EXAMEN
DES ACHARNIENS.
J*Ai déjà eu roccasion de remarquer, d'après *M. Fabbé Vatry, que les poêles de la vieille comédie ne prirent point leurs sujets dans la vie ordinaire des hommes , et qu'ils cherehèrent à surprendre leurs spectateurs par la nouveauté et par la bizarrerie de leurs fictions. Les Acharniens viennent singulièrement à Tappui de cette proposition. Aristophane y suppose qu'un simple bourgeois fait seul un traité particulier avec les ennemis , qui mettent tout à feu et à sang , et qui ravagent toute» les campagnes. Il suppose , en outre y qu'en vertu de ce traité , ce bourgeois jouit de tous les avantages du commei'ce, vit dans l'abondance de toutes choses, et n'est uniquement occupé que de plaisirs et de festins , tandis que ses concitoyens sont en proie à toutes les horreurs de la guerre et réduits aux privations de tous les genres. Voilà certainement une fiction très-absurde en elle-même : on conviendra cependant que Finvraisemblance de cette suj^sition ne
nuit nullement au plaisir que peut causer la
pièce ^ et à l'intérêt qu'elle inspire. Il ne s'agit
dans cette comédie que de faire contraster les
avantages de la paix avec les malheurs de la guerre.
Ce but une fois bien connu, bien détermina, et
tout s y rapportant^ peu importe, à bien des
égards^ que la supposition qui amène les détails
nécessaires pour parvenir à cette fin , soit vrai*
semblable ou non. U y a mieux ; c'est que plus
il est invraisemblable qu'un seul particulier soit
ea paix , tandis que tous ses compatriotes sont en
guerre^ plus le contraste des avantages de la paix
est frappant, quand un seul en jouit, en profite,
les goûte et les fait valmr au milieu d'une foule
de parens, d'amis et de concitoyens acharnés à
ne respirer que meurtre et carnage , et à vouloir
se venger de voisins inquiétans. C'est précisément
ce gui donne lieu aux situations et aux scènes
comiques dont cette pièce est remplie. Le poète
s'est d'ailleurs astreint aux trois unités de temps,
de lieu et d'action.
Rien de plus simple que l'action des Acharniens; et le dialogue y est si naturel, les scènes y sont si bien liées les unes aux autres, les événeméns y viennent si heureusement les uns à cause des autres , et jamais les uns après les autres , que l'action de celte pièce , quoiqu'on n'ait à y démêler aucune intrigue, a tout le mou-
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vement nécessaire pour intéresser depuis le commencement jus(ju*à la fin, pour faire désirer, dès les premières scènes, de voir Tissue des vues pacifiques de Dicaeopolis combattues par l'intérêt de quelques particuliers, et par l'acharnement de tout un peuple. Le grand art d'Aristophane, est de savoir intéresser dans les sujets les plus simples , les plus dénués d'accessoires : voilà ce qui a dû lui concilier l'approbation des Athéniens, et les disposer favorablement pour tout ce qui viendrait d'un poëte qui , dans une des premières pièces de son début , montrait un talent aussi fécond et d^aussi grandes ressources.
Car enfin, il parvient dans les ^cAar/i/e/z^ à faire sentir les avantages de la paix sur la guerre, et à soutenir, pendant plus d'une heure, l'attention des spectateurs sur ce même sujet, sans en sortir, et sans y mêler aucun incident étranger , et néanmoins sans cesser d'amuser , d'intéresser , d'attacher et de piquer la curiosité par une gradation sensible, et dont l'on sent les progrès à mesure que les scènes se développent et que l'on approche du dénouement. C'est à ce terme, où aboutit toute action, où tout intérêt cesse, que le plaisir causé par cette comédie est parfait : parc^ qu'alors on y voit les personnages dans des situations tout-à-fait diflFérentes de celles où ils s'étaient trouvés d'abord au commencement de l'ac-
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lion j ce qui doit toujours être Tefiet d'un heureux dénouement. Ce Lamachus , si fanfaron dans les premières scènes , qui parait disposé à braver tous les périls^ qui court au-devant du danger^ qui appelle la guerre et le carnage^ qui est sourd en un mot à toute proposition de paix^ ne reparaît à la fin de la pièce que pour gémir sur sa malheureuse destinée, sur ses souffrances aiguës , sur sa gloire éclipvsée dans une seule rencontre, et principalement sur ce qu'il s'est a^ttiré^ par sa conduite^ les railleries, les sarcasmes et les lazzis deDicaeopolis. Celui-ci au contraire est dans l'abondance et la prospérité^ à l'aide du traité de paix qu'il a fait pour lui seul, à l'exclusion de tous ces jeunes ambitieux , dont l'influence ne se faisait que trop sentir dans l'assemblée souveraine , qui se prétait à la guerre contre son propre avantage. On ne peut d'après cela disconvenir que le dénouement des Acharniens n'offre un contraste très-plaisant. C'est Lamachus forcé de s'arracher aux plaisirs pour s'en aller à la rencontre des ennemis , qui, en revient tout froissé et tout morfondu : c'est d'un autre côté DicaeopoUs , qui , admis à la célébration des congés j où le plus hardi buveur obtenait solennellement un prix, sort victorieux de cette lutte d'ivrognerie et revient accompagné par les fanfares et les cris de Joie. Les souffrances et les l^umiliations du premier
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sont le prix de* son obstination à vouloir la gueure : les plaisirs du second sont la récompense de ses vues pacifiques.
