‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 11Chapitre 90 sur 100 · IV. La comédie grecque est réduite, comme · texte numérisé non relu

IV. La comédie grecque est réduite, comme

Tobserve très-bien le père Bnimoy , art. VII , au seul Aristophane. Il ne nous reste que très-peu de fragmens des pièces des autres poètes qui ont couru la même carrière que lui. Il est donc le» ^ul qui devrait nous intéresser assez pour qu'on fût curieux de recueillir tous les traits qui appartiennent à sa vie privée et publique : mais les recherches deviendraient inutiles , et il serait bien difiicile d'ajouter quelque chose à ce que nous en apprend le P. Prumoy.

Je crois d'ailleurs que l'on perd très-peu, d'ignorer l'intériçur d'un personnage qui a montré une telle insouciance sur la légitimité de son ori-

Digitiïed by

gine , qu'il n'a pas rougi d'en faire un sujet de plaisanterie indécente. Un homme, et on poète surtout , déterminé à rire de tout es- quil j a de plus sacré , ne peut être suivi dans toutes ses actions^ qu'au détriment des principes et des mœurs. G>nsidérons néanmoins Aristophane dans la manière dont il prit part aux cSaires publiques : il sera aisé d'y retrouver- quelques-uns des traits qui le caractérisent , et ils nous founiiront l'occasion de comparer, un instant , ce poëte célèbre avec Démosthène. La constitution physique de l'un et de l'autre était à-peu-^rès la même '• Les circonstances où ils parurent à Athènes , ofltaient un égal aiguillon à l'ardeur de signaler du patriotisme. Aristophane trouva les Athéniens \\vtcs a des factions excitées par l'effervescence de quelques jeunes gens, entretenues par leur ambition, et fortifiées par les guerres du dehors : il vit des citoyens divisés par des philosophes qui se disputaient moins le prix de la vertu , que la prétendue gloire attachée au plus grand nombre des

' Voyez au sujet de Dëmosthène , lej observations sur la vie de ce prince des orateurs , dans le vingt-unième volume de h nouvelle édition des QEut^rct de Pîûtat^ue , pag. 449 et suit* Paris» Cussac.

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disciples : cet esprit de parti faisait pulluler ces affreux sycophantes ^ plus connus parmi nous sous le nom de calomniateurs; race impure qui naît de la Corruption des mœurs , et qui porle dans le sein des Etats et des.sociétés un poison mille fois plus meurtrier que la guerre et la peste. Athènes, du temps de Démosthène , était ^plongée dans la dissolution : il y voyait les citoyens engourdis sur leurs propres intérêts , ouvrant la ^lain à Tor de l'Asie, et ne frémissant déjà plus au seul nom d'esclavage , dont ils étaient cependant menacés par la présence de Philippe , conquérant plein d'amhition et de moyens pour la satisfaire '.

Dans ces conjonctures semblables, Aristophane et Démosthène manifestèrent bien différemment leur attachement à leur patrie. Celui-là voulut corriger les mœurs dépravées en faisant rire à leurs dépens ; celui-èi , en tonnant dans la tribune , voulut inspirer l'énergie des vertus. Tous les deux déployèrent , pour le même but, un caractère vif , ardent, opiniâtre même, mais porté

' yoyCï. daatTouyrage cité 4 la note pié<>ë4ei:|ie, letxb^p. i3 et i4 du supplément au Dialogue des orateurs , de Tacite, par Fabbé Brottier , de rac^démie des Inscriptions. ' '

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jusqu'à Timpudenee * ch6E le poëte, et modifie au contraire ch^ l'orateur paf les bienséanees particulières à son art. Tous les deux rencontrèrent des obstacles : mais le premier les devait à sa bile amère et mordante , et les multipliait à mesure qu'il faisait de nouveaux pas ; et le second ne les devait qu'à la jalousie ^ et les réduisait au silence par sa propre force. Tous les deux eurent des succès. Le poète muleta des particuliers , inunola des victimes ; son influence était funeste à celui qu'il s'acharnait à ridiculiser; mais nulle ^ on presque mulle y pour le bien général. L'orateur au contraire entraîna toute la nation après lui : c'était un grand corps dont il se rendait Vâme, et dont il r^ait les mouvemens d'après le vii sentiment du bien qui l'animait. \oAà, d'après ces deux grands modèles, la différence qu'on doit remarquer entre les arts qu'ils ont cultivés. Or , cette différence est bien plus frappante dans la nouvelle comédie^ où chacun peut se soustraire au trait du poëte , qui ne peut se permettre de d&igner aucun individu., et où tout le monde se réunit pour rire d'un défaut qu'on aime à croire che2 les autnes^ et qu'on s'inquiète fort peu de

