L HOMME PROPOSE
Le capitaine Titjen comptait remettre à la voile après une très-courte relâche à Madagascar ; mais les armateurs de Sainte-Marie, correspondants du comptoir de Copenhague, retinrent l'Albatros quinze jours, car ils attendaient de Surate des marchandises destinées à Sidney. C'était, disaient-ils, une superbe spéculation.
Pendant cette quinzaine, Tonin ne s'appartint pas. Les invitations arrivaient de tous côtés au jeune vainqueur du pirate Saka. La maison Palmer lui avait compté la prime de quatre mille piastres, et acheté à haut prix le navire du forban, pour le musée nautique de Batavia.
Entre un banquet et une partie de chasse, Tonin trouvait à peine chaque jour quelques loisirs pour combiner son plan de campagne vers le cap d'Ambre et son alliance avec les Sakalaves. Miss Liza et son frère n'étaient pas descendus à terre par des motifs de sage économie, et Tonin n'avait jamais pu s'arracher à ses nouveaux amis pour remonter à bord un instant; mais il se voyait à la veille de réunir Henri à ses trois camarades, lorsqu'il s'agirait de renoncer aux fêtes, pour songer aux choses sérieuses de la colonisation africaine et à son mariage à peu près conclu, à l'insu de Henri.
Un navire neuf était en partance immédiate pour Marseille, et, comme l'amour ne devait pas faire oublier l'amitié, Tonin se déroba un quart d'heure aux obsessions de la foule pour écrire sa première lettre à Donnadieu ; il la médita longtemps, la recopia et la corrigea trois fois, pour n'avoir aucun repentir d'étourderie, et il parut enfin très-satisfait de la rédaction suivante :
a Cher ami,
« Je confie cette lettre au facteur de la Providence; j'espère qu'elle te parviendra soit à Toulon, soit à Brest.
K Tu seras content de moi ; je suis à Madagascar, où je vais faire une chose utile à la France. Il est temps.
« Tu n'as jamais entendu parler du fameux Mungo-Park, toi. On ne sait rien de l'étranger en France. Cet Anglais a traversé toute l'Afrique intérieure pour chasser les lions de ce pays et y mettre des hommes. Je vais traverser Madagascar pour dessécher les marécages et y mettre du riz. Je vais faire alliance avec les Sakalaves, amis de la France, et fonder des établissements à Mayotte, au cap d'Ambre, et à Nossi-Bé. Que dis-tu de mon plan ? est-il beau ?
<c Les voyages ont fait de moi un homme nouveau ; je suis assez d'accord avec les Anglais ; les voyages lointains nous apprennent que les haines entre peuples sont stupides ; mais je reste l'ennemi déclaré de MM. Pitt et Cobourg.
« Mungo-Park est marié ; il a épousé la fille aînée de M. Anderson, de Selkirk, et après son mariage il est parti pour découvrir le Niger. On doit imiter les grands hommes dans toutes leurs actions ; c'est mon principe. Je me marie donc avant de commencer mon expédition colonisatrice. J'épouse une Ir-
landaise qui a quitté son pays avec son frère. Les Irlandais émigrent volontiers ; on s'amuse d'eux en Angleterre. Ce sont les Martigaux de ce pays.
a Donne de mes nouvelles et annonce mon mariage à Bremond de la Cadière et à Olivier du Bausset, et crois-moi, pour la vie, ton camarade et ami
tt TOMN. »
« Mon adresse : A Sainte-Marie de Madagaiscar, chez M. Lewis Stegger. »
Cette lettre partit le soir même, et Tonin ne se possédait pas de joie en voyant filer le navire qui portait enfin ses nouvelles à son camarade du Bucentawe.
Un léger coup reçu sur l'épaule le fit retourner, et ses mains se tendirent vers le frère de miss Liza.
— Enfin, lui dit Tonin, vous prenez terre ! Quelle diable d'idée avez-vous de faire des économies? Nous sommes riches; ce qui est à moi est à vous..? Mais vous paraissez triste... Comment va la chère, sœur ?
— C'est elle qui m'a donné sa tristesse, dit Henri.
— Et quel chagrina-t-elle, cette belle enfaut
TRAFALCAR. ICo
— Oh! c'est déjà vieux, reprit Henri... Le navire allait toucher le port... Nous étions, ma sœur et moi, dans nos cabines, et on vint nous dire que vous aviez fait avec M. Stegger, l'Américain, un plan pour coloniser Madagascar... Est-ce vrai?
— Oui, Henri, un projet magnifique ! Nous sommes cinq associés... Souvenez-vous de l'alliance que nous avons faite l'autre jour... Vous êtes de la partie, vous comme Asthon, comme Albertus, comme Christian. Tout est prêt. Nous avons de For, nous avons des armes, nous avons des amis.
