‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 70 sur 112 · LE VENDEUR DE BOUDINS , DÉMOSTHÈNE · texte numérisé non relu

LE VENDEUR DE BOUDINS , DÉMOSTHÈNE

DÉMOSTHÈIÏE. '

Allons, déposez d'abord tout cet attirail; ensuite adorez la terre et les dieux.

LE VElfDEUR DE BOVDIUS.

Eh ! bien^ soit : qu*est-ce que tout cela veut dire?

DÉMOSTHÈNE

O l'heureux , le riche personnage ! ô vous, qui n'êtes rien aujourd'hui , et demain serez tout ! ô libérateur d'Athènes la fortunée !

LE VENDEUR DB BOTTDINS

Pourquoi, mon ami, vous moquer de moi^ m'empêcher de laver mes tripes et de vendre mon boudin?

DÉMOSTHÈNE

Ignorant 9 est-il question de tripes? Voyezvous tout ce peuple nombreux?

LE TENDEtlR DE BOtlDINS.

Je le vois.

DÉMOSTHÈNE

Vous en serez le maître et l'arbitre souverain : vous disposerez à votre gré du marché , des ports et de la tribune aux harangues , vous mettrez lé sénat à vos pieds ; vous révoquerez , maltraiterez , emprisonnerez même les généraux d'armée, et vous ferez du Prytanée un lieu de débauche .

LE VENDEUR DE BOUDINS

Moi ! dites-vous?

DÉMOSTHÈNE

Vous-même, et ce n'est pas encore là tout.

Montez sur votre établi^ et jetez vos regards sur toutes ces îles d'alentour.

L£ VENDEUR DE BOUDINS

Je regarde.

DÉMOSTHÈNE

Que voyez -vous? des ports et des vaisseaux nombreux?

LE VENDEUR DE BOUDINS

Oui.

2t8 les chevaliers,

DÉMOSTHÈNE

Comment ne seriez-vous pas heureux? Tournez maintenant l'œil droit du côté de la Carie, et l'autre du côté de la Chalcédoine.

LE TENDEUR DE BOUDINS

Je serai donc heureux si je parviens à loucher?

DÉHOSTHÈNE.

Ce n'est pas cela : vous le serez , parce que vous pourrez vendre tout ce que vous voyez ; car vous deviendrez un très-grand personnage, comme l'annonce l'oracle.

LE VENDEUR DE BOUDINS

Mais, dites -moi : comment donc , moi, simple houdinier, deviendrai- je homme de conséquence ?

* DÉMOSTHÈNE

Bon ! c'est à cause de cela même que voua deviendrez un grand homme. Vous êtes grossier, . méchant , de la lie du peuple ; c'est tout ce qu'il faut.

Je ne puis me croire dans le cas de parvenir si haut.

DÉMOSTHÈNE

O ciel ! Pourquoi présumer que vous êtes hors d'état de parvenir ? vous me paraissez ruminer

eOMÉDIE. 219

qxielque bonne idée ; tiendriez-vous à des parens honnêtes et bien élevés?

LE VEIÏDEtlR DE BOtlDIlfS.

Je sors de tout ce qu'il y a de pis.

DÉMOSTHÈNE

Mortel fortuné ! comme la nature a pourvu dans vous aux qualités nécessaires pour gouverper rÉtat!

LE VElîDEtJR DE BOtlDINS.

Mais , mon cher , toute mon éducation se borne à savoir lire ; et encore , je lis assez mal.

DÉMOSTHÈNE

C'est trop encore de savoir même mal lire. Le gouvernement de la république ne doit plus être confié à des gens habiles et doués de mœurs honnêtes, mais à des rustres, à des vauriens; ainsi ne dédaignez pas ce que les dieux vous annoncent par leur oracle.

LE VElfDEUR DE BOUDINS.

Gomment s'explique donc cet oracle ?

DÉMOàTHÈNE.

Fort bien^ j'en jure. Il est renfermé dans une énigme claire et ingénieuse.

« Mais^ quand l'aigle corroyeur, avec son bec » crochu , aura saisi par la tête le serpent stu-

220 I^BS CHEVALIERS,

M pide , insatiable de sang , alors Fodieuse lie ^ » des Paphlagoniens sera détruite, et le Ciel comn Liera de gloire les vendeurs de boudins, à » moins qu'ils ne préfèrent leur pi*emier état. »

LE VENDEUR DE BOUDINS

Montrez-moi comment tout cela me regarde?

DÉMOSTBÈNE.

L'aigle corroyeur est le Paphlagonien,

LE VENDEUR DE BOUDINS

Pourquoi dites-vous que cet aigle est armé d'ua bec crochu ?

DÉMOSTBÈNE.

C'est par allusion aux doigts crochus et rapaces du Paphlagonien.

LE VENDEUR DE BOUDINS

Mais que signifie le serpent?

DÉMOSTBÈNE.

Rien de plus clair. Le serpent est fort long, le boudin l'est aussi : l'un et l'autre se remplissent de sang. Or, l'oracle prononce que l'aigle corroyeur sera vaincu par le serpent , si celui-ci ne^ se laisse pas gagner par de belles paroles.

LE VENDEUR DE BOUDINS

Voilà qui me regarde ; mais je ne puis revenir > Grec : La Baïuniire à l'ail.

de mon étoiinement , tant je me crois peu né pour gouverner.

DÉHOSTHENE.

Pauvre homme ! rien de plus facile : vous n^aurez qu'à feiire votre métier. Il r/y a qu'à user d'enveloppes , tout brouiller , attirer le peuple par des caresses de cuisine et le duper. Vous avez , outre cela , d'autres excellentes qualités pour le peuple : la voix forte, l'éloquence impudente, le génie malin et la charlatanerie du marché. Croyez-moi , vous avez tout ce qu'il faut pour le gouvernement de la république. Les oracles, même celui d'Apollon , s'accordent sur ce point. Courage , couronnez-vous de fleurs, faites une libation au dieu de la folie * , et mettez-vous en devoir d'attaquer vigoureusement le Paphlagonien.

LE VEIÏDEUR DE BOUDINS

Mais qui me prêtera main-forte? les riches le respectent, et les pauvres le craignent.

Mais il y a mille chevaliers , gens de bien , ses ennemis déclarés , qui vous seconderont. Vous aurez également l'assistance de tout ce qui, parmi les citoyens , conserve encore quelques principes d'honnêteté et de vertu ; vous aurez celle des spectateurs encore attachés aux bonnes mœurs ,

* KixAÎ/AU), à Coalemus. Aristophane personnifie la folie.

la mienne et celle des dieux. Au reste, ne vous laissez point effrayer ; car ce n^est point le Paphlagonien lui-même qui paraîtra , puisqu'aucun artiste n'a voulu faire son masque ; mais on le reconnaîtra très-bien : les spectateurs sont si pénëtrans '

Page 1