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UNE RENCONTRE EN PLEINE .MER

Le vent fut favorable au navire pendant un mois ; il se calma tout à coup, à la hauteur de la pointe de la terre australienne d'Endracth, entre l'équateur et le tropique du Capricorne. Les passagers retombèrent dans les ennuis du calme plat. Le navire s'était arrêté au coucher du soleil.

Le lendemain, quand le jour éclata au coup de six heureSjle capitaine fut saisi de stupéfaction envoyant, à cinq cents yards de l'Albatros, un petit navire de mauvaises apparence, et qui, grâce à sa légèreté de coquille flottante et à une ])rise insensible, s'approchait comme un forban.

Tous les passagers dormaient encore ; le capitaine réveilla Tonin, toujours fidèle à son lit de dunette, et lui montra l'ennemi supposé.

Le jeune marin regarda, bondit de joie, et prenant un ton ironique :

— Que saint Clair t'ouvre les yeux, capitaine des aveugles ! dit-il ; tu n'as pas reconnu à l'arrière le pavillon de France ? Oh ! il y a deux soleils qui se lèvent sur la mer, aujourd'hui : celui du bon Dieu, et celui de l'empereur.

Il prit un porte-voix et cria :

— Ohé ! du bord ! votre nom ?

— La Mousquo, répondit une voix de mistral.

— La bonne Mère soit bénie ! dit Tonin ; c'est la Mouche du brave Mordeille ! un pays ! Il a deviné un compatriote à l'accent du porte-voix. 0 mon beau drapeau ! le ciel lui a donné le bleu ; l'honneur hii a donné le blanc ; le courage lui a donné le rouge ! il est grand comme l'Océan .. .

Tous les passagers, réveillés en sursaut, montèrent sur le pont, et miss Liza, croyant à un danger, courut à Tonin, dans la plus néghgée et la plus adorable des toilettes. Tonin ne regardait que le drapeau.

— Vite un canot en mer! cria-t-il.

ITfi TnAFALGAK.

— Ne craig'nez rien, mes enfants, dit le capitaine ; c'est un corsaire de France ; c'est un ami

Les passagers battirent des mains ; on répondit à bord du corsaire.

Tonin se précipita du bord sur le canot, et le vigoureux rameur atteignit bientôt le petit brick de Mordeille.

Le brave capitaine provençaltenditles mains pour embrasser Trafalgar, mais il fut doucement repoussé.

Tonin courut au drapeau, et, après Tavoir embrassé, il dit à Mordeille :

— A toi, maintenant ! Tu comprends que celui-ci passait avant toi ; tu ne dois pas être jaloux? Eh bien, tu tiens toujours la mer comme un gabion'! D'où viens- tu ? où vas-tu ? que fais-tu ? Je vois que tu es à Vespéro des galions.

— Mais, cria Mordeille, donne-moi le temps de répondre.

— Oui, c'est vrai reprit Tonin. As-tu fait des prises? es-tu garçon? Je vais me marier, moi, avec une pichoiino poulido coume un souleou : et le brave ami Dutertre, donne-moi de ses nouvelles, et...

^ — Tu me romps la pipe, avec tes demandes ! crift

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Mordeille ; je ne puis pas te répondre, si tu me demandes toujours.

— Oui, c'est vrai, Mordeille ; je suis fou. Un petit drapeau comme çà ! c'est la France ! il se promène sur l'océan anglais ! il passe à travers les flottes, comme le vent ! il embête la Vieille- Compagnie, Old- Company ! il rit au nez du Lion et de la Licorne l Quand il frétille au souffle de l'air... — Mais tu es là, Mordeille, roide comme un cabestan, muet comme un thon à la madrague ; dis-moi quelque chose, parle-moi.

— As-tu fini, garamaoudo dé gourguiéro (1) ?

— Oui.

— Voici ce que je fais, reprit Mordeille ; j'attends au passage un vaisseau ami. On nous a dit que l'empereur avait donné ordre à Decrès d'envoyer une flotte dans l'Inde...