— Nous sommes entourés par les curieux, dit Henri... Voulez-vous monter un instant abord?...
— Certes, oui... Je serrerai la main à miss Liza... Vraiment je ne comprends pas...
— Vous comprendrez, interrompit Henri.
Et il prit les devants, dans la direction de la palissade, où V Albatros était amarré.
Le pont du navire était à peu près désert ; le gardien dormait au pied du grand mât, et, sous la tente de coutil qui protégeait la dunette contre les ardeurs du soleil, une jeune femme paraissait dormir aussi sur un lit apporté, de la cabine.
Elle tourna la tête au bruit des arrivants, se sou-
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leva à demi, et, s'appuyant sur le coude gauche, elle salua Tonin de la tête et lui fit signe de s'asseoir.
— Ma sœur n'est pas malade, dit Henri; mais comme elle se promène toute la nuit sur le pont, elle est bien obligée de dormir le jour.
— Ah! vous me rassurez! dit Tonin d'une voix émue ; au premier coup d'oeil, j'ai cru qu'il s'agissait d'une grave indisposition.
— Elle viendra, dit la jeune fille avec un soupir... Ainsi..., ajouta- t-elle, vous nous quittez, monsieur ?
— Moi, vous quitter! dit Tonin. Je puis quitter la mer que j'adore ou l'ami que j'aime ; vous, jamais!
Henri s'était mis à l'écart pour donner plus de liberté à l'entretien. En sa qualité de frère et de chef de famille, Henri se trompait sur les vrais sentiments de Liza ; il mettait l'amitié à la place de l'amour, et il ignorait qu'un mariage prochain était convenu entre elle et Tonin.
— Alors, monsieur, reprit Liza, qu'est devenu ce bel enthousiasme qui vous a fait accueillir le projet de M. Stegger, l'Américain ? Avez-vous renoncé à faire la conquête de Madagascar ?
— Oui, miss Liza, et cela m'a été bien facile, car
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je n'ai jamais rêvé cette ronquêto; mais je veux faire quelque chose pour la France dans ce pays, et je le ferai ; votre frère même et nos amis du bord m'aideront, et...
— Mon frère, interrompit brusquement miss Liza, ne peut rien faire pour vous à Madagascai-; mon frère a des devoirs sacrés à remplir. Il a obtenu des concessions de terres à Sydney, grâce à l'obligeance du commandant de la frégate Orion, qui stationne sur cette côte de la Nouvelle-Hollande. Mon frère, qui a repris toutes ses forces, veut coloniser un désert, au profit des Irlandais émigrants, et il comptait sur vous et vos amis ; vous voyez bien qu'il ne peut travailler à Madagascar, au profit de la France.
— Où voulez-vous en venir? dit Tonin d'une voix tremblante ; mon cerveau se trouble ; je crains de vous comprendre... Votre frère serait donc décidé à partir demain ?
— Sans doute ; le capitaine a fixé à demain le départ.
— Et vous partirez avec lui, miss Liza ?
— Il le faut bien. Mon frère est toute ma famille; il a sur moi tout pouvoir. Je ne puis me séparer de lui.
Des larmes mouillèrent les joues de la jeune fille.
— Mais c'est le diable qui se mêle de ma vie ! s'écria Tonin en crispant ses mains dans ses cheveux ; le mauvais sort m'étrangle. Vous emportez mon âme avec vous ! — Et vous ne me donnez aucun espoir ?. . . dites... aucun? Un devoir sacré me retient ici, au moins pour un an... Me promettez-vous de me garder votre amour. . .? Quand j'aurai rempli ma mission, j'irai vous rejoindre à Sydney ; relrouverai-je miss Liza ?
— Écoutez... dit la jeune fille, il faut tout dire aujourd'hui... Mon frère et moi, nous devons tout à M. Simon Parker, le commandant de VOrion... Sa frégate nous a escortés jusqu'à la ville du Cap... Dans les temps calmes, il venait à bord me faire ua visite... et...
— Il vous aime ? dit Tonin en frissonnant.
— Et je ne l'ai jamais aimé, reprit Liza ; jamais, croyez-le bien ; mais il doit nous revoir à Sydney, et... s'il me demandait en mariage à mon frère... et si mon frère ordonnait...
— Vous consentiriez? demanda Tonin.
— îSon, mais j'obéirais.
— Vous à un autre ! s'écria le jeune maria; oh »
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jamais ! au grand jamais ! Tant pis ! le diable est plus fort que mon patron. Je pars avec vous ; que Madagascar se colonise tout seul ! ... Ah ! mon Dieu ! je n'y pensais plus. .. et ma lettre qui vient de partir pour Toulon !... Liza, vos larmes me brûlent le cœur... Je ne vous quitte plus, Liza. Mes amis m'accompagneront à Sydney, comme ils m'auraient suivi à la pointe nord de Madagascar. Vous, la femme d'un autre! Dieu ne veut pas que je meure demain de désespoir. Il m'a créé fort et hardi pour que je vive ; il m'a donné l'amour pour que je vous aime ; il vous a créée pour être ma femme, et vous ne serez qu'à moi, c'est écrit là-haut.