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corriger dès qu^on ijj^'a .pas lieu de craindre d'être foi*cé à en rougir pumiquement^. En général y la comédie fait rire , et ses efiets ne sont guères plus durables que cette jouissance passagère S tandis que l'éloquence pénètre Tâme , et se fait encore entendre long-temps apyès que sa voix a retenti à nos oreilles : ainsi le son d'un fort timbre vigougoureusement frappé , prolonge par des vibrations répétées, le plaisir ou FeAFroi de la première impression. Il serait à souhaiter que de pareilles réflexions déterminassent les instituteurs à diriger les talens de leurs élèves du côté de l'utile plutôt que de l'agréable. La comédie ne doit ambitionner que ce dernier avantage ; eneore le talent de saisir les ridicules , talent d'ailleurs très-x*are , est-il le seul qui puisse y prétendre.

' C'est la réflexion du sage Plutarq^é : Car , dit-il, même les poètes comiques anciennement en leurs comédies mettoient bien quelques remontrances sérieuses appartenantes au gouvernement de la chose publique ; mais pour autant qu'il y ayoit de la risée et de la gaudisserie parmy, comme une saulse de mauvais goQSt parmy de bonnes viandes, tout cela rendoit inutile et yaine leur franchise de parler , et n'en demouroit sinon la réputation de malignité et de dangereuse et mauvaise langue à ceux qui les disoient , et nul profit à. ceux qui les ëcoutoient. Tbaiti£ , Comment discerner le flatteur davec Vamjr^ traduction d'Amyot, nouvelle édition, chez Gussac , tom. Xm, pag. 326.

44a BÉTELOPPEMENT

Je ne sais d'après quelles^utorités mademoiselle Le Febvre ne craint p^t d'affirmo: , dans sa préface sur la traduction du Plutus et des JfUées d'Aristophane, m-12 , Paris, Thiery , i684 :

a que les Lacédémoniens et les autres peu{des , » jaloux de la grandeur d'Athènes , éprouvèrent » souvent qu'Aristophane seul valait une armée » aux Athéniens , et qu'il était impossible d'en » venir à bout, pendant qu'ils suivraient lescon- » seils'de ce poëte, qui avait rendu son théâtre » comme l'école de l'art militaire et de toutes » les vertus qui rendent les hommes redoutables M à leurs ennemis. » Celte femme célèhre aura oublié dans ce moment , que « les poètes , suc- » tout, comme elle le dit, sont naluréftement » fort disposés à se faire de leur mérite un dieu , » auquel ils croient que tout doit rendre hom- » mage , et qu'ils adorent eux-mêmes avec beau- » coup de dévotion, w Et n'écoutant que son enthousiasme pour Aristophane , elle aura cru sur la parole de ce poëte : « Que ses conseils len- » daient au bien , et que si les Athéniens les eus- » sent suivis , ils fussent devenus les maîtres de la

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w Grèce * ; et que les Lacedëmoniens demandéw rent qu'on leur rendît Egine ^ pour prélimi- » naire de la paix , non qu'ils se souciassent beau- M coup de ce port , mais afin de nuire à ce poëte. » Or , observe très-bien le rédacteur des Nouvelles de la république des lettres ^ : ^ un faiseur de w comédies qui en jouait quelquefois lui-même M Fun des personnages , ne nous semble pas un » bomme assez important pour être la véritable » cause des démarcbes d'une puissante répu- » blique, et des prétentions qu'elle allègue contre » les Etats voisins. Le dommage d'un petit par- » ticulier peut-il être l'objet d'une grande négo- » ciation ? Id populos curât scilicet. »

V. Quant au talent d'Aristophane, comme poëte comique , on ne peut s'en faire une idée qu'en lisant les comédies dans l'original, pourvu qu'on soit doué d'un jugement sain et d'jin goût très-sûr : mais si l'on n'est point familier avec la langue grecque, il faut s'en rapporter au P. Brumoy, le seul

* Dans l'intermède à la fin de l'acte II des AchamUns.

' Il fallait qu'Aristophane eût du bien dans Egine. Aussi Cléon l'avait-il accuse d'être Éginéte.