— C'est vrai, fît Tonin avec un soupir ; elle devait arriver. Mais...

— Je comprends, dit Mordeille ; mais il nous arrivera toujours deux ou trois frégates fines voilières, comme la Belle-Poule de la Clochetterie...

(1) Bouches de fer, à figures humaines, placées aux angles des toits, et qui font écouler la pluie à jeu continu.

— Oh ! c'est certain, Mordeille.

— J'ai un dépôt sacré à leur confier... un dépôt qu'il m'est impossible de garder à bord.

— Un apanaou de diamants ? demanda Tonin.

— Mieux que ça; deux jeunes orphelines; les petites-filles du brave Vincent Caumont, l'ami et le bras droit de Dupleix.

A ce nom, Tonin ôta son chapeau.

— Nous avons encore dans le Décan, reprit Mordeille, trente mille Français éparpillés un peu partout, et tous pauvres commesaint Labre. Le gouvernement ne peut rien faire pour eux, parce que le Directoire n'a pas laissé grand'chose à l'Empire, et que nos guerres dévorent tout. Alors les corsaires français de l'Inde donnent leurs parts de prise à nos familles les plus besogneuses. Nous remplaçons le gouvernement. Moi, je n'ai pas deux liards, mais le bon Dieu me doit beaucoup ; mais Napoléon vient de m'envoyer ce qui vaut mieux qu'une fortune, la croix d'honneur (1).

(I) J'ai beaucoup connu le capitaine Mordeille dans sa vieillesse ; il me racontait en pleurant qu'il s'est évanoui de joie le jour qu'il a reçu la décoration dans l'Inde en 1806. On peut consulter les registres de la Chancellerie.

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— Ti va benacû, cela te va bien, dit Tonin en touchant le ruban rouge avec respect ; quand j'aurai faitune chose utile àla France, je demanderai la cerise aussi... et alors^ mon cher Mordeille, tu as ces deux orphelines sur les bras ? Sont-elles jolies ?

— Tiens, elles sont assises à l'arrière ; viens les voir, mais sans affectation.

— Me prends-tu pour un pantou (paysan) ? dit Tonin, je me suis fait gentleman. L'amour et la mer ont achevé mon éducation.

Tonin regarda du coin de l'œil les deux orphelines, et, revenant à Mordeille, il lui dit en provençal :

— An boueno aïguol

Diminutif proverbial qui exprime cette pensée : ce sont deux diamants de la plus belle eau.

— Un produit de sang croisé, dit Mordeille ; le père était Français, la mère Hollandaise.

— Oh ! dit Tonin, ça ne manque jamais ; parlezmoi du croisement des races ! Si le soleil se mariait avec lalune, il aurait des enfants qui nous rendraient tous aveugles par leur beauté.

— Et tu vois, reprit Mordeille, qu'elles ont l'air bien pauvre.

— Oui, il y a l'air et la chanson, fit Tonin. On se-

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jait tenté do leur l'aire l'aumùne avant qu'elles la demandent... Pauvres filles ! Tiens, une idée!... attends!... oui, elle est bonne... Mon patron me Ta soufflée à l'oreille... Je me fais leur père... Ça me portera bonheur d'avoir deux enfants adoptifs avant mon mariage... Je me fais gouvernement aussi, et je leur assure une dot de cinq mille francs à chacune ; qu'en dis-tu ?

— Tu es donc riche ? demanda Mordeille stupéfait.

— Que l'importe! tues bien curieux!... Écoute, ce pauvre Dupleix s'est ruiné au service de la France ; et il était cinq fois millionnaire. On ne lui a pas donné une indemnité de six liards. Le petit-lils do son ami laisse deux orphelines, je les adopte et je les marie très-richement.

— Est-ce sérieux, Tonin ?

— Je te le jure sur mon scapulaire, qui est béni par un prêtre non assermenté.

Le porte-voix du capitaine Titjen fit mugir ces paroles : Miss Liza est inquiète ; arrivez, déserteur.