Quant à l'unité de lieu , Aristophane ne s'y est pas moins astreint qu'à l'unité de temps et d'ac* tion : et il faut remarquer ici que les Grecs, par la nature même de leur action^ étaient fixés à un même lieu : mais , comme leur scène était immuable^ ils la plaçaient dans un espace indéterminé et vague, dans une place publique, dans un grand chemin , un camp , etc.^ qui , renfermant d'autres lieux, tels que des champs, des tentes, des maisons^ des bois, etc., les affranchissait de la contrainte que leur occasionnait l'immobilité de leur scène. Ainsi Aristophane fixe la scène des Acharniens au milieu du Pnyx, place immense, où tous les citoyens d'Athènes pouvaient se rassembler pour délibérer sur \es affaires d'Etat. Ainsi , sans aller contre l'unité de lieu, ce poëte a pu faire dire à Dicœopolis : «Pour » moi , libre de soucis, loin des armes, je vais^ » dans le foijd de ma campagne, célébrer les bac- >j chanales. » Il a pu même le représenter célébrant cette bacchanale champêtre auprès de sa chaumière, sans blesser aucunement la loi de l'unité de lieu. Nous avons adouci la rigueur de cette loi parmi nous : nous ne sommes point obligés de recourir à cette extension indéterminée de
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lieu , parce que nous pouvons transporter notre $cène à notre gré , la changer autant que nous voulons, et aucun auteur ne se refuse à ces changemens qui ôtent les plus fortes entraves qu'on puisse rencontrer dans le tissu d'une pièce ^ qui réveillent l'attention du spectateur ♦ et qui le flattent agréablement. Ces changemens de scènes sont cependant soumis à une loi : c'est qu'il faut qu'on puisse avec quelque vraisemblance^ supposer que l'auteur a pu franchir l'espace d'un lieu à un autre, en profitant des entre actes , pour varier ainsi le lieu de la scène «ur nos théâtres. Les anciens n'avaient pas cette ressource des entre actes; leur scène était toujours occupée , soit par les acteurs , soit par le chœur : aussi ne connaîton pas chez eux- la division en actes , qui oflFre de grands avantages à l'auteur , comme nous venons de Je {aÀTe voir, mais qui souvent lui devient funeste : souvent il s'endort dans cet endroit de repos et de station , et ne se remontre sur la scène qu'avec toute la pesanteur, tout l'eçigourdissement d'un réveil pénible. La nécessité où étaient les anciens d'ourdir le tissu de leurs pièces, sans les laisser perdre de vue un instant et sans donner le moindre relâche à l'attention, les empêchait d'un autre côté de se laisser aller à la moindre négligence , et d'avoir de ces disparates choquantes qui se remarquent souvent dans nos^
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compositions modernes entre un acte et le suivant ^ dont Tun est quelquefois autant sifflé que 1 autre est applaudi.
Le style d'Aristophane brille , dans les Acharniens y comme dans toutes ses autres pièces , par le choix ^ Télégance et la facilite de l'expression , par la concision , et surtout par ce charme séducteur delliarmonie qui devait principalement captiver ces Athéniens sensibles^ légers, frivoles, toujours moins occupés de consulter la raison, que le goût et le plaisir du moment. Le grand Rousseau , qui ne s'est point exercé dans le genre comique, sans succès, peut fort bien être comparé, quant au style, au premier comique des Grecs : l'un et l'autre savent donner aux vers ce tour heureux, qui paraît autant fait pour les mots que pour les pensées : l'un etTautre manient avec une finesse merveilleuse, l'ironie et le ridicule : tous les deux ont un tact exquis pour choisir^ inventer même les expressions qui conviennent aux idées qu'ils veulent rendre, avec ce degré d'originalité qui leur est propre. Notre poète français est d'ailleurs moins concis, moins animé, moins rapide ( je ne parle ici que du style de se« comédies) ; mais il mérite , sous le point de vue sous lequel je le fais envisager, d'être mis en parallèle avec Aristophane : et il est essentiel qu'il soit lu et relu par les jeunes poètes qui veulent
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courir avec distinction la carrière du théâtre comique. Ces deux poètes n'avaient pas moins de goût Tun que l'autre pour la liberté, la licence et l'obscénité de l'expression. Les bienséances ont néanmoins été plus respectées par Rousseau.
Voyez comme il fait proposer par Eutrapel aux avocats Cigale et Galandrin dans VBjrpocondre » , une question de cause dirimante de mariage :