L'expression du visage, la flamme du regard, l'ani malion du geste, qui accompagnaient ces paroles transportaient de joie la jeune femme et ne laissaient aucun doute sur leur sincérité. Elle sourit à travers les larmes et lui tendit la main.
En ce moment, le capitaine Titjen montait sur le pont avec Christian. Il fallut tout de suite composer deux visages, pour ne laisser rien soupçonner.
— Eh bien, Trafalgar, dit le capitaine, on ne pailc que de vous à Sainte-Marie ; en m'accable de questions et je ne sais que répondre, car voilà bien une
douzaine de jours que je ne vous ai pas vu. J'ai à vous gronder cependant. Vous n'avez pas à vous plaindre de moi, j'espère, et vous m'enlevez quatre ou cinq passagers.
— Moi, dit Tonin, avec un calme d'emprunt ; je ne vous enlève personne. Quel conte de Malgache vous a-t-on fait ?
— D'abord, reprit le C'^^Haine, c'est votre ami Christian qui se débarque, m'a-t-il dit, pour vous suivre à Mayotte, au cap d'Ambre, au fin fond des Indes, je ne sais où... n'est-ce pas, monsieur Christian ?
Le Danois comprit la situation, car il connaissait la mobihté de caractère du marin provençal, et le secret de son amour pour miss Liza ; il bégaya une réponse évasive, et regarda Tonin pour l'inviter à le tirer d'embarras.
— Bah ! dit Trafalgar d'un ton léger ; vous ne connaissez pas les marins de mon pays, capitaine Titjen ! Excepté en amour, ils sont changeants comme la lune. C'est notre nature à nous : ce que le mistral a fait, la tramontane le défait. Le matin, nous mettons le cap sur le nord, et le soir, sur le midi. Si nous n'étions pas ainsi, nous serions Danois.
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— Cela veut dire en français ? dit le capitaine.
— Cela veut dire, reprit Tûnin,que je partais pour Mayotte et que je vais à Sydney avec vous. Suis-je clair ?
— Mais, dit Christian, Tonin n'a jamais songé sérieusement à me conduire à Mayotte ; il sait que je suis obligé d'aller à Sydney pour y chercher un héritage dont j'ai bien besoin, car je n'ai pas un penny dans ma bourse.
— Cela suffit, dit le capitaine ; assez causé de cela. Moi je ne demande pas mieux. Il me faut des passagers. C'est mon meilleur bénéfice. Croyezvous que je n'en ai pas recruté un seul à Sainte- Marie ?
— Vraiment ! dit Tonin.
— Sydney fait peur à tout le monde, reprit le capitaine ; connaissez-vous Sydney, monsieur Christian ?
— Non, capitaine ; mon oncle y a fait d'assez bonnes affaires, mais il est mort d'une transpiration arrêtée, le lendemain d'une partie de chasse.
— Ah ! c'est un pays superbe... dans l'avenir, dit le capitaine. On ne sait pas d'où diable est sortie cette Nouvelle-Hollande. Elle n'existait pas il y a
cent ans. C'fjsl le capitaine Cook (|ui l'a inventée. Est-elle tombée du ciel comme an immense aérolithe du soleil ? Est-elle sortie de la mer comme l'île Santorin? C'est ce que le bon Dieu sait; ce que nous savons, nous, se réduit à ceci : nous ne savons rien.
— Voilà pourquoi il faut nous instruire, ditTonin ; s'il plaît au bon Dieu de l'aire présent à la terre d'une seconde Amérique, il faut courir à ce monde nouveau, le féconder et le peupler. Aujourd'hui, c'est un désert; dans cinquante ans il y aura cinquante villes. Allons commencer pour faire plaisir au bon Dieu.
— Très-bien ! dit le capitaine, et nous inviterons tous nos amis à se marier.
— A l'église, bien entendu, dit Tonin ; ça porterait malheur de se marier autrement... Ah ! je n'ai pas oublié un détail... Christian, vous écrirez à votre fiancée que la Nouvelle-Hollande la réclame, comme le paradis terrestre réclamait Eve lorsque Adam était seul.
— J'écrirai, dit Christian.
— Je reste abord, reprit Tonin. Christian, allez dire à nos amis que je les atleiids ici.
Il se rapprocha ensuite de miss Liza qui s'était levée, et lui dit :
— Nous ne nous séparerons plus.
— J'ai toutenlendu, ditla jeune fille, et mon amour est à vous.