— On me hèle là-bas, dit Tonin; viens avec moi à bord, et nous arrangerons tout.

— Et quelle est votre destination? demanda Mordeille.

T-HAKALGAK. 181

— Sydney, une ville au berceau, et qui demande des mariages à tous les échos de l'océan Indien... Descendons au canot.

Tout en ramant, Tonin continua ainsi :

— Mordeille, j'ai bien envie de te surnommer Providence; tu ne te doutes pas du service que tu me rends.

— Ah! c'est moi qui t'oblige? dit le corsaire.

— Oui... d'abord tu me fais faire une chose utile à la France... je t'expliquerai cela plus tard;... ensuite... j'ai deux amis là-haut... Tu connais les amis?... ils deviennent, sans le savoir, amoureux de nos amoureuses . en attendant qu'elles soient nos femmes...

— Hit ça n'empêche pas l'amitié ? interrompit Mordeille.

— Non, dit ïonin ; à bord on ne peut pas empêcher cela... Tiens, Mordeille, tu vas voir ma prétendue; eh bien, malgré loi, tu en deviendras amoureux.

— Oh! non, dit Mordeille, je ne fais point d'infidélité à la mer.

— Tu verras, Mordeille... Donc, j'ai deux amis :

l'un cbt Anglais..*

ti

— llii Anglais pour ami ! s'écria Mordeillu eu Irémissant.

— Je l'ai converti, dit Tonin. Ne te fâche pas : cet Anglais regarde ma prétendue avec des yeux de Français, surtoutle soir. Il me lait peur. L'autre ami est un Allemand...

— Encore ! s'écria MordeUle ; mais tu ne prends donc tes amis que chez nos ennemis !

— Celui-là est inoffensif, dit Tonin ; il est musicien ; il voyage pour apprendre les airs que chante la grande nature de ce pays ; il ne veut pas ùtre soldat et il aime tout le monde, excepté les musiciens. Sa voix de chanteur est très-agréable, et H en abuse avec intention devant ma fiancée, qui adore la musique comme toutes les Irlandaises. On finit quelquefois ainsi par aimer le musicien.

— Tu es donc jaloux avant le mariage?, demanda Mordeille.

— Pour ne pas l'être après, répliqua Tonin.

— Il n'y a donc pas d'autres passagères à ton bord ?

— Nous en avons sept, mais laides comme les sept péchés mortels. Elles vont à Sydney pour se marier avec des sauvages convertis qui les tromeronlltelles comme les trois vertus théologales. Mes

deux amis les regardent souvent, mais ils se déLournent tout de suite pour regarder ma prétendue, comme on mange du sucre après avoir pris de la manne ; et cela me fait bondir le cœur et me brûle la racine des cheveux. Tes orphelines sont deux anges que le bon Dieu m'envoie, car le mien ne me garde plus.

Le canot accosta le navire, et l'équipage duDanois, rangé en ligne à tribord, cria trois fois : Vive le capitaine Mordeille !

Titjen vint recevoir le héros et lui dit :

— Je regrette de ne pouvoir vous faire le salut d'honneur : j'appartiens à la marine marchande.

— J'aime mieux le salut de ces brtives gens, dit Mordeille, et Je veux leur serrer la main à tous.

Tonin expliqua au capitaine Titjen le motif qui amenait Mordeille à son bord, et l'embarquement des deux orphelines ne souffrit aucune difficulté.

Miss Liza fut très-joyeuse d'apprendre qu'elle allait avoir deux jeunes compagnes de voyage, et elle pria le capitaine Mordeille de leur apporter de ?a part deux saris indiens tout neufs, deux chapeaux de paille et deux fichus de crêpe de Chine. Elle courut ù sa cabine, et arriva bientôt chargée de ce? présents.

1S4 THAtALGAH.

