‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 59 sur 112 · Acte V , scène III · texte numérisé non relu

Acte V , scène III

l58 EXAMEN

cynisme perêonnel dont on l'accuse ; ne doit-on pas plutôt chercher la cause et les modèles de sa licence , dans les mceurs , les usages et la religion de son siècle? Quelle espèce de ménagement en effet pouvait-on employer sur un théâtre où l'on ^tait accoutumé de voir des satyres , des danseurs , des joueurs ou joueuses d'instrumens , nus , dans les attitudes les plus indécentes , et souvent avec des masques qui ne faisaient qu'ajouter à la turpitude de leur jeu ' ? Dans un pays où une Phryné, au rapport d'Athénée (lih. XIII) , paraissait mériter quelqu'éloge de pe qu'elle ne se montrait jamais comme les autres femmes dans les bains publics, quoique dans les jours de fêles consacrés au dieu Neptune, elle se rendît sur les bords de la mer pour entrer dans l'eau aux yeux de toute la Grèce , après avoir déposé ses vètemens et dé-

' Voyez la description des principales pierres gravées du cabinet de S. A. S. monseigneur le duc d'Orléans, premier prince du sang , par MM. les abbés de la Gbaud et le Blond, Paris, 1780 et 1784. Ces figures indécentes s'y présentent en foule, ainsi que dans le traité de Philippe de Stosch , intitulé : Gemmœ antiquœ cœlatœ scalptorum nominibus instgnitœ , etc. Amstelodami , apud Bernardum Picartum, 1724? in-folio. La LXXIX* figure qui se voit dans la dissertation de François Ficoroni , de Larvis scenicis et figuriscomicis , etc. Romae, 1750, typis Antonii de Rubeis , représente un vieillard nu , vultu quasi Silvestri , et capillis admodum brevibus , enormique fascino 5 il est assis sur un morceau d'étoffe, laisse voir en chantant quatre dents saillantes , et s'accompagne lui-même sur sa lyre.

DES ACH AKTf lETf S . 1 69

i3!Oué ses beaux cheveux? En un mot, chez un peuple léger, inconséquent, superstitieux, ou plutôt impie , au point de déïtier la turpitude même et tout ce qu'elle avait de plus grossier » ? Car à quels excès ;j à quelis crimes les Athéniens ne se hvrèrent-ils pas dans la célébration des Diony* siaques? Un peuple ainsi abandonné à ses goûts pervers, sous la sanctioii des lois et de la religion , pouvait-il exiger de la décence de ceux qui l'amusaient sur le théâtre , devait-il même la permettre? La corruption était telle que, sappant les fondemens de la piété et des lois , elle devait entraîner la perte de l'Etat. Les Romains, plus occupés d'un bonheur solide et durable , que d'une liberté illimitée et sans frein, proscrivirent les bacchanales dans toute l'Italie. U faut lire dans Tite-Live les motifs qui donnèrent lieu à cet arrêt de proscription : «c Ex quo (dit » ce prince des historiens latins) in promiscuo » sacra sint , et permisti viri fœminis , et noctis ^ liceatia accesserit : nihil ibi facinoris, nihil

» Voyez la page 62 de ce volume. La fête en Phonneur du Phallus chez les Grecs, se célébrait à rimitatLon des fétcs que les Égyptiens appelaient Pamyliens. {Voyez le traite d'Isis et d^Osiris de Plutarque, tome XVII , p. 3o2. ) Hérodote donne fort au long Torigine de ce culte , et les cérémonies qui lui étaient propres , dans son livre II. La gravité de Thistoire ne Ta pas empêché 4'entrer dans des détails qu*on est encore • trop heureux de ne jpas retrouver dans Aristophane.

l6o EXAMEN

» flagitii praetermissum : plura virorum inter sese, n quàm faeminarum esse stupra* Si qui minus pa- » tientes dedecoris sint et pigriores ad facinus^ » JMTO victimis immolari nihil nefas ducere. Hanc » summam inter eos religionem esse : viros yelut » mente capta cum jactatione &natica coqporis » yaticinari : matronas baccharum habitu^ cri- » nibus passis cum ardentibus facibus , decurrere *) ad Tyberim ^ demissasque in aquam Êices ^ quia » yiyum sulphur cum calce insit y intégra flamma » efferre. Raptos a diis homines dici y quos ma- » cbinae illigatos ex conspectu in abditos specus » abripiant : eos esse , qui aut conjurare , aut >' sociari facinoribus^ aut stuprum pati noluerint. » Multitudinem ingentem y alterum jam propé » populum esse : in his nobiles quosdam viros » fœminasque : biennio proximo institutum esse^ » ne quis major xx annis initiaretur : captari aetates » et erroris et stupri patientes » » Voilà quelles étaient ces bacchanales si dignes de la proscription d'un peuple sage. L'e'poque où on les celé?» brait à Athènes avec le plus de zèle, ëtait donc le règne de la licence^ de la dissolution et de l'oubli des lois? Tout auteur^ comique surtout^

» Titi-Lir. Histor. Ub. XXXIX , pag. 749. C. in-Jbtio. Francoforti ad Mcenum^ 1678. La harangue que Posthumius eut occasion de prononcer à ce sujet est pleine de force et d'ënergie, et de détails intéressans.