3 Mars 1686, pag. a47' •

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parmi nous qui ait su Tapprécier et le présenter avec impartialité , goût et finesse. Je suivrai pour la traduction de ce poëte > le moins connu de tous les grands écrivains de l'antiquité y quoiqu'il soit un des plus curieux , la méthode que j'sd cm devoir suivre dans la traduction de quelques-unes des pièces de Sophocle > que le P. &:umoy n'avait pas traduites. Voyez à ce sujet le tome FV , page 298 et 299. Je ne distinguerai les morceaux que j'emprunterai de ce littérateur , que par des guillemets f placés au conmiencement et à la fin de chacime de ces espèces de pièces de rapport. Je ne n^ligerai rien pour soutenir le ton et la manière de ce premier interprète d^Aristopbane ; je dois m'attendre à rester beaucoup au-dessous à! un modèle tel que le P. Brumoy^ je me croirai néanmoins trop heureux , si je réus^ à me rendre utile en montrant ^ à travers le masque du baladin S un honmie très-versé dans les affaires publiques 9 qui ne manquait pas d'excellentes vues politiques , dont la consulte exercée contre l'ad-

' M. Yêkhé Yatry compare Aristophane à Rabelais 9 et prétend que l'on peut dire de l'un et de l'autre autant «le bien q^t. de mal. Voyez le mémoire cité plus haut 9 p. 4^-

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ministration et les inagistrats, devient d'autant plus précieuse , qu'on peut en profiter sans avoir à souffrir, de l'al^us que l'auteur en faisait par des applications et des allusions continuelles aux personnes en place ; l'extrême distance des temps ne nous permet plus de les saisir : d'ailleurs elles ont perdu tout l'à-propos du moment, et sohtdatls l'impuissance d'affliger de nouveau les cœurs^ sensibles et les âmes honnêtes. Les traits de la méchanceté ne survivent guères à leur auteur : et c'est-là l'occasion de dire : Morte la bête y mort le venin.

D'après cela, je crois que la traduction complète des pièces d'Aristophane , ne peut man» quer d'être accueillie comme une entreprise utile, sans craindre qu'eUe porte une atteinte funeste au goût : l'instruction qu'on y puisera, sera dégagée de tous ces traits de la méchanceté, fruits de la corruption et de la licence, effacés et dégradés par le temps. La belle Vénus sortie des mains de Praxitèle pour la gloire des«habitans de Gnide, célèbre par les erreurs d'un jeune homme , et par*te prix qu'y mettait le roi Nico«

0^ M ^-.,» J7)initi7Prl h\/

CoqqIc

mède < , seraît-elle moins digne d'être^ après tant de siècles, l'admiration des connaisseurs et le modèle des artistes, pour ne pas offrir, comme dans sa fraîcheur , quelques expression^ voluptueuses et obscènes , dont la d^radation ne ferait que trop apercevoir, jusque sur le marbre même :

Des ans rîrréparable outrage ?

Athalie, act« Il , se. 5.

Non , non : le vrai beau a des formes essentielles, indépendantes de ces formes particulières propres à captiver toutes les facultés d'un homme borne et resserré dans le cercle étroit de plaisirs vrls et honteux. Mais l'homme de génie ne s'attache serieusement qu'aux premières; West tout entier à la justesse des proportions, à la noblesse des itaàis caractéristiques et à la majesté de l'ensemble. Or, il y a, dans Aristophane, des beautés d'un genre moins noble à la vérité, et en grand nombre, qui n'ont besoin ni de commentaires, ni de voile , comme plusieurs critiques se le sont fi^ré ^ : etpd'un autre côté, souvent il sacrifie wi

• Plin. Hùtor. Natur, VII, 39.

* Voy. V Armée liuéndre^ n^ a6, «nn^ 1784 y p. 4*

dieu Ris, conformément au vœu de Lycurgue, qui voulait « qu'on louât les choses honnêtes, ou M blâmât ]es déshoi^nestes par manière de jeu , et M avec risc'e , laquelle nëantmoins emportât tous- » jours quand et elle un doulx admonestement » et une correction en passant '. » On doit donc savoir grc à M. Poinsinet de Sivry d'avoir tente le premier une traduction française du théâtre complet d'Aristophane ^ , puisque , si la comédie peut être utile, c'est sans contredit celle de ce poëte 4cs grâces. Un mauvais essai en ce genre a même toujours on avantage incontestable : il excite la curiosité, arme la critique , et procure l'ardeur et lès lumières nécessaires pour découvrir les beautés qui nous sont cachées dans un pays inconnu. C'est l'inverse d'un bon ouvrage, qui ne manque jamais de faire pulbiler mille imitations ridicules.

* Vie de Lycurgue, t. I, p. aa3, OEuf. de Pluiarque.

Théâtre cT Aristophane , traduit en français , partie en ver» , {>artie en prose, avec les fragmens de Ménandre et de Philémon » par M. Poinsinet de Siyry, Paris, 1784.

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