Dans cet intervalle, Tonin disait à ses (\eux amis, Asthon et Sommer :

— Vous allez voir deux f œurs jolirs comme des anges : l'une brune, l'autre blonde ; des cheveux superbes; des yeux bengaliens, en amandes ; des bouches de cerise ; des pieds chinois; des fossettes aux joues et aux coudes, avec des figures de première communion : c'est à rendre fous ceux qui n'ont pas de femme. Ah ! il faut leur faire les honneurs de la conduite. Venez, mes amis, accompagnez-moi. Miss Liza, venez avec nous... Oui, miss, vous leur ferez vous-même vos petits pr 'sents et vous les embrasserez. Allons, ne perdons pas une minute, descendons.

11 entraîna miss Liza, ses amis et Mordeille, qui causaient encore avec le capitaine, et le canot accosta la Mouche en un clin d'œil. Tonin avait hâte de rentrer dans sa tranquillité d'amoureux.

A bord du corsaire, la scène fut des plus touchantes. Les deux orphelines pleurèrent de joie en voyant les témoignages d'affection qui leur étaient prodigués. Les nobles instincts du cœur ont une expansion modérée dans le tumulte des villes, mais ilb cmprunl'Jiil iiu cid quelque chotc de divin lors-

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qu'ils fonctionnont (laiisrelte politiide silloniK'v d'abîmes qu'on appelle l'Océan.

Aidées de miss Liza, les deux orphelines avaient quitté dans leur cabine leur li vrée de misère, et quand elles reparurent sur le pont, elles furent accueillies parle murmure le plus flatteur.

Au moment du départ, Mordeille, le héros sans émotion, versa quelques larmes, et leur dit d'une voix altérée:

— Ma chère Marie, ma chère Antoinette, je vous remets entre les mains d'honnêtes gens. Ici, je tremblais toujours pour vous : le pont d'un corsaire n'est habitable que pour des hommes. Regardez à .'otre gauche : cette ligne sombre que vous voyez, c'est la terre d'Endracht, c'est la côted'une île inconnue qui a deux mille cinq cents lieues de circuit ; c'est un monde qui commence et qui n'a pas encore d'habitants. Ceux qui arrivent les premiers sur un continent vierge sont les élus de Dieu, parce que tout domaine de Dieu doit être peuplé. Rien ne doit être oisif sous le soleil ; tout désert a son travail ù faire et sa moisson à donner. Adieu, mes chères filles ! j'habite l'Océan, moi, et j'espère bien vous revoir.

3Iarie et Antoinette se jetèrent dans les bras de leur protecteur pour répondre à son adieu.

Asthon et Sommer, touchés par les paroles de Mordeille, essuyèrent furtivement quelques larmes et offrirent leur bras aux orphelines. Tonin dit tout bas à l'oreille de sa fiancée :

— Asthon a pris la brune : Albertus a pris la blonde; les voilà mariés comme nous dans un mois.

— Tant mieux ! dit la belle Irlandaise : elles sont charmantes, et j'en serais jalouse. Aussi vous allez voir comme je vais travailler à leur mariage ; il faut bien avoir une occupation à bord.

Le capitaine Titjen, voyant le canot s'approcher, fit couvrir de pavillons ses mâts comme aux jours de ête, et Mordeille salua de trois coups de canon le navire danois.

A SYT>NEY.

Une création partielle est encore un assez beau spectacle dans le monde créé. Les passagers de l'Albatros éprouvèrent une joie ineffable lorsqu'au dernier jour de voyage, après le lever du soleil, ils virent se dérouler sous leurs yeux la magnifique rade du Port-Jackson ouSidney, une baie immense, défendue par les montagnes contre les vents, et que la nature prévoyante n'a pas découpée avec tant d'art pour abriter le repos des oiseaux du tropique pt des cygnes noirs.

Le navire s'avançait vers le fond de la rade, et rien enroro n'nnnnrrnit la présence de l'homme.

I/Océan seruLIai! continiior son désert dans nn espace étroit, comme un orgueilleux qui, par caprice, veut essayer de l'humilité.