DES AGHARDlENSi. l6l

même avec le dessein de ramener à Tordre par de bons conseils, celte liberté efirénée, pouvaitil s'empêcher de prendre le langage du moment et de souiller souvent son style dans la fange de ces voluptés grossières et révoltantes , qui seules étaient capables de charmer des âmes avilies et blasées par l'excès et l'abus de la liberté?

Mais Aristophane , en prostituant ainsi ses talens , a-t-il atteint le but qu'il se proposait? a-t-il fait goûter la nécessité de la paix? en sortant des AcharnienSy le peuple d'Athènes n'a-t-il plus voulu entendre parler de guerre? n'a-t-il plus été la dupe et la victime des projets ambitieux de quelques jeunes gens qui savaient gouverner la multitude au gré de leurs passions?

Une Qomédie^ comme je l'ai déjà obsei-vé plus haut, est bien loin de pouvoir produire de pareilles révolutions sur des citoyens légei-s, inconstans, qui cherchaient plutôt à rire de leurs sottises qu'à s'en corriger. Il fallait au contraire les forcer à réfléchir , leur tenir les yeut: fixéà sur le tableau effrayant des maux qui les menaçaient ^ les faire trembler pour eux et pour leurs enfans , frapper enfin ces têtes frivoles et inconsidérées avec la foudre d*une éloquence impétueuse. C'est avec ces moyens que notre inimitable fabuliste nous représente le paysan du Da- XII 11

162 BXÂ.1IE5

nube < au milieu du sënat romain. Il s'esl bien gardé d'y introduire un bourgeois tel que Dicseo*polk f awc tous les défauts de sa condition , un ^ vil bouffon. Aussi Lamackus est-il le seul qui pn>-

fite des plaisanteries d'Aristophane , parce que la comédie ne produit guère d'efiiets que sur des particuliers^ tandis que l'éloquence du paysan (Ju Danube fit tout changer conformément à ses désirs et aux besoins de ses compatriotes, qu'il sut exposer avec énergie :

On le créa patrice; et ce fat la vengeance

Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisil

D'autres préteurs ; et par écrit Le sénat demanda ce qa*ai^it dit cet lionmie. Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas long-temps à Rome

Cette ébquenoe entreienir.

M. de Fontenelle a laissé des observations sur les comédies d'Aristophane : elles se trouvent dans le neuvième volume de la collection de ses œuvres (in-12 , chez les libraires associés , Paris^ 1766 ). Le jugement qu'il y porte des comédies d'Aristopjiane^ remarque très-bien M. Brunck *, n'est pasà beaucoup près irréprochable. 11 nepai^aît pas

> Fables choisies, XI , 7.

^ Tome II de son édition d'Aristophane , dans les notes, page i3i.

BtS ACHARNIENS. l63

ayoir assez cobxiu l'hiâtoire et la laugue des Grecs, pour qu'il ail pu saisir au juste le but des comédies d'Aristophane^ VaUusîou qui y règne d'un bout à l'autre , le jeu de la scène ^ et le mot pour rire de quantité de plaisanteries ; d'ailleurs, il prononce presque toujours d'après les mœurs et les usages de son siècle # Quoiqu'il dise que les Achamiens ne lui plaisent point trop, ce qui prouve qu'il n'a jamais par&itement entendu cette pièce en grec, il convient cependant du boa comique qui se trouve dans l'opposition des préparati& que fait Lamachus pour s'armer, et de ceux que fait Dicaeopolis pour un repas : ce C'est » eneope un endroit fort pliant, ajoute- t-il , que » cdui où ce Dicaeopolis, qui veut haranguer le » peuple , va prier Euripide de lui prêter les » haillons dont il avaithabilléTëlèphe, afin que w Ja harangue fît plus d'effet. Euripide , à qui on » demande l'une après l'autre toutes les pièces » de l'équipage d'un gueux, se plaint qu'on lui ôte » toute une tragédie. » M. de Fontenelle finit ainsi son examen des Àcharniens : « Je n'aime » point toute la foire de Dicaeopolis, ni' les filles » du marchand de Mcgare dégénérées en truies » et vendues pour telles , à moins qu'il n'y ait à » cela quelques mystères que je n*entends pas.» Le grand mystère est dans les horreurs de la guerre *qui force souvent à de plus grands excès.

l64 EXAMEN DES AGHARNIENS.

A quoi des assiëgcâris n'ont-ils pas ëtë réduits pendant un long siège? Ce grand mystère est encore dans la chose même que vendait le Mégarien. Mais cette chose n'est connue que de ceux qui savent la vraie signification du mot

Je dois prévenir mes lecteurs d'une omission que j'ai faite à la page 68 v J'aurais dû faire une note au sujet de cette phrase^ (lignes 4 et 5 du deuxième alinéa) : Car notre sang se glace dès que nous la perdons de vue. rrf^n » qui est dans le grec , désigne cette espèce de révolution faite par le chœur quand il parlait^ et qui est expliquée dans la note de la page 3oo du troisième volume. Or, cette révolution était telle qu'en l'efiectuant, le chœur devait perdre quelquefois de vue Dicaeopolis.

Page 1