ACTE IV
Strepsiadb fort inquiet rode autour de l'école, en comptant les derniers jours du mois à la manière des Grecs», «cinq, quatre, trois, deux, » de la troisième dixaine du mois; » et il sent approcher le jour redouté , à savoir le dernier du mois, appelé aussi la vieille et la nouvelle lune. C'était le jour marqué pour le paiement des intérêts. Le sujet de son inquiétude ] c'est que tous ses créanciers consignent de l'argent chez les juges
^ En rétrogradant : ainsi comptaient-ils les dix derniers jours du mois. Cela signifie , le 26 , le 27, le 28 , le 29 juillet. Scaliger dit que les anciens to'ayaient d'abord que trois principaux npmbres , £v un, cM? deux, Tfiiee trois; et qu'ensuite ils disaient : puis un autre encore , x' i^teprj , d'où yient , quatre : qu'au-delà ils disaient xoci h xr et un de plus , quinque , cinq. Le reste jusqu'à dix, yint peu à peu.
XII , a6
4o2 LES irUÉES,
pour les frais des poursuites , et menacent de loruiner, s'il ne les paye promptement. Que faire? car de payer il n'en est pas question. «J'ai beau, » dit-il , leur faire des propositions raisonnables, » et leur dire : écoutez. Des trois sommes que je » vous dois > ne prenez pas Tune , donnez du M temps pour Vautre , et quittez-moi de la troi- » sième '. Loin de se payer de cela , ils me trai- » tenl de fripon , et me menacent de me traîner » au barf eau. A la bonne heure : que m'importe » après tout , pourvu que Phidippide soit devenu n beau parleur? Voyons où il en est : heurtons. » Socrate se montre, et après avoir reçu un présent du bourgeois (c'est un sac de farine) , il lui apprend que son fils en sait déjà assez pour donner un soufflet au bon droit, at pour nier une dette, eût-elle étç contractée devant mille témoins. Cette nouvelle fait "trioqipher le vieillard , qui se moque par avance de ses créanciers , en leur opposant un élève de Socrate. Phidippide paraît , et son père l'embrasse avec transport. «Viens, mon fils, viens » que je t'embrasse. A ta pâleur, je jure que tu » sais contredire et nier hardiment; qu'en un >j mot tu entends le fin de la chicane la plus » déliée, et que tu excelles dans les manières de » ton pays. Que dis-tu là va, je n'en doute
I II paratt faire allusion au partage du lion dans la fable d'Ésope.
GOHIÊDIE. 4o3
w point. Tu m'as 1 air de faire croire aux gens » qu'ils ont tort quand ils ont raison^' et de le » leur soutenir en face. Oui , tu as maintenant » la mine d'un bon et franc Athénien. Aussi , » puisque tu m'as perdu, est-ce à toi de me » sauver.»
PHIDIPPIDE
D'où vient donc cette crainte que vous témoignez?
STREPSIÂDE.
Eh! eh! je l'avoue : je crains un peu cette vieille et nouvelle lune.
PHIDIPPIDE
Beau sujet d'inquiétude! Vieille et nouvelle ! cela peut-il être ?
STREPSIiDE.
Il faut bien que cela soit : car mes créanciers me^ nacent de m'attaquer ce jour-là en justice , et de consigner
PHIDIPPIDE
Laissez-les faire. Ils perdront leurs consignations ; car il n'est pas possible qu'un jour en soit deux.
STREPSIADE
domment?
PHIDIPPIDE
Gomment? une femme peut-elle être jeune et vieille en même temps?
4o4 J^KS NUÉES ^'
STREPSiADfi.
Mais nos créanciers allèguent la loi.
PHIDIPPIDE
Ils ne prennent pas l'esprit de la loi.
STREPSIÂDE.
Quel est-il?
PHIDIPPIDE
Ma foi ! Solon aimait le peuple ".
STREPSIADE
Cela ne fait rien à la vieille et la nouvelle lune.
Phidippide soutient qu'il y avait deux diffërens jours marques par les lois de Sojon , à savoir : i"^ le dernier jour du mois ou de la vieille lune , afin que le débiteur pût comparaître et éviter les frais de la consignation ; 2^ le lendemain ou le jour de la nouvelle lune 2, auquel le procès se faisait en forme contre les débiteurs négligens.
STREPSIÂDE.