Bientôt la vie se révéla aux extrémités de la rade. Les passagers accourus à la proue virent avec joie quelques vaisseaux et une frégate à l'ancre, des barques de pécheurs, et à droite et à gauche, séparées par un ruisseau, des maisons de pierre et de bois étagées sans symétrie et commençant la ville de l'avenir. Les habitants paraissaient peu nombreux sur le môle, et, en côtoyant un petit promontoire, on vit un homme vêtu de noir et entouré de sauvages hideux: c'était un missionnaire qui, le premier, en^ seignait l'Évangile aux cannibales. Celui-là parut plus grand que Platon s'entretenant de la nature des choses avec ses élèves du cap Sunium.

A quelques pas de là s'élevait, ou, pour mieux dire, s'abaissait une hutte de bois et de feuilles mortes surmontée d'une croix.

Derrière la ligne de l'horizon habitable, envoyait de hautes montagnes boisées qui, de cimes en cimes, se perdent dans les solitudes encore inexplorées aujourd'hui, et qui semblent défendues par le mont Wingen, volcan mystérieux dont le Vésuve et l'Etnu

ne peuvoni (loniuM- niicnno idée. C'esl une haulo coliine de grès qui vomit des ilammes par les lissures qui la sillonnent partout et sans ouvrir un cratère à son sommet; il est effrayant à voir par une luiit sombre; c'est comme un g^cant vètii de feu qui 2:arde les mystères du désert.

Miss Liza, suspendue au bras de Tonin, n'avait rien vu dans l'immensité de cet borizon et dans les travaux de cette ville naissante. Ses yeux ne quittaient pas la frégate, ancrée à une encablure du rivage; elle n'entendait même pas ce que lui disait le jeune marin, qui, dans son enlbousiasme, metlaitla rade de Sydney au-dessus de la rade de Toulon, et chercbait les sites les plus toulonnais pour bâtir une petite bastide et construire un poste et un ogachon, ces deux châteaux en Espagne de l'hunible chasseur provençal.

Il ne faudrait habiter que des villes en herbes et qui n'ont pas de mines d'or dans leur voisinage : on y retrouvela fraternité des âges primitifs et les mœurs patriarcales. Les aventuriers et les hommes de mauvais instincts s'y retrempent, s'y renouvellent, grâces aux bons germes qui sont au cœur de tous les êtres, puisque les plus grands criminels y trou-

190 TUAFALGAR.

vent les larmes et le repentir au jour des sanglantes exécutions.

Ce petit peuple, vivante mosaïque de toutes les nuances des carnations humaines, courut au débarcadère pour offrir ses services gratuits aux nouveaux venus et l'hospitalité aux indigents.

Devant le débarcadère, on voyait une grande maison toute neuve, avec cette enseigne : Swei-repose inn. C'était l'hôtellerie du Doux-Repos. C'est là que Tonin fit descendre tous ses amis en leur disant :

— C'est moi qui paye avec l'argent de Madagascar. En voyage pour aller au meilleur il faut aller au plus cher.

Cbacun s'installa selon sa convenance dans cette hôtellerie ; Liza ne quitta pas les deux orphehnes, et, trop jeune pour leur servir de mère, elle se nomma leur sœur.

La belle Irlandaise dissimulait autant que possible une agitation fiévreuse ; en entrant dans la chambre avec Marie et Antoinette, elle courut à la fenêtre ouverte, et regarda encore cette frégate qui l:attait pavillon anglais. A cette distance, on ne pouvait lire son nom à la poupe. — Toutes les frégates anglaises se ressemblent, se dit-elle pour se rassurer,

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et elle s'occupa des détails de l'emménagement dans le gynécée indien.

Tonin, en débarquant, avait couru à la petite église pour dire sa prière et inviter l'apôtre à dîner ; il n'obtint qu'un refus accompagné d'un sourire charmant.

