‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 111 sur 112 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Strepsiade accourt en criant au meurtre , et implorant du secours contre son fils qui le maltraite cruellement. Le fils le suit , et soutient de sang froid quHl a bien fait de battre son père. Il montre qu'il a parfaitement retenu et pratiqué les leçons de Tin juste : car il renouvelle cette scène, et à chaque injure , d'infâme , de parricide , etc. , que lui dit son père , .il répond tranquillement : f^ous me comblez de joie , t/ous me couvrez de roses* Il fait en un mot le philosophe ' , comme

> Plutarque, Traité de f éducation dei Enfans, traduction d'Amyot , dit : a Ne te courroucer du .tout point , c'est bien une » vertu singulière : mais il n'y a que ceux qui sont parfaitement » sages qui le puissent du tout faire, comme estoit Socrate, » lequel ayant esté fort outragé ptft un jeune hoimne insolent et » téméraire, jnsques à lui donner des coups de pied, et voyant » que ceux qui se tronvoient lort autour de luy s'en courrouçoient » amèrement, et en perdoient patience, et vonloient courir après : » Comment, leur dit-il , ji un asne m'avoit donné un coup de i> pied , voudriez-vous que je luy en redonnasse un autre ? Tou- )» tefois il n*en jj^moura pas impuni ; car tout le monde lui re- » procha tant ceste insolence , et Tappela-t-on si souvent et » tant, le regibbeur et donneur de coups de pied, que finablement

Un juste l'avait fait à l'égard de son rival qui loutrageait. Phidippide fait plus avec son air tranquille et socratique; car, en prenant le chœur à témoin , il prétend prouver en forme à son pèré^ quelque moyen qu'il choisisse des deux que Socrate enseigne, que c'est avec justice qu'il l'a frappé.

Le père raconte la cause de la querelle. C'est que Phidippide, au lieu de chanter à table, comme on l'en priait, quelques vers de Simonide, a traité cet usage de ridicule » , et Simonide de méchant poëte ; que de plus il a eu l'insolence de préférer Euripide à Eschyle , cet Euripide qui a

» il s'en pendit et étrangla lui-mesme de regret. Et quand Aris-^ » tophaue feist jouer la comédie qu'on appelle Nuées,, en laquelle » fi respand sur Socrate toutes les sortes et manières d'injures » qu'il est possible , comme quelqu'un des assistans à l'heure » qu'on le farçoit et gaudissoit ainsi , lui demanda : Ne te cour- » rouces-tu point , Socrate , de te voir ainsi publiquement bla- » sonner ? Non certainement , répondit^il , car il m'est adyis , <c que je suis en ce théâtre ne plus ne moins qu'en un grand fes- » tin , où Ton se gaudit joyeusement de moi. s>

' Ce mot est dit contre Euripide , qui , dans sa Méâée , fait dire à la confidente de cette princesse , que la musique devrait être interdite des festins , où la joie est assez naturelle , sans chercher à la ranimer. A l'égard du vieux Simonide, on le traite ici comme le Pibrac des Athéniens , et apparemment les gens à la mode trouvaient que Simonide n'y devait plus être. Il était pourtant un des plus grands poètes , et toujours estimé des gens du boR goût.

4lO LES NtJÉES^

ose parler d'incestes ' dans ses tragédies. Slrepsiade avoue qu'il n'a pu y tenir. La dispute s'est échauffée ; des paroles on est venu aux coups , et c*est le fils qui a frappé son père. Celui-ci , au récit de cette insolence , fait de nouveaux reproches à Phidippide , en lui rappelant en détail tous les soins qu'il a eus de son enfance : morceau comique pour parodier ce que dit Phénix à Achille au neuvième livre de V Iliade , ou plutôt ce que dit Eui*ipide dans quelques-unes de ses tragédies , à l'imitation de cet endroit d'Homère.

«Je m'imagine y dit le chœur, que nos petits- » maîtres sont dans l'impatience de savoir ce que » va dire ce jeune homme, afin de s'en autoriser. » Il prend en effet la parole. « Quel plaisir, ditril, » d'apprendre des nouveautés et d'être en état de » se moquer des lois! quand je n'étais occupé que M de chevaux , je ne pouvais pas dire trois mots » sans broncher ; mais à présent que mon père M m'a guéri de cette manie et m'a rendu philo- » sophe , je suis sûr de lui prouver à lui-mâpie M qu'un fils a droit de battre son père. >*

Les raisons du jeune homme sont ajustées au théâtre, comme l'on peut croire, afin de faire tomber tout l'odieux de cette pernicieuse doc-

I II entend les mariages de frère et de sœur de même mère. Otiofi^TfiÎM ttdV>f ^v. Car les frères et sœurs de même père et de différentes mères pouyaient s'épouser, d'après les lois de Solon^

COMÉDIE. 4ll

trine sur celle de Socrate , comme s'il enseignait ces belles choses. Phidippide dit, par exemple, qu'un père bat son fils parce qu'il l'aime. Or, un fils ne doit-il pas aimer son père et lui prouver son amour? Il ajoute que les vieillards sont doublement enfans, et qu'ils méritent d'autant plus d'être châties , que leurs fautes sont plus considérables ; qu'en vain on allègue les lois; que celui qui les a portées était homme; qu'il a persuadé aux autres de les admettre ; que tout homme raisonnable a les mêmes droits que le législateur, et pareils raisonnemens , tous inaaginés pour faire haïr Socrate et ses sectateurs* Le père allègue vainement Jupiter et les dieux. Phidippide lui réplique : « Eh! c'est de vous-même que j'ai ap- M pris qu'il ne faut reconnaître d'autres dieux » que les tourbillons et. les Nuées. » Le père , dés^péré de voir l'esprit de son fils entièrement gâté et incorrigible, veut s'en prendre aux Nuées. Elles lui répondent que c'est sa faute , puisque c'est de lui-mêfne qu'il s'est porté à faire des injustices criantes , et à ne pas payer ses créanciers.

STRBPSIADE.

Eh ! que ne m'avertissiez- vous? pourquoi trompiez-vous un homme simple tel que moi ?

LE CHOBUR.

Nous en usons ainsi avec tes pareils , quand ils

4l2 ' XiES KUÉBS^ *

s*aveuglent jusqu'à devenir injustes et scélérats. Nous les plongeons^ dans Tinfortune, afin de leur apprendre, par une triste expérience, à craindre lesdiei|x '.

Voilà Strepsiade puni par la cause j Toccasion , et les complices de son injustice, c'est-à-dire par son fils , les Nuées et le commerce avec Socrate. Dans la douleur où il est plongé , il se repent d'avoir abandonné les dieux pour suivre une dangereuse philosophie. Il demande grâce à Mercure ; et feignant d'en être inspiré, il appelle ses gens , fait apporter des échelles , des haches et des torches , monte sur le toit de l'école de Socrate , et y fait appli(}uer le fer et le feu. Socrate et Chœréphon , avec une suite de philosophes , en sortent tout enfumés et tout désolés. Strepsiade les congédie d'un air comique : les Nuées se retirent , et le spectacle finit brusquement pour ne pas donner lieu aux spectateurs d'examiner de trop près le peu de vraisemblance qu'il y a dans cet incendie théâtral.

' Mot remarquable pour faire voir qu'Aristophane n'était pas un atliëe déclaré , comme quelques-uns Font prétendu. Athènes ne l'aurait pas souffert.

rm DU-XIl' VOLUME.

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