estVesciave de sa matière et du goût r^nant, servitude que n'éprouve pas la tragédie au même degré, par la diversité bien comprise des objets de Tune et de l'àuti^e. C'est pour cela qu'en supposant dans tous les siècles, des critiques , coxkime il y en eul toujours, qui mesurent tout au même compas, la comédie d'Aristophane a vieilli pour etix; celle de Ménandre a fait qudque temps leurs délices, et
SUR LA COMÉDIE GREGQUB. 38l
quoique rajeunie à Rome, elle a enfin ëprouvé Finjore des ans; la muse de Molière a presque fait oublier l'une et Tautne, e% se tiendrait encore sur ses brodequins, comme dit Boileau, si Tavidite des choses nouvelles ne rendait à la fin ennuyeux sur le théâtre ce qu'on y a trop souvent admiré.
Ceux qui ont tâché de rendre leur jugement indépendant des mœurs et des usages, et il y en eut aiissi toujours, n'ont pas jugé si rigoureusement ni les auteurs ni les siècles. Ils ont senti que tous les siècles polis se ressemblait à certains ^ards essentiels, ne différaient que par certaines manières pour le moins indifférentes, hormis la religion ; que partout où régnait l'esprit, la politesse, l'abondance et la liberté, on voyait aus^i r^ner un goût sûr et fin qu'on n'exprime point^ et qui se sent par qui sait sentir; qu'Athènes, cette inventrice de tous les arts., cette mère du goût Romain et depuis universel, n'était pas composée de hétes; qu'enfin le siècle des grands hommes d'Athènes et celui d'Auguste ayant toujours passé, pour des siècles privilégiés, quoiqu'on y distin^ guât de mauvais auteurs , comme en ce temps^ci.
il fallait suspendre sa critique et aller bride en main avant de prononcer si fecilement sur le mérite des siècles et à^ auteurs loués universellement en fait de goût. Arrêtés par cette considéz ration si simple y ils ont tâche de remonter à la source du goût ; et ils ont trouvé qu'il y a nonseulement une beauté immuable de tous les temps et de tous les pays^ de même qu'un sens commun qui ne vieillit point, mais encoreunesorte de beauté qui change et qui varie, beauté déf&h dante des conjonctures et des lieux , beauté dont nous parlons ; que Tune ne se rencontre jamais sans un mâa^ge de l'autre, parce qu'il n'y a rien ici-bâs de parfait; et quedecesdeux choses réuaiesrenilte ce qu'on appelle le goût d'un siècle : j'entendâ tou« jours un siècle ^irituel et poli; unàècVe àont les oeuvres laissent après lui un long souvenir ; un sièele qu'on tâche d'imiter ou de mtiqu^; après en avoir perdu la trace h. £:)rce de révolutions.
Sur ce principe incontestable d'un ieau universel et absolu, et d'un beau relatif et particulier, dcmt le mélange ne se trouve que trop inégal de ntis jours , il est aisé d'apporter la raison de nos divan» jugement sur les animas ^ particn-
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lièrement sur Aristophane. Considérons^le uai* quement du côté des beauté qui jdaisaient aux Athéniens et qui ne nous j^isieut plus , nous le condamnerons sans mâme examiner si cette espèce de beautés n'avait pas quelquefois sa source dans le vrai beau , quoiqu'elle paraisse en sortir à force d'être outrée. Nous ne lui saurons pas même gré d'avoir fait rire le peuple le plus raffiné qu'il y eût alors; nous irons jusqu'à mettre ce peuple avec son auicisme au rang dçs sauvages qu'il nous plaît de dégrader , parce qu'ils u'onç en partage que l'innocence et le bon sena. Mais n'ayonsnous pas dans nos n^œurs mémes^ plus polies , si l'on veut 9 ces beautés de mode qu'on voit passer dans les écrits comme ds^ns le reste ^ ces beautés si dières à notre amour-propre ^ mais qui déplai- ^nt peut-être à nos neveux? Soyons plus équitables : laissons lé beau relatif pour ce qu'il vaut dans chaque siècle; ou si nous en voulons décider, disons que ce qui s'en trouve dans Aristophane , Ménandre et Molière pouvait être bien placé pour leur temps; mais qu'en le comparsytit au vrai beau , cette partie relative d'Aristophane était u^ colaris outré ; celle de Ménandre un co-
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•\ Wb trop faible^ et celle de Molière un ycmis
' singulier compose de Tun et de l'auU'e ^ ou plutôt
j^ inimitable 9 sans paraître imité, mais toujours
1 dépendant des années qui l'altéreront peu-à-peu^
f à mesure que nos idées , que nous voyons chan-
ta ger tous les jours, se trouveront sensLblemeal
^ \ changées. Eh ! ne le sont-elles pas considérable-
^ ment depuis Molière? S'il revenait au monde, il
lui faudrait presque tenter de nouvelles routes. A l'égard des beautés inaltérables , dont la comédie est beaucoup moins susceptible que la tragédie, s'il est question d'en prononcer ^ ne mettons pas aisément Aristophane et Plaute audessous de Ménandre et de Térence. Balançons même avec Despréaux, à préférer le comique français aux comiques grecs et latins.Donnonsseuleimeiit avec lui la grande régie de plaire en tout siècle, et le dénouement de toutes les difficultés sur la préférence : cette régie et ce dénouement ne sont autres que le but de la comédie :
Etudiez la cour , et coni^issez la ville :
L*unë et Fautre est toujours èa modèles fertile. C'est par-là que Molière illustrant sesëcrits^ P^t-étre de son art eût remporté le prix , .
Si moins ami du peuple, en ses doctes peiotores , Il A eût point foît aouTent, gr^nacer sea figures ^ Quitte pour le bouffon lagréable et le fin > Et sans honte à Térence allié Tabarin .
BoiLEAu^ An, Poét. ch. m.
Véritablement, Aristophane et Plante ont fait cette indigne alliance et beaucoup pins que Molière : c'est en cela qu'il faut les blâmer» Ce qui plaisait alors, àAthènes^ ^ à Rome n'était qu'une beauté passagère ^ qui n-^aTait pas un fondement légitime 9ur la yraie j^tç^mé* Aussi ce goût pbangea-t-il. Mais si nous cc^ndamnon^ en ceci \&ux: siècle, quel siède ne méritç pas d*être condamné? Rapportas tout au goût universel, et nous trouverons dans Aristophane autant pour le moins à. estimer qu'à censurer. ..
XYII. Mais avant que de passer à- se^ œuvres, on me pardlonnera encore quelques réflexions sur le parallèle de la tragédie et ^e la comédie. La première, qiioique différente selon 4és temps et lespoiëtes, est uniforme par sa nature, étant fon-' dëe sur le^ passions qui ne varient jamais. Il lî'en est pas ainsi de la seconde. Quelque différence qu'on trouve entre Eschyle , Sophocle et XI -26