Ce double devoir fait, le jeune marin reprit le chemin de l'auberge et lit appeler le coq pour régler le menu du festin d'arrivée. Avant tout il demanda un boil abo,te, un plat complètement inconnu des cuisiniers australiens. Alors il expliqua dans tous ses détails la confection de la bouille-abaisse, et promit au coq son aide et sa surveillance. Notre jeune marin était agité par toutes les bonnes fièvres que la joie donne ; il allait et venait à travers la ville absente et figurée par des poteaux, et avant l'heure du repas il avait embrassé tout le peuple de Sydney , sans distinction d'âge, de sexe et de couleur. Il était populaire en arrivant.

En traversant un projet de square tracé par de petits cailloux, Tonin rencontra le jeune Asthon qui regardait couler un large ruisseau descendu des profondeurs de l'horizon.

— Oh ! comme il est bien Ahelais relni-lr\! dit-il;

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il débarque à peine, et le voilà déjà occuper à fonder {[uelque chose !

Asthon se retourna, serra la main de Trafalgar, et lui dit en souriant :

— Je ne fonde rien; je m'invente une profession.

— Pour gagner de l'argent? demanda Tonin.

— Pour faire fortune, reprit le jeune Anglais.

— Alors, fît Tonin, vous voulez vous marier; je devine cela.

— Puisque vous donnez l'exemple, vous, Tonin.

— Mai?, ditle Toulonnais, nous sommes tous venus ici pour nous marier. On peut rester garçon dans les villes ; mais quand on est dans un désert, il faut le peupler. Nous aidons le bon Dieu. Notre rôle est beau. 3Iais dites-moi un peu votre invention.

— La voici. J'ai remarqué, en arrivant, que toutes les montagnes sont déboisées et chauves comme les professeurs d'Oxford. Les forêts sont au fond du désert, et personne n'ose s'y aventurer. On y rencontre, dit-on, des huchiangers..,

— Je ne connais pas ces animaux, interrompit Tonin.

— Ce sont des l-atteurs de buissons, de francs scélérats qui viv- .t en bonne intelligence avec

les «aiivaaes et [jiHenl les l'cnios des Européens.

— Comme chez nous les ravageurs de postes^ remarqua Tonin.

— Vous comprenez, mon cher Trafalgar, que je me moque de ces ravageurs comme d'une bande de kangourous. Je prendrai avec moi six ouvriers en charpente, qui couperont les arbres de construction et de marine, et quand ils seront arrondis comme des mâts, nous en ferons des radeaux de longueur, et ce grand ruisseau, qui vient de très-loin, nous charriera cette récolte de sapins, de chênes, de sheas, de casuarinas et d'érables.

— Ail! voii.à uiie bonne idée ! fit Tonin.

— Une idée de fortune, mon cher Trafalgar ; tous les vaisseaux qui descendent de la terre de Carpenterie et de la mer de Corail et relâchent ici avant de doubler le cap de Tasmanie, trouveront à mon marché du bois excellent pour l'exportation ou pour réparer leurs avaries ; et ici, à Sydney môme, les colons n'iront plus acheter leur bois de construction à la baie de Jarvis; ils l'achèteront chez moi à meilleur compte, et la ville s'agrandira plus vite. Que pensez-vous de cela, mon ami ?

— C'est bien imaginé, Asthon.

]r)\. TUAFALHAR.

— Mais...

Aslhon s'arrêta sur ce mais et lui donna quatre syllabes.

— Mais, dit Tonin sur la môme gamme.

— Mais, reprit le jeune Anglais, à toute entreprise au début il faut ch l'argent, et je n'en ai pas une demi-couronne ; il faut payer le travail dœ scieurs de bois.

Tonin prit un air mystérieux, et, croisant les bras, il adressa cette question au jeune inventeur :

— Pourquoi, vous quiètes si courageux avec les lions, êtes- vous si poltron avec les femmes?

— Quelle étrange question ! dit l'Anglais ; nous parlons commerce, et vous...

— Je reste dans notre sujet, interrompit Tonin, et je vais vous aider à me répondre... Comment trouvez-vous ma pupille Antoinette ?

— Ce diable de Français...

