XXVI ARISTOTE
concevable; mais il est le moins récusable de tous, par la diversité et l'excellence de ses œuvres. Que les sciences, toutes grandes qu'elles sont aujourd'hui, voient donc en lui leur commun ancêtre. C'est la source d'où elles découlent; et sans se mettre à son école, comme on le fît jadis, qu'elles le consultent, puisqu'il a découvert un certain nombre de vérités éternelles, qui s'imposent à nous comme à lui.
Telles sont les considérations que nous soumettons à nos contemporains. Ce ne sont pas les seules qu'on pourrait produire; mais celles-là suffisent; elles sont péremptoires.
Couronnons-les cependant par une question et par une hypothèse. Qu'adviendrait-il si un second cataclysme intellectuel, analogue à celui où périt l'Empire romain, détruisait nos sciences et nos lettres? Comment une seconde Scholastique se constituerait-elle ? A quel enseignement aurait-elle recours ? Certainement, il subsisterait plus d'épaves de ce nouveau naufrage, et l'imprimerie aurait accumulé trop de trésors pour qu'il n'en surnageât pas quelques-uns. Cependant, de quel autre philosophe attendrait-on la lumière? De qui l'emprunterait-on, si ce n'est d'Aristote, ainsi que
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l'ont fait les Arabes et le Moyen-âge, sous le coup d'une même nécessité? Qui offrirait une encyclopédie, sortie d'une seule main, et égale à la sienne? Est-ce Kant, est-ce Hegel, ou Leibniz, ou Descartes? Malgré tout leur génie, ils ne sauraient être des maîtres comparables à lui. N'est-ce pas toujours l'antique philosophe, le précepteur d'Alexandre, qui l'emporterait, parce que seul il réunirait les conditions du salut? Nous avouons sans peine que ce serait reculer beaucoup, en deçà du point où nous en sommes. Mais l'Antiquité a-t-elle moins douloureusement reculé? L'hypothèse que nous risquons est bien invraisemblable; mais elle n'est pas absolument impossible. Les Anciens n'avaient pas plus de motifs que nous de prévoir l'effroyable catastrophe. Il est encore sur le globe des barbares, dont les peuples civilisés peuvent avoir tout à redouter. Malheureusement, les affaires humaines sont bien mobiles; et les épreuves auxquelles la Providence les expose, peuvent se répéter, si ce n'est identiques, au moins fort ressemblantes. Que celle-là soit épargnée à notre civilisation occidentale ! Puisse l'hypothèse que nous posons ne pas se réaliser !
xxviii ARISTOTE ET LE XIX'» SIÈCLE.
Mais cette hypothèse admise, notre question ne peut recevoir qu'une solution : Si le chaos venait à se reproduire, ce serait encore Aristote seul qui nous aiderait h en sortir.
En résumé, nous pensons que le xix® siècle voudra bien dire avec nous que, si en philosophie on doit éternellement préférer Platon, Aristote, dans le domaine des sciences, est jusqu'ici l'esprit le plus puissant que Dieu ait jamais créé. Que ce soit h'i le sceau de sa gloire, et le gage d'une reconnaissance impérissable.
Mai 1892.