Pourquoi donc les magistrats , sans attendre le
> Trait indirect et malin ( à ce que je crois ) contre Selon et la démocratie qu'il avait introduite. Il fallait qu'Aristophane fut un peu aristocratique : car il feint dans les Oiseaux qu'on le lui reproche.
"> Le premier jour du mois s'appelait chez les Grecs nèomdnU, nouvelle lune ou un nouveau mois. Ils ne connaissaient point les calendes ; d*où vient le proverbe , aux calendes gncgues.
COMÉDIE. /4o5
plumier jour du moi» , œmmencent-iJs le procès dès le trentième du précèdent , en rçcevant ies
consignations?
PHIDIPPIDE
C'est qu'ils font comme les raaîtres-d'hôtel , qui goûtent aux plats avant que de les servir.
STREPSIÀDE 5 brusquement.
Holà! vous, messieurs les spectateurs, pourquoi vous tenez-vous là comme des dupes , tandis que mon fils et moi faisons nos affaires à vos dépens? etc.
Ce trait est vif, et l'on ne saurait imaginer une insulte plus à bout portant, si l'on peut parler ainsi ; mais les Athéniens riaient de tout , et d'euxmêmes les premiers. Il ne manquait plus à Strepsiade que d'éprouver par les effets la science que lui vient d'apprendre son fils. L'occasion s'en présente ; car à peine a-t-il fait rentrer Phidippide chez lui pour le régaler , qu'il est arrêté lui-même par l'usurier Pasias , à qui il devait douze mines avec les intérêts. Cet usurier est accompagné d'un témoin. Il demande son argent, tout prêt à consigner au jour de la vieille et de la nouvelle lune , c'est-à-dire au trentième; mais Strepsiade se moque de lui , et, faisant usage de ce qu'il a appris, il prend les gens à témoin qu'on l'appelle en juiitice en deux jours différens, l'un de la vieille etJ'autre
4o6 LE9 miÉES;
de la nouvelle lune : il convient q[u'à la vérité il avcit juré par Jupiter de rendre la somme ; mais que depuis on Ta instruit qu'il n'y avait point de Jupiter. Jl fait à Pasias la même question de grammaire que lui avait faite Socrate. Pasias ne répondant pas à la façon de Socrate , Strepsiade le met dehors , et se rit de ses menaces , assurant que, quand il a été assez bêle pour promettre de payer, son fils ne savait point encore la philosophie.
Pasias est suivi d'Amunias, autre créancier, qui , après avoir fait , au sujet d'un chariot brisé , des lamentations que Strepsiade compare malignement à celles des dieux dans une tragédie de Garcinus , prétend être payé du principal et des intérêts. Le bourgeois se tire de ce nouvel embarras par de nouvelles gambades ; il traite le créancier de fou, et pour lui montrer qu'il n'est qu*une bête : «Que pensez- vous, dit-il, de la pluie? » est-ce de l'eau céleste , ou attirée par le soleil? » — Je ne sais, ni ne m'en soucie , répond le créan- » — cier. Vous ne méritez donc pas d'être paye , » reprend l'autre. »
Composons : si vous n'avez pas la somme entière^ payez au moins l'intérêt.
STREPSIADE
L'intérêt! Quelle bête est cela?
GO¥ÉPI£. 4of
AMUIflÀS.
C'est le produit de l'argent ; ne croît-il pasi^par jours et par mois?
STREPSIÂDE.
Vous parlez d'or ; mais répondez un peu à une petite question que je vais vous faire : croyez-vous que la mer soit plus grande aujourd'hui qu'autrefois?
▲MUITIÂS»
Non : que fait cela?
STREPSIÂDE.
Comment , scélérat , tu conviens que la mer ne croît pas malgré le concours des fleuves, et tu veux que ton argent croisse d'une manière sî exorbitante ? Veux-tu te retirer? qu'on m'apporte un bâton ^* (Il le chasse aussi-bien que le témoin qui raccompagnait ^ suivant V usage j et il rentrer chez lui*)
Pour préparer le dénouement, le chœur déteste, de pareilles friponneries , et l'art qui leur a donné lieu. Il en prédit la punition à l'égard de Strep-r siade et des philosophes ; car Aristophane y. après avoir représenté tant d'impiétés et de crimes, ne pouvait se dispenser de ménager un retour qur corrigeât ces fâcheuses impressions , et c'est ce:
' Grec : Un aiguillon.
4o8 LES NUISES,
qu'il fsM avec beaucoup d'ai% dans le cinquième.