— Laissons le diable où il est et répondez-moi... Vous vous taisez; eh bien, je vais répondre pour vous, mon cher Asthon... Vous aimez cette jeune fille, comme notre ami Albertus aime sa sœur .Marie, et pendant toute la traversée vous avez été Anglais et Allemand : von? avez tout dit à res deu\ charmantes

TRAFALGAR. i9b

créoles, excepté les trois mots de l'amour. Vous voyez que je suis instruit.

Asthon rougit comme une jeune fille et baissa les yeux.

— Tout à l'heure, reprit Tonin, nous avons parlé mariage, je vous ai mis sur le chemin de l'aveu, et vous avez gardé votre secret. Il est trahi. Asthon, veus êtes un digne jeune homme ; je vous accorde en mariage ma pupille Antoinette, et je lui donne une dot de cinq mille francs que vous mettrez dans le commerce de votre invention.

Si les mains de Tonin n'eussent pas été de bronze, Asthon les aurait brisées sous les shake-hands furieux qu'il leur fit subir.

— Maintenant, poursuivit Tonin, je vais marier aussi notre jeune et timide Allemand; sa femme aura la même dot, et son mari sera votre associé.

— C'est très-juste ! dit Asthon, ivre de joie.

— Un musicien, reprit Tonin, ne peut vous être d'aucune utilité dans votre commerce : il n'est bon à rien. Seulement il pourra vous suivre dans vos expéditions pour écouter les airs que la forêt chante et les mettre dans son opéra A'Adamastor... Allons tout ronrhire avant flîner.

i9e TRAFALGAR.

(.PS deux ainis s'arheiiiinf'reut vers riiôtellerie du Doux-Ji'-pos, où la même scèno ?r- renouvela pour Albertus, et avec le même dénoùment lieurrux.

Le land-lord de Swept-Bepo^e^ vêtu à la derulère mode de Londres et coiffé d"une perruque blonde, vint annoncer pompeusement à Tonin que le dînei était prêt. Il faut convenir, entre parenthèses, que les Anglais sont merveilleux pour improviser la civilisation de leur métropole sur le premier rocher désert qu'ils rencontrent. A peine établis dans l'archipel des îles delà Société, ils ouvrirent âespvbliokouxe, des tovcrus, àe?, parcs, des théâtres de farces, des salles de billard, des committee-rooms, et des auberges oùun /««rf/orrf gentilhomme invitaitles naturels du pays à manger des beefteacks sur les mêmes pelouses où des anthropophages venaient déterminer leur dernier festin.

Avant de s'asseoir à table, Tonin crut avoir trouvé une excellente idée, et il voulut la communiquer aux deux futurs maris de ses pupilles.

— Mes amis, leur dit-il, je me lèverai, je porterai un toast à la colonisation de Sydney, et j'annonce nos trois mariages à nos convives.

—C'est superbe, dit Aslhon.

^- Et cela m.o inrt h inon aiso, dit Albertus.

— Vous allez voir la joio de Marie et d'Antoinellc, reprit Tonin; mais n'ébruitons rien ; il faut que la nouvelle éclate comme une bombe.

— Quand ces dames seront descendues, dit le landlord en s'approchanl de Tonin, nous servirons,

— L'eau est-elle potable à Sydney ï demanda Tonin.

— Exquise, sir Trafalgar, répondit l'aubergiste; une eau déroche, pure comme le cristal... Mais nous avons des vins aussi.

— Est-il possible ! dit Tonin avec un sérieux bouffon ; vous avez déjà des vins ? Alors il m'est bien indifférent que l'eau soit bonne... Et quels vins avez -vous?

— Des vins délicieux, sir Trafalgar ; les vignobles de la côte sud du détroit de Basset de la Tasmanie donnent des vins supérieurs au porto. Vous en jugerez.

Les trois jeunes femmes descendirent enfin, elles splendeurs de leurs toilettes furent les excuses de leur relard ; la mode du temps, doublée de la mode du tropique, rendait justice complète à leurs charmes, et semblait même fort naturelle au premier

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